CLAIRE DE TETTINGEN.

Un jour, du côté d’Heidelberg, dans cette partie de la forêt Noire qui,

alors, descendait jusqu’au Necker, des valets de vénerie, après avoir

exercé leurs chiens, leur distribuaient la pitance. Un de ces chiens,

braque énorme, au râble épais, aux crocs acérés, s’était écarté des

autres pour n’être point troublé dans son repas, ou pour l’enfouir dans

quelque terrier.

Les valets l’entendirent bientôt pousser des aboiements furieux;

courant au bruit, ils le trouvèrent aux prises avec une jeune

fille qui, quoique mordue et déjà tout ensanglantée, lui disputait

obstinément sa miche de pain noir.

Depuis plusieurs jours, la malheureuse enfant n’avait eu d’autre

refuge que les roches buissonneuses de la forêt, d’autre nourriture

que des fruits sauvages; ses vêtements, maculés de fange, tombaient en

lambeaux. Les valets la conduisirent devant le maître chasseur, qui

arrivait en ce moment, suivi d’une escorte.

«Qui es-tu? lui dit celui-ci.

--Je me nomme Claire; mon pays est la Souabe; j’habitais notre métairie

de Tettingen avec ma mère, lorsque, tour à tour, les bandes armées de

l’évêque de Metz, du duc des Deux-Ponts et les archers de Lutzelstein

vinrent s’y établir. Ils ont tout brûlé, tout saccagé. Un fidèle

serviteur nous restait; ils l’ont emmené avec eux. Forcées de fuir,

nous avons essayé de gagner le Palatinat; mais de la Souabe aux rives

du Necker, notre route n’a été qu’un désert semé de ruines fumantes;

la guerre avait passé par là; maudite soit la guerre!... En traversant

cette forêt, ma mère est tombée, épuisée de forces.... Ma mère a

faim.... ma mère se meurt faute d’un morceau de pain.... Pourquoi les

chiens de tes meutes mangent-ils du pain alors que mère en manque?»

Tandis qu’elle parlait ainsi, la poitrine haletante, la voix

entrecoupée, le chasseur attachait sur elle un regard profond et

sombre. Après avoir écarté d’un geste les gens de son entourage:

«Jeune fille, lui dit-il, te sentirais-tu capable d’un grand dévouement

envers celui qui assurerait à ta mère l’aisance et le repos?

--Je lui donnerais ma vie! s’écria Claire.

--C’est justement le sacrifice de ta vie qu’il me faut. Seras-tu prête

à mourir quand je l’exigerai?

--Je le jure!»

Ce chasseur n’était autre que Frédéric Ier.

Frère du dernier palatin, il avait d’abord gouverné l’électorat en

qualité de régent pendant la minorité de son neveu Philippe. Encouragé

dans ses idées d’ambition par d’heureux pronostics puisés dans des

livres de cabale dont il faisait son étude favorite, il usurpa le

sceptre électoral, s’engageant toutefois à reconnaître pour unique

héritier le fils de son frère, Philippe, encore enfant.

Une première ligue de princes allemands s’était formée contre lui; il

en triompha dans les champs de Phedersheim, et mérita là ce surnom

de Victorieux, qui devait lui rester. De nouveau, une coalition

formidable venait d’envahir ses États. Au nombre de ses ennemis, cette

fois, figuraient non-seulement l’évêque de Metz, le margrave de Bade,

Louis le Noir, duc des Deux-Ponts, son propre cousin, mais les ducs de

Wurtemberg, de Lutzelstein, de Bavière, le pape Pie II lui-même, et

jusqu’à l’empereur Frédéric IV.

Le 14 juin 1461, Frédéric Ier les battit tous complétement à

Seckenheim, près d’Heidelberg.

La fortune lui restait donc fidèle; le peuple l’acclamait comme son

libérateur; ses soldats en avaient fait leur idole; ses ennemis,

humiliés, abattus, étaient pour la plupart devenus ses captifs.

Pourquoi alors une sombre pensée fixait-elle sur ses traits, naguère

souriants, épanouis, le masque de la désolation?

Selon les uns, depuis son usurpation, son bon ange l’avait abandonné,

le laissant seul chercher ses inspirations dans ses grimoires

cabalistiques; selon les autres, la vue du Palatinat ravagé par les

soldats de Bade, du Wurtemberg, de la Bavière, la famine qui menaçait

de devenir générale, telle était la cause de ses tristesses.

Les uns et les autres pouvaient avoir raison, et cependant une

souffrance plus personnelle, plus terrible, se mêlait à celles-là.

Une maladie, rare alors, et qui ne s’attaque guère aux princes et aux

victorieux, l’idée du suicide tourmentait ses jours et surtout ses

nuits. Aux approches du soir, il ne longeait pas une rivière, un lac,

sans que le démon du vertige l’appelât impérieusement à lui.

A Manheim, où il avait fixé sa résidence, à travers les ténèbres,

il s’aventurait parfois sur le vieux pont de bois, dont les hautes

palissades en garde-fous semblaient devoir mettre obstacle à toute

tentative désespérée. Là, il essayait d’habituer son regard à ce

miroitement de l’eau, image de ses propres pensées, pleines de

trouble et de confusion. Parfois aussi il allait s’asseoir non loin

des bords du Necker, sur un tronc d’arbre renversé, se retenant aux

branches, tentant l’épreuve, espérant d’en sortir vainqueur comme de

ses autres luttes. Vain espoir! Peu à peu ses doigts se détachaient de

la branche à laquelle ils se tenaient crispés; il se levait; mû par

une force irrésistible, il se dirigeait vers le fleuve.... mais de

fidèles serviteurs veillaient sur toutes ses escapades nocturnes, et

se trouvaient là à temps pour lui barrer le passage et le ramener au

palais.

Il avait beau faire, le Victorieux, dans sa lutte contre le démon qui

l’obsédait, il se sentait vaincu.

Or, à cette époque, il n’était bruit en Allemagne que du moine magicien

Siegfried, aussi versé dans les sciences occultes qu’Albert le Grand,

et jouissant, comme celui-ci, d’une haute réputation de sainteté.

Frédéric l’appela à sa cour; il en fit à la fois son astrologue et son

confesseur.

L’astrologue lui prédit sa prochaine victoire de Seckenheim; le

confesseur reçut l’aveu de ses fautes et de ses terribles tentations.

Il lui imposa une pénitence pour les unes et lui indiqua un remède

contre les autres. Mais ce remède, malgré le caractère sacré dont

semblait se revêtir le moine magicien, aurait pu passer moins pour une

inspiration du ciel que de l’enfer. Il fallait qu’une jeune fille se

dévouât à la place du palatin et donnât au démon des eaux la victime

qu’il réclamait.

Ce sacrifice expiatoire, quoique renouvelé des Grecs, tenait surtout

aux anciennes coutumes de la vieille Germanie, à laquelle les

Iphigénies n’ont pas manqué.

Frédéric venait de trouver la victime volontaire.

Toutefois, craignant que Claire ne revînt sur cette parole donnée dans

un accès de désespoir et presque d’égarement, il la conduisit, vêtue de

blanc, à l’église des récollets d’Heidelberg, où, après avoir communié,

elle renouvela entre les mains de Siegfried son serment de mourir, dès

que le prince lui en intimerait l’ordre.

Comme ils rentraient au château: «Êtes-vous bien sûr qu’elle vous aime?

dit le moine à Frédéric.

--Est-il donc besoin qu’elle m’aime? répliqua celui-ci avec un

mouvement de surprise.

--C’est là une condition indispensable au succès. Ne vous ai-je point

parlé d’un dévouement? Qui dit dévouement dit amour. Qu’elle vous aime,

et, en même temps que l’amour, le démon qui est en vous passera en elle.

--Puisqu’il le faut, elle m’aimera,» répondit l’orgueilleux palatin.

Bien des femmes l’avaient aimé à l’époque de sa verte jeunesse; au

milieu de sa gloire rayonnante, s’il daignait aujourd’hui tourner vers

la pauvre fille son front désassombri, l’amour viendrait de lui-même.

Les choses ne devaient pas aller aussi vite qu’il le supposait.

Il fit donner à Claire un emploi à sa cour, et feignit de se plaire

dans son entretien. Quoiqu’on en glosât à Heidelberg, dans ses

courses du matin il se faisait accompagner par elle, lui contant ses

chagrins passés, ses espérances pour l’avenir. Flattée de cette haute

confiance, Claire lui prêtait toute son attention; cependant, malgré

elle, sa pensée parfois se détournait ailleurs. Elle songeait à sa

mère; elle se demandait quel besoin le palatin avait du sacrifice de

sa vie, et pourquoi, après lui avoir fait jurer qu’elle mourrait à son

commandement, il ne semblait plus s’occuper qu’à lui rendre la vie

facile et douce.

Un jour qu’il avait chassé à l’oiseau dans ses domaines du Rhin, la

nuit vint et les trouva tous deux errants dans les bois. Les compagnons

du prince avaient cru devoir s’éloigner, par discrétion peut-être. Sous

un rayon de la lune, Frédéric vit, à mi-côte, se dessiner le château de

Vautsberg, dans lequel il avait été élevé. Quoique l’heure fût celle

du danger, quoique le Rhin, large et profond, se plaçât entre lui

et le château, il marcha en avant et, s’appuyant sur une balustrade

placée près du gouffre, il resta quelques instants immobile, les yeux

fixés sur le vieux manoir. Mais bientôt ses yeux, en s’abaissant,

rencontrèrent le fleuve, dont chaque flot semblait l’appeler

sourdement, dont chaque remous semblait creuser devant lui le chemin

qu’il devait suivre. Il tressaillit dans tous ses membres et poussa un

cri. Effrayée, Claire s’élança vers lui et se suspendit instinctivement

à son bras.

«Voici le moment venu, lui murmura-t-il à l’oreille. Claire,

m’aimez-vous?»

Elle fit un pas en arrière; il la retint: «M’aimes-tu? répéta Frédéric.

--Monseigneur, ma reconnaissance vous est acquise. J’ai promis de

mourir quand vous l’exigeriez, rien de plus. Je n’aime et n’ai jamais

aimé que celle-là que votre générosité a rétablie dans son manoir de

Tettingen.»

Sinon à la guerre, le palatin se décourageait facilement devant

l’obstacle. D’ailleurs, cette fille de Souabe, il la revoyait toujours

telle qu’elle lui était apparue la première fois, avec ses vêtements

délabrés et son regard fiévreux, et dans sa galanterie il avait dû près

d’elle manquer forcément de franchise et de bien joué. Puis, quel lien

de tendre affection pouvait rattacher la victime au bourreau?

Se tournant d’autre part, il résolut, dans ses nouvelles visées, de se

faire aimer d’abord, et de n’exiger l’abnégation et le sacrifice que

comme preuve corroborante de la sincérité de cet amour. Cette marche

lui parut plus logique que la première; elle l’était en effet.

Sans chercher ni loin ni longtemps, il trouva à Manheim, comme à

Heidelberg, des jeunes femmes, coquettes ou ambitieuses, qui à son

premier mot d’amour répondirent par un cri de joie; mais essayait-il

de poser ses conditions de dévouement, elles se sauvaient épouvantées,

le croyant fou, à moins qu’elles n’éclatassent de rire, le supposant

seulement dans son jour de belle humeur.

Frédéric était plus que jamais retombé dans ses idées noires; un

incident vint l’en distraire, en caressant son juste orgueil de

triomphateur.

Curieuse de voir de près ce glorieux batailleur dont les coups avaient

porté jusqu’à Rome, une princesse italienne de grand renom et de grande

beauté fit un matin son entrée à Heidelberg. Frédéric la reçut comme

Salomon la reine de Saba, se déclarant son vassal, et l’accompagnant

partout où il lui plaisait d’aller. A première vue, la princesse avait

pris Claire en affection; il la lui donna pour suivante, et la pauvre

enfant subit cette mortification de les escorter humblement tous deux

dans ces mêmes bois, dans ces mêmes promenades où naguère Frédéric

l’entretenait de ses soucis, de ses espérances, entremêlant le tout de

quelques mots de galanterie, qu’elle l’entendait aujourd’hui prodiguer

à une autre.

La noble Italienne n’avait garde de s’effaroucher des tendres propos du

palatin, et même de dissimuler le plaisir qu’elle en éprouvait. Elle

partit cependant avant qu’il eût osé lui proposer de se jeter à l’eau

en son lieu et place. Ce ne sont pas là des propositions à faire à une

princesse.

Peu de temps après, il consulta de nouveau son moine astrologue:

«J’ai passé l’âge où l’on trouve des femmes enamourées jusqu’à

l’immolation; le même vertige me poursuit de plus en plus. Pensez-vous

que les voyages me seraient un préservatif? Peut-être le démon qui

m’attire n’habite-t-il que les eaux du Rhin et du Necker.

--Vous voulez essayer des fleuves d’Italie, lui répondit Siegfried,

lisant dans sa pensée; autant que le démon des eaux le démon du mariage

vous tente aujourd’hui. Eh bien, je vous le prédis, dans quatre mois

vous serez marié. Bonne chance! Fermez les yeux en longeant le bord

des rivières et des torrents, et emmenez avec vous la fille de Souabe;

votre salut pourrait bien venir de ce côté.»

Sous prétexte d’aller faire sa paix avec le pape, Frédéric prit route

en petit équipage, côtoyant incognito la Bavière pour gagner le Tyrol.

Comme sa chevauchée traversait de nuit le duché des Deux-Ponts, un

homme s’approcha secrètement de Claire, restée en arrière de l’escorte.

C’était cet ancien serviteur de la métairie de Tettingen, forcément

enrôlé parmi les bandouliers. Poussé par un bon sentiment à la vue de

sa jeune maîtresse:

«Demoiselle, lui dit-il, vite, pied à terre!... les archers de Louis

le Noir, ceux de Luzelstein ont éventé le passage du palatin; ils

comptent lui faire racheter sa liberté au prix de celle de ses captifs

de Seckenheim. Il va y avoir grand’mêlée, coups donnés et rendus; les

traits et les arquebusades ne choisissent pas au milieu de la bagarre;

vite, retraitez-vous dans un fourré et restez coite!...»

Sans tenir compte du bon avis, Claire avait déjà rejoint l’escorte,

prévenu Frédéric du péril, et celui-ci, apercevant en effet une troupe

d’hommes qui faisait mine de vouloir l’envelopper, piquant des deux,

disparaissait dans les ténèbres.

Remis de sa panique, lorsqu’il regarda autour de lui, seule, Claire

l’accompagnait encore. Le reste de l’escorte, dispersé de gauche et de

droite, ne rejoignit que plus tard.

Il se souvint alors du bon avis de son astrologue.

Dans cette fuite à deux, Claire de Tettingen avait eu le bras percé

d’une flèche. Le prince s’entendait à soigner les blessures faites par

des armes de guerre; il voulut la panser lui-même. Ce fut sa première

et sa dernière préoccupation de chaque jour. Grâce à son habileté, la

blessure de Claire s’était cicatrisée avant la fin du voyage.

Jusque-là, Frédéric avait soigneusement évité tous les grands cours

d’eau; mais une fois en Italie, de tous les côtés, à droite, à gauche,

par devant, par derrière, les fleuves et les torrents semblaient

d’eux-mêmes venir à sa rencontre. Il ferma les yeux aussi bien, aussi

hermétiquement qu’il put; mais une fois à Milan, dans les États de la

princesse, force lui fut de les tenir grands ouverts, ne fût-ce que

pour admirer celle qu’il était venu chercher à travers une si longue

route.

En l’honneur du nouvel arrivant, de nombreuses fêtes furent ordonnées,

fêtes nautiques, à son grand dépit, courses de bateaux, à la rame ou

à la voile, luttes sur l’eau, régates, exercices des nageurs et des

plongeurs les plus célèbres; tous les tritons du rivage vinrent tour

à tour faire assaut devant lui. Ses promenades avec la princesse, ses

parties de plaisir avaient immanquablement lieu sur des rivières ou sur

des lacs; le conviait-elle à visiter ses arsenaux, ses forteresses, il

lui fallait traverser d’abord le Pô, l’Oglio ou l’Adda; Frédéric eût

préféré se trouver en plein champ de bataille; le choc des escadrons

de guerre lui paraissait plus facile à supporter que le léger choc des

flots contre sa barque; la vue d’une forêt de lances et de pertuisanes

l’eût moins intimidé que ces longues files de roseaux qui, se courbant

devant lui, semblaient murmurer des paroles ironiques sur son passage.

Un soir, après avoir dîné avec la princesse dans son palais de Côme, un

léger esquif vint les prendre tous deux au bas de la terrasse. C’était

l’heure fatale entre toutes, l’heure des sombres vertiges: la lune,

alors dans son plein, éclairait les flots jusqu’au fond des abîmes;

et cependant, à sa grande et bienheureuse surprise, Frédéric n’éprouva

que de faibles attractions vers le gouffre. Les tiraillements de son

démon ne suffirent pas même à interrompre les tendres propos débités

par lui à la reine de tous ces fleuves, de tous ces lacs, de tous ces

golfes. Une joie triomphale, telle qu’il n’en avait pas ressentie après

ses plus grandes victoires, lui épanouit le cœur. Son dernier ennemi

était vaincu. Comme il l’avait pressenti, le Rhin, le Necker et leurs

affluents possédaient seuls le pouvoir de l’attirer à eux.

Sa pensée n’alla pas plus loin.

A dater de ce jour, il fut le premier à courir au-devant des fêtes

nautiques. Dans une longue promenade que la princesse et lui firent sur

le lac, la barque ducale portait, au grand étonnement, à la grande joie

de tous, les pavillons d’Allemagne et d’Italie, et, flottantes l’une

près de l’autre, les bannières armoriées de Parme et du Palatinat. De

la rive, garnie de peuple, on entendait s’élever des acclamations. Le

populaire saluait à l’avance l’événement qui allait lui donner pour

souverain Frédéric le Victorieux.

Comme contraste à cette ivresse générale, la fille de Souabe, Claire

de Tettingen, mêlée aux femmes de la suite, paraissait rêveuse, pis

que rêveuse. Elle fixait sur le lac ses regards terrifiés, et des

tressaillements étranges faisaient sursauter son corps. Un instant, le

bruit se répandit même que, prise d’un mal subit, elle s’était laissée

choir hors de la barque. Ce bruit ne parvint pas jusqu’à Frédéric, et

ne put le troubler dans sa joie.... Sa joie devait être de courte durée.

Le lendemain, à la suite d’une explication assez vive avec la

princesse, il quittait le Milanais, et reprenait sa route vers

l’Allemagne.

En traversant le Tyrol, dans une gorge profonde où un rameau de l’Adige

se perd à travers des roches, il longeait à dos de mulet une longue

estacade, lorsqu’il vit la fille de Souabe faire le signe de la croix

et défaillir tout à coup du côté du torrent. Il allait s’élancer....

Un des guides l’avait prévenu. Frédéric crut à un faux pas de la mule;

mais les jours suivants, dans des circonstances identiques, ces mêmes

accidents se renouvelèrent. A la vue de l’eau, prise d’une subite

émotion, Claire ne paraissait plus maîtresse ni de sa pensée ni de ses

mouvements. Le prince reconnut ces troubles d’esprit, ces attractions

vertigineuses auxquelles lui-même se trouvait en proie naguère. Il se

souvint des paroles du moine: «Qu’elle vienne à vous aimer, et le démon

qui est en vous passera en elle.»

Il n’avait donc plus qu’à la laisser faire, et sa rançon fatale était

payée. Cependant, comme il en avait usé pour lui-même au début du

voyage, il renouvela l’ordre d’éviter désormais les grands cours d’eau.

Plusieurs jours s’étaient passés sans malencontre; un soir, précédant

leur escorte, ils traversaient un pont étroit jeté sur l’Elzbach,

petite rivière torrentueuse, qui sépare la Bavière du Palatinat; Claire

poussa un cri lamentable, et lui montrant du doigt une des rives

escarpées: «Le voyez-vous? le voilà! s’écria-t-elle; il m’appelle à

lui!»

Et Frédéric, glacé de terreur, vit à travers la vapeur des eaux

grondantes apparaître une forme humaine qui étendait ses bras vers eux.

C’était le démon du suicide.

Il retint Claire par le bras et, le pont laissé loin derrière eux, il

l’aida à descendre de cheval. Elle s’assit à terre, encore palpitante

d’émotion. Quand le calme lui fut revenu:

«Claire, vous m’aimez, lui dit-il.

--Oui, monseigneur,» lui répondit-elle sans hésiter et sans que sa

pudeur de jeune fille se révoltât. Cet aveu d’amour, elle le comprenait

par inspiration, devait se retourner contre elle comme un arrêt de mort.

Ils restaient là muets et pensifs tous deux, quand une troupe de

pèlerins mendiants les aborda. Frédéric leur ayant distribué de

l’argent:

«Nous prierons Dieu pour vous, noble seigneur, s’écrièrent-ils en se

prosternant devant lui.

--Priez Dieu pour elle,» leur dit-il en étendant sa main vers Claire.

A mesure qu’il avançait dans ses États, de nouvelles bandes

quémandeuses se multipliaient devant lui, errantes et affamées; dans

les villages qu’il traversait, on eût dit que la dévastation avait

passé la veille; à peine si quelques rares laboureurs se montraient

dans les champs, et, quoiqu’on atteignît aux premiers jours d’octobre,

pas une grappe ne pendait à travers les ceps de vigne, envahis par les

ronces et les chardons.

Frédéric se reprochait d’avoir quitté le pays un peu brusquement, et

sans songer d’abord à y conjurer les fléaux apportés par la guerre.

Le cœur contristé, il se rendit, non à son palais d’Heidelberg, il ne

l’eût osé, mais à une de ses résidences du Rhin, qu’occupait alors son

moine magicien, Siegfried.

«Vos prédictions n’ont pas toujours été exactes, lui dit Frédéric en

l’abordant; mon mariage avec la princesse est à jamais rompu!

--Je le sais; après un parfait accueil, elle a refusé l’offre de votre

main, dès que vous-même lui avez appris que votre neveu Philippe doit

vous succéder au trône des palatins. Elle n’a pas voulu pour mari d’un

souverain en viager.

--Ne m’aviez-vous pas affirmé qu’avant quatre mois j’aurais pris femme?

--Oui! sans prononcer un nom toutefois! Monseigneur, huit jours vous

restent encore! Donnez à la prédiction le temps de s’accomplir. Au

surplus, votre but principal n’a-t-il pas été atteint? Le démon du

suicide a cessé de vous harceler; Claire vous aime enfin!

--Oui, dit le prince, et vous qui savez tant de choses, Siegfried,

me direz-vous pourquoi cette fille, restée de glace sous mes propos

d’amour, s’est éprise tout à coup alors que je ne songeais plus à elle?

--A elle vous songiez, monseigneur, quand vous entouriez de bandelettes

son bras saignant. Maintenant, vous pouvez ordonner; avec joie elle va

mourir pour vous!

--Malédiction sur ma tête s’il en était ainsi! s’écria Frédéric.

Ignorez-vous donc que je lui dois la liberté, la vie peut-être?

--La vie, vous ne la lui devrez qu’après son sacrifice accompli. _Le

démon qui est en elle maintenant peut revenir en vous!_

--Eh! que m’importe? Pour moi est-il si doux de vivre? Mes victoires

n’ont fait qu’attirer sur mes peuples les angoisses de la faim et de la

misère! au milieu de mes désillusions de toutes sortes, une femme, une

seule, m’est venue en aide par son affection, et il faut qu’elle meure!

et qu’elle meure sur mon ordre!

--Oui, monseigneur, il le faut.

--Moine, est-ce au nom de Dieu que tu viens de parler?

--C’est au nom du pays, c’est au nom du devoir! Le pain est rare dans

le Palatinat. Vivez pour réparer les désastres de la guerre. Vous étiez

le Victorieux, devenez le Nourricier!»

Deux jours après, le bruit se répandit qu’une jeune fille, pour

l’accomplissement d’un vœu, devait chercher une mort volontaire dans

un des gouffres du Rhin, et de tous côtés la foule accourut pour

participer à l’émotion du spectacle.

Au moment de faire le sacrifice de sa vie, Claire demanda à se

confesser au curé de Tettingen; il l’avait connue enfant; elle demanda

aussi que son corps, retiré des eaux, fût rendu à la terre; elle exigea

même que, devant elle, fût creusée la fosse où elle devait reposer

jusqu’au jugement dernier. Ces tristes préparatifs achevés, elle fit

ses adieux à la foule qui l’entourait, et, au milieu des cris et des

sanglots de la multitude, sous les bénédictions du prêtre, elle se

précipita dans le gouffre.

Durant quelques instants, on entendit la victime jeter, de vague

en vague, le nom de Jésus et un autre nom, celui de sa mère sans

doute. Elle disparut comme elle approchait de quelques bateaux,

qui, en aval, barraient le fleuve. De l’un de ces bateaux un homme

s’élança, qui plongea à plusieurs reprises. On supposa une tentative

de sauvetage, qui fut généralement désapprouvée, puisqu’il s’agissait

de l’accomplissement d’un vœu, d’une expiation volontaire, à laquelle

les autorités du pays avaient donné leur assentiment. Des murmures

s’élevaient déjà parmi cette foule, encore attendrie cependant;

quelques gens plus rassis, ou mieux renseignés, firent observer qu’on

était à la recherche du corps, pour le rendre à la terre, ainsi qu’il

avait été dit.

Au château d’Heidelberg, dans la journée du lendemain, par un brillant

soleil d’automne, sur l’invitation du prince, un grand repas réunissait

les plus illustres de ses prisonniers, Ulric, duc de Wurtemberg, le

margrave Charles de Bade, Georges de Bade, son frère, évêque de Metz;

le duc des Deux-Ponts, Louis le Noir; et dix autres, ainsi qu’eux

vaincus et faits captifs à Seckenheim. Il s’agissait de régler les

conditions de leur mise en liberté.

Soumis depuis longtemps à un dur régime alimentaire, les nobles

convives s’ébaudissaient en prenant place à ce festin, auquel rien ne

devait manquer. Ils le pensaient du moins. Cependant, dès le début

du repas, quelques-uns parmi eux, agitant leur tête de droite et de

gauche, semblaient à la recherche de certaine chose qui leur faisait

défaut; ils en rirent d’abord, tout en s’en communiquant l’observation

entre eux, à voix basse. Plusieurs, élevant la voix, s’adressèrent aux

officiers de service, qui ne bougèrent pas. Un des plus impatients

(c’était Louis le Noir) saisit un valet au passage et lui formula sa

demande, tout en le secouant avec rudesse. Le valet se dégagea, et on

ne le revit plus.

Alors une clameur unanime, retentissante, fit le tour de la table: «Du

pain! du pain! du pain!»

Tour à tour, chaque convive apostropha Frédéric, lui demandant si dans

son pays il était d’usage de se passer de pain.

«Dans mon pays, messires, leur dit Frédéric d’une voix sombre, vos

hommes ont si bien pillé les réserves, si cruellement maltraité la

terre sur laquelle achevait de mûrir la moisson, que le pain manque à

tous. Il manquera même pour vous aujourd’hui, messires. Que ce repas

sans pain vous reste en mémoire, pour vous rappeler les souffrances,

les misères dont vous êtes la cause! Ces souffrances, j’aurais pu,

j’aurais dû peut-être, vous les faire durement expier; car, sachez-le,

la femme aimée dont j’ai résolu de faire ma compagne, celle qui, ce

matin même, vient de recevoir mon anneau de fiançailles, elle a failli,

par votre fait, mourir faute d’un morceau de pain! Rassurez-vous,

messires, ajouta Frédéric d’un ton tout à coup radouci; pour le moment

j’ai de plus douces visées, et ne songe qu’à vous présenter la future

souveraine du Palatinat.»

Sur un geste du prince, les portes s’ouvrirent; Claire, en riches

habits, mais pâle encore de tant d’épreuves subies, entra dans la

salle, appuyée sur deux dames d’honneur.

Déjà mortifiés de la leçon, les captifs se regardaient entre eux d’un

air ironique, se demandant quelle était cette étrangère appelée à de si

hautes destinées. Le plus arrogant de la bande, Louis le Noir, prit la

parole, et s’adressant à Frédéric, le sourire aux lèvres et le poing

sur la hanche:

«Beau cousin, lui dit-il, en qualité de parent, puis-je savoir de

quelle famille princière est issue votre noble fiancée, et quel riche

apanage elle apporte en vous épousant?

--Elle m’apporte cent mille écus d’or, dont j’ai grand besoin pour

m’approvisionner de blé,» lui répliqua Frédéric; et promenant sur tous

un regard hautain: «La somme, sans doute, vous semblera suffisante,

messires; car, cette dot, c’est vous qui la fournirez.»

Frédéric le Victorieux épousa Claire de Tettingen dans l’église

cathédrale d’Heidelberg, au milieu d’un grand concours de peuple. Ulric

de Wurtemberg et Charles de Bade servirent de témoins à la mariée;

Louis le Noir fut son chevalier d’honneur; le prince archevêque de

Cologne et l’évêque de Metz officièrent.

Quelques éclaircissements sont-ils nécessaires encore à cette histoire?

L’homme qui s’était élancé du bateau au secours de Claire, c’était

Frédéric. Le démon des eaux avait eu sa proie; il l’avait laissée

échapper et restait sans droits sur elle.

Quant au moine Siegfried, on n’entendit plus parler de lui. En

réfléchissant sur divers incidents de ce récit, il m’est venu en idée

que ce magicien capuchonné, cette apparence de diable, pouvait bien

n’être autre que le bon ange du palatin, revenu vers lui sous cette

forme étrange.

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 50 / 76 题