«Au milieu du douzième siècle, donc, et non vers la fin du
quinzième, comme on l’a affirmé sans preuves, à la cour du
margrave Hermann, vivait un jeune homme dont les mœurs et les
idées semblaient être en contradiction complète avec celles de
son temps.
«Quoique brave, il n’aimait pas la guerre; cependant il avait
accompagné Frédéric Barberousse à sa première croisade. Mais
de l’Orient, il n’avait rapporté qu’une grande admiration pour
les belles armes et les belles étoffes. Quoique de cœur humble
vis-à-vis de Dieu, il ne se sentait que faiblement porté vers
les pratiques de dévotion; cependant il avait été à Rome pour y
assister au sacre de ce même empereur Frédéric Barberousse. Mais
à Rome, ce qui l’avait le plus préoccupé, ce n’était ni le pape,
ni les processions, ni les saintes basiliques. Les temples, les
monuments, les statues, merveilles de l’art antique, y avaient
attiré et charmé ses regards avant toute autre chose.
«Burkardt Keller avait en lui les instincts d’un grand artiste
d’aujourd’hui; il aimait la beauté plastique, la ligne simple, la
suavité dans la forme; par malheur, il était seul à les aimer et
à les comprendre. Un gentilhomme artiste était alors un oiseau
aussi rare que le phénix, et, comme le phénix, il risquait fort
de mourir sur un bûcher.
«A son retour de Rome, lorsque Keller assistait aux offices
divins, à la suite du margrave, dont il était l’écuyer, sa tenue
n’était ni grave ni convenable.
«Plusieurs en firent la remarque.
«Avec des mouvements de répulsion, parfois il détournait ses
yeux de l’image des saints, non par antipathie religieuse, car
il était croyant, mais par trop de délicatesse dans ses goûts
épurés. Tout ce qui était heurté, anguleux, grimaçant, lui
donnait des nausées, et la statuaire naïve du moyen âge, avec ses
personnages amaigris, étiolés, fluets jusqu’à la dessiccation,
révoltait ce zélateur des anciens.
«On suspecta son catholicisme.
«Le margrave Hermann aimait paternellement Keller, l’ayant nourri
chez lui en qualité de page; il espéra lui donner une sauvegarde
contre les mauvais propos en lui faisant épouser la fille du
prévôt de Kuppenheim, connu pour la rigidité de ses principes
religieux. L’artiste se laissa fiancer sans y mettre obstacle.
Toutefois, pour lesdites fiançailles, quand on fit sortir Mlle
Kuppenheim de son couvent, il la trouva si maigre de formes,
si disgracieuse de visage, qu’il jugea que sa mère, pendant
sa grossesse, avait tenu ses yeux fixés plus souvent sur les
saintes martyres de la chapelle d’Alt-Schloss que sur des Vénus
grecques. Sa parole était engagée, il se résigna, et, deux jours
de suite, on vit Burkardt Keller rentrer chez lui, la nuit close,
après avoir traversé les bois de Kuppenheim. Il venait de faire
la cour à sa verlobte.
«Le lendemain, son valet, le sachant curieux de toute ancienne
construction, vint en hâte lui annoncer que des bûcherons,
en déracinant un vieux arbre dans une partie de son domaine,
y avaient mis à nu une voûte de pierre, enduite d’un ciment
tellement dur qu’à peine si les racines séculaires avaient
pu l’entamer. Au faîte de la voûte, Keller fit pratiquer une
ouverture par laquelle il descendit armé d’une torche. Il était
dans un petit temple, d’ordre dorique, au milieu duquel se
dressait une statue de marbre; cette statue, par sa perfection
artistique, semblait porter la signature de Phidias.
«Tout ce que, depuis, on a entrepris de fouilles, de déblais,
de grattages, pour débarrasser de leur cangue de lave les
ruines de Pompéi, il l’essaya, pour rendre à l’air et au jour
son inespérée conquête. Durant ce travail, qui dura un mois,
l’artiste enthousiaste ne se sépara pas un instant de la blanche
fille de Phidias, prenant soin lui-même de faire disparaître
les souillures imprimées par les siècles et l’humidité sur sa
peau marmoréenne. Cette œuvre ingrate terminée, il put enfin
contempler sa déesse dans son magnifique ensemble; puis il
étudia, il analysa une à une ses perfections de détail; et il
s’oubliait auprès d’elle, mais auprès d’elle il oubliait aussi
Mlle Kuppenheim, ce qui devait lui porter malheur.
«Or, le temps n’était pas loin où, en Allemagne, les soldats
du Christ, après des luttes incessantes, étaient parvenus à
soumettre les derniers partisans de Teutatès et de Jupiter. On
assurait que quelques obstinés païens, échappés au baptême,
pratiquaient encore dans les cavernes de la forêt Noire le
culte des faux dieux de Rome. Les tribunaux vehmiques, créés
par Charlemagne, n’avaient pas cessé de comprimer dans le pays
non-seulement les écarts de la politique, mais aussi ceux de la
mythologie.
«Le prévôt de Kuppenheim présidait un de ces tribunaux. L’injure
faite à sa fille ne devait point rester sans vengeance.
«Un jour, on trouva le temple renversé et la fille de Phidias
mise en pièces. Au milieu des débris, Keller était étendu, percé
au cœur d’un poignard; sur ce poignard se trouvait le sceau des
francs-juges. Les francs-juges ne se déchargeaient pas de leur
responsabilité sur le démon; ils cachaient leur main, mais ils
signaient leurs œuvres.»
En résumé, la tradition légendaire a fait du pauvre Burkardt Keller
un libertin; la chronique en a fait un impie. Selon moi, ce fut un
martyr, le martyr de l’art antique au moyen âge, un précurseur de la
Renaissance. Que l’histoire recueille son nom!
Quand Junius sortit de la Trinkhalle, sa dernière goutte de petit-lait
sur les lèvres, notre savant du Casino en était justement de son
récit au moment où les francs-juges y interviennent. Je me gardai
de l’interrompre, mais, dès qu’il eut terminé: «Les francs-juges,
m’écriai-je avec un regard sarcastique à l’adresse de Junius, ont
donc siégé dans ce pays? Ils occupaient donc les souterrains du
Château-Neuf, puisqu’ils ont pu, sous la présidence d’un Kuppenheim,
prévôt de Bade, prononcer leur arrêt contre Burkardt Keller et
l’exécuter?»
Je le croyais écrasé. Il se recueillit quelques instants, puis, le
geste arrondi, s’adressant moins à moi qu’aux autres, il entama un
historique clair et rapide des institutions vehmiques, lesquelles,
selon lui, avaient, dans leur temps, rendu autant de services à la
religion que l’inquisition elle-même, qu’il glorifia en passant. Les
francs-juges, puissants surtout en Westphalie, avaient tour à tour
résidé à Francfort, à Rastadt, le plus souvent à Bade; mais jamais ils
n’avaient tenu leurs séances dans le sous-sol de Neu-Schloss; il le
soutint.
A ma profonde stupéfaction, mes savants du Casino opinèrent pour lui.
J’étais fort humilié. Un autre tableau de la galerie aux légendes aida
à me remettre de cette humiliation.
La puissance curative des eaux thermales de Bade ayant été mise en
doute par un des nôtres, Junius, baigneur déterminé, et qui d’ailleurs
ne perdait jamais une occasion de discourir, se fit le champion de leur
efficacité. Par un reste de rancune taquine, je me déclarai contre lui,
et trouvai d’assez bons arguments que j’allai chercher je ne sais où,
n’étant nullement au courant de la question.
«Vous avez foi aux légendes, me dit Junius d’un air quelque peu
goguenard; celle-ci vous répondra pour moi.» Et, du doigt, il m’indiqua
un tableau intitulé: _le Baldreit_.
Dans _le Baldreit_, on voit, se disposant à quitter son hôtellerie, un
seigneur palatin s’élancer lestement sur son cheval. Encore en bonnet
de nuit, l’hôtelier, à sa fenêtre, paraît saisi de stupéfaction; la
servante lève les bras au ciel; les valets, ahuris de surprise, font le
signe de la croix. De quoi s’agit-il?
Le palatin était atteint d’une paralysie à la jambe; il est venu à
Bade; le voilà radicalement guéri.
«Mais alors, dis-je à Junius, c’est donc un miracle, un fait sans
précédents que cette guérison due aux eaux de Bade? Par leur surprise,
presque semblable à de l’épouvante, cet hôtelier, cette servante, ces
valets témoignent suffisamment n’avoir jamais été témoins, n’avoir
même jamais entendu parler d’un événement semblable. Observez que
_le Baldreit_ est le seul tableau de cette galerie dont le programme
taise et le nom du héros et la date de l’aventure, ce qui pourrait
faire soupçonner cette guérison unique et merveilleuse d’être de pure
invention. Mais, vous l’avez dit, je crois aux légendes, aux légendes
peintes comme aux légendes orales ou écrites; elles ont toujours pour
base une vérité quelconque. Eh bien, demandons d’abord à celle-ci son
acte de naissance. La toque à plumes du palatin, comme ses bottes
jaunes, nous reportent vers le treizième ou le quatorzième siècle;
si le peintre, M. Gœtzenberger, n’a pas fait choix d’un sujet plus
moderne, c’est que, probablement, le miracle ne s’est pas renouvelé
depuis. Loin d’admettre votre preuve, je déclare donc ce tableau tout
à fait compromettant pour les vertus thermales des eaux de Bade, et je
demande sa suppression au nom des intérêts les plus sacrés du pays.»
Cette fois, messieurs du Casino furent de mon avis, et, après avoir
applaudi en riant à mon argumentation, ils décidèrent qu’une requête
serait adressée par eux à l’autorité pour faire remplacer cette
fresque insolente.
J’avais pris ma revanche sur Junius.