III

Aspect des ruines.--Palais d’Othon-Henri.--Grande discussion

historique.--Salomon de Caus, ou de Caux.--Les deux

Heidelberg, le mort et le vivant.--Le gros tonneau.--PERKÉO LE

BOUFFON.--«Francés, pas toujours gentils.»

Tandis que nous roulions en voiture, Junius, le mieux renseigné,

le plus désintéressé des cicerones auxquels voyageur ait jamais

eu affaire, nous avait donné un précis de l’histoire du château

d’Heidelberg, comme déjà il nous avait fourni celui de la ville. Ce

précis, je le résumerai en quelques phrases.

A la place occupée aujourd’hui par le château, les Romains avaient

construit une forteresse présentant un carré irrégulier. Lors de la

dispersion de ces vainqueurs du monde, elle fut respectée, quant à

la forme, d’abord par les Francs, puis par Conrad de Hohenstaufen,

qui commença à lui donner des apparences palatiales. De la fin du

quatorzième au commencement du quinzième siècle, Robert Ier et Robert

II reconstruisirent l’ancien manoir de Conrad, en relevant son

importance par de nombreuses annexes.

Les électeurs qui leur succédèrent rivalisèrent entre eux pour y en

ajouter de nouvelles, plus somptueuses les unes que les autres.

Frédéric Ier, dit le Victorieux, Louis, dit le Pacifique, l’ornèrent de

tours, de terrasses; Frédéric IV y éleva un monument, dont les restes

attestent la magnificence; d’autres palais s’implantèrent à la suite

sur ce sol qu’ils semblaient vouloir écraser, mais aucun, même celui de

Frédéric IV, ne put égaler la merveille architecturale qu’Othon-Henri y

avait fait construire vers le milieu du seizième siècle.

Selon que le soleil éclairait ou laissait dans l’ombre ces vastes

constructions de genres si divers, les unes encore debout, intactes

en apparence, parées, comme dans leurs beaux jours, de leurs joyaux

de marbre, de leurs rosaces, de leurs rinceaux au feuillage finement

découpé, de leurs grandes effigies; les autres, gisant sur la terre,

écartelées par la mine, éventrées par la bombe, tristement enveloppées

dans leur linceul de mousse ou de lierre, il nous semblait traverser

tour à tour des arcs de triomphe, des salles de fête, ou de sombres

nécropoles.

La chapelle de Saint-Udalrich, le palais d’Othon-Henri, montrent

aujourd’hui avec orgueil leurs façades splendides, où quelques assises

ébranlées, disjointes, troublent à peine l’harmonie de l’ensemble.

Mais regardez derrière ces fantômes de pierre et de marbre, le corps

manque; c’est leur âme seule qui vous apparaît; leur âme, c’est-à-dire

tout ce que les arts semblaient leur donner d’éternel et d’invincible.

Au palais d’Othon-Henri tous les grands artistes du seizième siècle

avaient apporté la protection de leur génie; le vieux Michel-Ange

en avait tracé le plan; sur sa merveilleuse façade, au milieu d’une

profusion de bas-reliefs, d’arabesques, de cariatides, d’écussons de

l’Empire, de la Bavière et du Palatinat, on voit s’élever un triple

rang de statues colossales; tout cela est l’œuvre des plus célèbres

sculpteurs de cette grande époque de l’art.

Toutefois, il en faut convenir, ces statues présentent un singulier

amalgame. Pressé de jouir, il semble que l’électeur Othon-Henri, dit le

Magnanime, les ait achetées toutes faites et non sur commande. On voit

là Charlemagne figurer près de Jupiter, Tibère près de Brutus; le saint

roi David et une Vénus, non pudique, s’y avoisinent, en tout bien tout

honneur, je n’en doute pas: mais ces contrastes singuliers détournent

forcément les esprits de la gravité religieuse, seule convenable en

pareil lieu.

Nous y fûmes bientôt ramenés. En poursuivant notre route, de tous

côtés, autour de nous, nous ne rencontrions que ponts écroulés, douves

béantes, à moitié comblées de débris; nous inspectâmes, l’une après

l’autre, la tour renversée, fragment cyclopéen, qui en roulant sur une

autre tour lui a ouvert les entrailles; puis la tour ronde, démantelée

de haut en bas, et qui, planant sur le Necker, raconte ses misères à

toutes les voiles qui passent.

Je l’ai déjà dit, je crois, les œuvres de la nature me trouvent

bien plus facile à l’émotion, à l’admiration que celles des hommes.

Cependant, ce qui reste d’Heidelberg m’impressionnait aussi

vivement que les beaux sites de la forêt Noire, que les cascades

d’Aller-Heiligen elles-mêmes. C’est tout ce que je puis dire de plus

fort en leur honneur.

Un homme debout, dans l’exercice de ses facultés puissantes, n’attire

pas notre intérêt comme l’homme abattu qui ne doit point se relever.

C’est le même sentiment qui prête aux ruines un attrait tout

particulier. On se plaît à les reconstruire dans leur ensemble, en

donnant à cet ensemble des proportions, une majesté, qu’il n’a jamais

eues peut-être. D’un autre côté, elles éveillent la pitié, le regret;

elles parlent au cœur, elles l’émeuvent plus que ne pourrait jamais

faire l’édifice le plus remarquable, le plus gigantesque, s’il est

intact et bien portant.

Ce qui ajoutait à mon émotion et la rendait plus vive, c’était l’idée

qu’un roi de France avait eu la pensée de ce désastre, et qu’un

illustre général français l’avait consommé.

Roi Louis XIV, vous n’avez pas encore assez saccagé Heidelberg! Il a

grandi, il s’est accru de tout le terrain conquis par ses ruines, et

votre Versailles n’offre pas l’aspect grandiose et saisissant de ces

restes de palais, qui ne sont plus rien, que des merveilles de l’art!

Tandis qu’en moi-même je fulminais cette sorte de prosopopée, nous

arrivions sur la grande terrasse, d’où l’on jouit d’une vue immense

sur les vallées du Necker et sur celles du Rhin. Junius, notre

précieux cicerone, essayait de détourner nos regards d’Heidelberg le

château, pour les reporter sur Heidelberg la ville, étalée au-dessous

de nous avec ses rues tortueuses, bordées de boutiques; il nous

montrait l’église Saint-Pierre, où Jérôme de Prague prêcha la réforme

naissante, et le fameux pont de sept cents pieds de longueur....

Antoine l’écoutait les yeux en l’air, en fumant une cigarette; moi, les

yeux fermés. Je méditais sur une découverte historique que je venais de

faire à l’instant même, par le seul rapprochement de deux mots.

Interrompant brusquement Junius au milieu de sa description:

«Savez-vous, lui dis-je, quelle est la cause vraie, la cause unique, la

cause patente de la destruction du château d’Heidelberg?»

Surpris de l’apostrophe, et surtout du ton assuré, ton qui ne m’était

guère habituel, que je prenais en la lui lançant, Junius laissa

là Jérôme de Prague et le fameux pont de sept cents pieds, fit un

demi-tour de mon côté, rajusta sa cravate blanche, et, après avoir

fermé les yeux à son tour:

«La question est grave, dit-il. Quelle est, demandez-vous, la cause

vraie de la destruction d’Heidelberg?

--Du château spécialement!

--Mais.... la politique.... peut-être la religion....

--Vous n’y êtes pas! Ce ne fut ni le dévot ni le politique qui consomma

cette œuvre de vandalisme, ce fut le constructeur. Louis XIV achevait

Versailles; il venait de disgracier son surintendant Fouquet, vu

les magnificences ultra-royales du château de Vaux; dans le château

d’Heidelberg Versailles avait un rival bien autrement redoutable. De

là, l’ordre d’extermination. Voilà la cause, la cause vraie, la cause

patente!...

--Permettez, permettez....

--Bravo! Augustin,» cria Antoine de sa grosse voix; et jetant le bout

de sa cigarette dans un fossé où d’autres débris plus importants se

trouvaient déjà amoncelés: «Oui, Augustin a raison; le saccage fut

un fait odieux émanant de la volonté personnelle du roi; en voici la

preuve, la preuve irrécusable aux yeux de tout vrai numismate. Au recto

de la médaille déjà citée par moi, on voit le château d’Heidelberg

dévoré par les flammes, et l’exergue porte cette phrase latine,

toujours du même poëte Boileau:

Rex dixit et factum est.

De quoi les poëtes se mêlent-ils? Mais pourquoi le château en flammes

est-il représenté là comme l’emblème du Palatinat? Pourquoi n’est-ce

point Mannheim, sa capitale? Je suis de l’avis d’Augustin; le château

d’Heidelberg a été offert en immolation au château de Versailles, et

c’est à Versailles que son arrêt de mort fut signé!»

Junius n’était pas homme à rester court devant une médaille. Il aimait

Louis XIV _jusque dans ses verrues_, comme Montaigne aimait Paris. Il

le défendit; nous ripostâmes; Antoine s’emporta jusqu’à traiter le

grand roi de _drôle_, ce qui, je l’avoue, me parut passer les bornes;

mais mon cher Antoine, le plus inoffensif des êtres, est généralement

d’une grande sévérité envers les rois, comme envers ses amis, du reste.

Soit un effet de ses cures au petit-lait et au jus d’herbes, soit

qu’aimant la discussion il la voie venir avec plus de calme, Junius

garda mieux son sang-froid. Quand il nous eut laissé jeter notre feu

sur Louis XIV, sur Louvois et même sur Turenne, l’incendiaire du

Palatinat:

«Messieurs, nous dit-il, de grâce, n’aidons pas l’étranger à calomnier

notre pays, comme l’ont fait étourdiment, je veux le croire, tous les

auteurs des guides et des itinéraires de Bade et des bords du Rhin.

Sans se donner la peine de recourir aux sources historiques, ils ont

répété, ils ont amplifié même, sous couleur de philanthropie, les

malédictions que les Allemands seuls, comme vaincus, comme victimes,

si vous voulez, avaient le droit de proférer contre la France. Aussi

sincèrement qu’un autre, je déplore les excès commis; mais ces

excès n’ont-ils été motivés que par une fantaisie belliqueuse? La

courtisanerie d’un ministre essayait-elle par cette guerre, comme on

l’a dit, de distraire le roi de son oisiveté? Le roi n’était pas oisif

alors, messieurs; une ligue formidable le menaçait, et l’électeur

palatin, Charles-Louis, qui lui devait tant, après lui avoir promis son

alliance, passait du côté de l’Empereur. De là, première invasion du

Palatinat. Invasion légitimée par les circonstances, par la nécessité

politique. J’ai d’abord prononcé je crois le mot religion. Je ne le

retire pas, messieurs. La réforme se propageait dans le Palatinat,

gagnait Bade. Si elle atteignait Strasbourg, c’en était fait pour la

France de sa récente et précieuse conquête. Il était temps que la

voix du canon fît taire celle du prêcheur et prouvât à Charles-Louis

qu’on ne se joue pas impunément de la France. Et de quel côté se

manifestèrent d’abord les excès? Ce ne fut pas du nôtre, messieurs! Les

paysans avaient traqué quelques faibles détachements de nos soldats,

égarés dans les montagnes; de leurs prisonniers, les uns, égorgés par

eux sur-le-champ, furent les moins à plaindre; les autres, mutilés,

crucifiés, suspendus aux arbres, leur servirent de cible, comme au tir

de l’arquebuse. Au cri d’indignation poussé par la France, répondit

bientôt le cri d’agonisant du Palatinat. Turenne venait de le traverser

comme une trombe, détruisant sur sa route cinq villes et vingt-cinq

villages. C’était le devoir de la politique, c’était un droit: il

fallait frapper un coup de terreur!

--Sapristi! Il ne fallait pas frapper si fort,» grommela Antoine, en

dégustant une seconde cigarette; et il ajouta: «Il parle bien, mon

cousin Junius! un peu comme nos orateurs de la Chambre; c’est égal, ce

qu’il dit n’est pas dépourvu de sens.

--Mais, le château, m’écriai-je, Turenne l’eût respecté s’il n’avait

reçu les ordres positifs....

--Permettez, permettez! répéta Junius en se frisant la moustache; nous

faisons ici confusion, cher monsieur Canaple; la destruction de la

forteresse d’Heidelberg ne fut accomplie que quinze ans après la mort

de Turenne, dans l’hiver de 1689, si j’ai bonne mémoire.

--Turenne ou un autre, qu’importe? répliquai-je assez vivement; il n’en

est pas moins vrai que le palais d’Othon-Henri, l’œuvre de Michel-Ange,

cette merveille des arts, a été sacrifié au palais de Versailles!

--Pardon, pardon encore, cher monsieur, poursuivit le blond diplomate

avec son même ton railleur. Le général comte de Mélac, fort peu connu

en France aujourd’hui, trop connu en Allemagne, car il a dépassé

Turenne dans ses dévastations, s’est contenté cependant de démanteler

Heidelberg; quant au palais d’Othon-Henri, il l’a laissé à peu

près intact, si bien que, plus tard, les électeurs Jean-Guillaume,

Charles-Philippe, Charles-Théodore, purent, tour à tour, y fixer leur

résidence. Ce ne fut qu’en 1764, par conséquent à une époque où le

roi Louis XIV habitait depuis près d’un demi-siècle la basilique de

Saint-Denis, et non plus son château de Versailles, qu’un orage furieux

s’abattit sur le corps principal du palais d’Othon et l’incendia,

ne laissant que cette magnifique façade, que nous venons d’admirer

ensemble. Votre hypothèse touchant le château de Versailles et celui

d’Heidelberg était fort ingénieuse sans doute; mais, vous le voyez,

elle ne tient pas contre les dates, qui sont des faits.

--Augustin! Augustin! murmura sourdement Antoine, en tournant vers moi

ses yeux chargés de sombres éclairs, qu’es-tu donc venu nous conter?

Des rêves? encore des rêves! Mais, poëte que tu es, tu as failli

compromettre la Numismatique, sais-tu?»

Revenant à sa thèse, Junius essaya ensuite de nous prouver que, malgré

Turenne, Mélac et de Lorges, tout n’était pas mort dans le vieil

Heidelberg, qu’une pulsation de vie s’y faisait sentir encore dans

quelques-unes de ses artères; il nous parla de ses jardins, toujours

bien entretenus, et fréquentés par les promeneurs de la ville; de sa

population, non seulement composée de chouettes et de couleuvres,

mais aussi d’un assez bon nombre de locataires bourgeois, outre les

personnes des deux sexes attachées à l’établissement.

Comme il parlait, le long d’une galerie en ogive, une servante passa

portant un plat de choucroute, signe de vie irrécusable.

A la tour de Ruprecht, qui date du temps de Louis le Débonnaire, et

hantée, dit-on, par le diable depuis les aventures d’une certaine

Léonore de Luzelstein, nous entendîmes les sons d’un piano.

Près de là, une autre tour, à moitié écroulée, montrait ses fenêtres

garnies de vitres non plombées; derrière ses vitres, pendaient de

petits rideaux blancs; une cage de serins était accrochée au balcon

gothique.

Signes de vie, très-bien, mais, je le déclare, serins, piano et

choucroute déparaient un peu pour moi le vieux géant mutilé, couché au

milieu de ses débris.

Dans la tour de la Bibliothèque (car tout procède par tours et

tourelles dans cet antique manoir des Palatins) on trouve peu de

livres, mais on y voit un personnel complet, un mobilier considérable,

un musée composé des objets se rattachant aux souvenirs de l’ancien

château. Ce sont des trophées d’armes, des porcelaines, des tableaux,

des gravures, des médailles romaines, des boulets et des éclats d’obus.

Antoine s’arrêta devant les médailles, moi devant les tableaux. Un

d’eux surtout attira mon attention. C’est le portrait du célèbre

Salomon de Caus, auquel aujourd’hui on s’obstine à attribuer

l’invention de la vapeur, et que Richelieu, dit-on, étouffa avec son

secret au fond d’un cachot.

J’ai vu son nom sur une locomotive et sur une liste des bienfaiteurs de

l’humanité; on lui a voté une statue, sans savoir où on la placerait,

ignorant le lieu de sa naissance.

Or, Salomon de Caus, ou plutôt de Caux, car il était Normand,

remplissait à Heidelberg, sous l’électeur Maximilien de Bavière, les

fonctions d’ingénieur et d’architecte, avec le titre de directeur

des jardins et bâtiments; il n’a jamais rien inventé, et termina

tranquillement ses jours dans son pays natal, où il était allé jouir

des bienfaits de Maximilien.

Pour cette nouvelle trouvaille historique, Junius ne viendra pas me

contredire, je l’espère; c’est de lui que je la tiens.

A Heidelberg, il nous restait à voir le gros tonneau, aussi

extraordinaire dans son genre que le château lui-même.

Sous la conduite de notre jeune diplomate, nous nous dirigeons vers un

angle formé par les palais de Frédéric IV et de Frédéric V, et nous

descendons dans la cave électorale.

Au lieu d’un, nous trouvons trois tonneaux.

Comparé à une de nos grosses futailles, le moindre des trois paraîtrait

énorme; placé près de ses frères, il semble n’être plus qu’un petit

baril d’anchois ou d’huîtres marinées. Une image de la Vierge, sculptée

sur son bondon, le décore. La dame officielle, notre guide dans la

visite aux caves, nous en expliqua la raison; mais, préoccupé alors

d’Othon-Henri, de Louis XIV, de Turenne et de Salomon de Caux, je n’y

compris rien.

Le maître tonneau d’Heidelberg reste en grand honneur dans toute

l’Allemagne vineuse; le buveur, à sa première rasade du matin,

s’oriente vers lui comme le musulman vers la Mecque, le Parsi vers le

soleil.

Pour l’acquit de leur dîme, les vignerons du Palatinat devaient le

remplir chaque année; mais il subit nécessairement le sort du château:

l’un fut pillé, l’autre fut vidé. Les Français, les Bavarois, les

Impériaux, Barberousse, Turenne et Mélac passèrent par là, buvant à

même, et brisant le vase après en avoir épuisé le contenu. L’ennemi en

retraite, l’Électeur le faisait reconstruire, et dans des proportions

de plus en plus vastes, ce qui augmentait l’étonnement et l’admiration

des amateurs de grosses futailles, mais augmentait aussi, du même coup,

l’impôt prélevé sur les vignerons.

Le plus colossal des tonneaux qui aient jamais été construits à

Heidelberg, et probablement dans le monde entier, est celui qu’on y

voit aujourd’hui. Il a vingt-quatre mètres de circonférence sur onze de

longueur; il contient, ou plutôt a contenu deux cent quatre-vingt-trois

mille deux cents bouteilles.

Rappelant par sa forme arrondie et massive un brick hollandais assis

sur son chantier, il repose majestueusement sur de solides supports,

décoré à son gaillard d’avant comme à son gaillard d’arrière de

sculptures représentant les armoiries de l’électorat, et un Bacchus

entouré d’Égypans. Un double escalier lui contourne le flanc, et permet

aux curieux, après avoir admiré sa carène, d’aller se promener sur son

pont.

Sur ce pont, un bal a été donné en l’honneur d’une heureuse vendange,

et l’Électeur y dansa avec toute sa cour.

Les sept merveilles de l’ancien monde ont fait leur temps; le colosse

de Rhodes est tombé, les jardins de Babylone ont disparu, la muraille

de la Chine s’écroule, le sable du désert envahit les pyramides;

Heidelberg aura eu l’honneur de fournir deux merveilles à l’ère

nouvelle: son château et son tonneau.

Ce tonneau, ce mastodonte, ce mammouth des caves, construit en 1751

par Engler, tonnelier-ingénieur de l’électeur Charles-Théodore, a

été rempli trois fois. Si la vendange trompait l’espoir du vigneron,

Charles-Théodore, en bon prince, daignait réduire l’impôt à la

contenance de son moyen tonneau, jaugeant cent cinquante mille litres;

venait-elle à faire défaut tout à fait, il voulait bien se contenter du

petit baril à la Vierge, qui ne contenait que trente mille bouteilles.

Dans la cave d’Heidelberg, outre les trois tonneaux, on voit une petite

statue en bois, une espèce de mannequin, en culottes courtes, en habit

de soie, portant perruque, et la canne à la main.

Quel est ce magot?

A la cour de Charles-Théodore existait un homme, un petit homme,

Clément Perkéo, son bouffon, qui, tout autant qu’Engler, le

tonnelier-ingénieur, surveillait les tonneaux avec amour.

S’il restait au château, on le voyait se promener plus souvent dans les

caves que dans les jardins; s’il en sortait, il ne dirigeait sa marche

que vers les coteaux tapissés de vignes. Rentrait-il soucieux:

«La récolte menace, disait-on. Quelles nouvelles, Perkéo?

--Médiocres, répondait-il, moyen tonneau.»

Se montrait-il tout à fait abattu, on pressentait le tonneau à la

Vierge.

Pour le guérir de ses humeurs noires, Charles-Théodore, sur sa parole

de palatin, s’engagea à le laisser lui-même régler sa pitance de vin,

quelque fût le résultat de la vendange, y mettant toutefois cette

restriction que s’il lui arrivait de s’enivrer, il serait fustigé

d’importance.

Jamais Perkéo n’encourut cette honte. Cependant, il absorbait

régulièrement par jour quinze à dix-huit bouteilles de Markgrafter;

il n’était point gris, il était gai, ce qui ne pouvait que convenir

parfaitement à son état de bouffon.

Son maître l’interrogeant pour savoir quel avait été, selon lui, le

plus grand homme de l’Allemagne, il nomma sans hésiter l’empereur

Venceslas, qui, dépossédé du trône, n’avait rien réclamé que son droit

de dîme sur le vin du Rheingau.

Par son testament, Perkéo demanda à être enterré sous le gros tonneau.

Peut-être espérait-il que, grâce à quelque fissure, le colosse serait

encore son tributaire. On ne put satisfaire à cette dernière volonté du

joyeux ivrogne, mais, par décret spécial de l’électeur, il fut ordonné

que, même après sa mort, Clément Perkéo resterait gardien des caves.

Voilà pourquoi y figure encore ce mannequin de bois et d’étoupe,

représentant exactement, assure-t-on, la taille, le costume et les

traits du personnage.

Près de ce simulacre en culottes courtes, est une petite horloge,

ouvrage de Perkéo. Sur un des côtés de l’horloge pend un cordon de

soie; sans doute, il aidait à faire sonner l’heure, avec accompagnement

de musique.

Comme Antoine, se préparant au départ, roulait une cigarette, que

Junius inspectait les voûtes du caveau, je tirai le cordon; un bruit de

rouages se fit entendre, un battant de l’horloge s’ouvrit, et je reçus

dans la figure une longue queue de renard.... sans musique.

C’est la seule plaisanterie que se permette aujourd’hui le bouffon de

Charles-Théodore.

La dame officielle nous proposa une dernière visite à la salle des

armures, collection de piques et de cuirasses assez peu curieuse et en

fort mauvais état.

Avant de nous en ouvrir la porte, elle s’arrêta; à travers deux

murs écroulés qui se faisaient face, les deux Heidelberg, le mort

et le vivant, nous apparurent dans tout leur contraste: d’un côté

apparaissait le délicieux jardin situé derrière la tour renversée, avec

ses frais ombrages, ses routes sablées, ses jets d’eau, ses promeneurs;

de l’autre, tout n’était que ruines, décombres, silence, immobilité.

La dame étendit la main vers ce dernier et désolant tableau, puis, d’un

ton moitié de reproche, moitié badin: «Francés, pas toujours gentils,»

nous dit-elle.

Vous avez raison, madame, _Francés pas toujours gentils_. Cette

réflexion, depuis le Molkenkur, elle assombrit ma pensée. Comme

poëte, comme artiste, j’aime les ruines; je suis convaincu qu’il est

tels vieux châteaux, même telle construction nouvelle, insignifiants

debout, qui, au point de vue pittoresque, gagneraient beaucoup à être

renversés; mais quand je songe à tout le pittoresque laissé derrière

eux par mes compatriotes dans le grand-duché, à Bade, à Brouchsal, à

Heidelberg, sur les bords de l’Oosbach, aussi bien que sur ceux du

Necker et du Rhin, il me semble, dans chacun des habitants de ces

belles contrées, devoir, en ma qualité de Français, trouver un ennemi

acharné. Cet écolier furibond, ce jeune Hoël-Jagœrn lui-même, n’est-ce

pas ma nationalité qui l’a ainsi irrité contre moi?

En rentrant au _Prince Charles_, je dis à mon vieux Jean d’aller me

chercher un barbier. Quand le garçon de l’hôtel eut satisfait à ma

demande, quand ledit barbier se présenta, lui trouvant le regard

inquiet, quelque peu hagard, je le renvoyai incontinent. Je craignais

qu’il ne me coupât la gorge!

Le chemin des écoliers Promenade de Paris à Marly-le-Roy, en suivant les bords du Rhin · 第 48 / 76 题