LXXVIII

--Chambre des députés.--Séance du 10 juin 1836.--

La commission du budget avait proposé, dans le budget du ministère de la

guerre, des réductions sur les demandes d'hommes et d'argent faites, par

le cabinet que présidait M. Thiers, pour l'Algérie. Je pris la parole

pour combattre ces réductions et pour appuyer les propositions du

gouvernement.

GUIZOT.--Messieurs, je ne veux pas occuper cette tribune par surprise,

ni que la Chambre se puisse un moment tromper sur mon intention.

L'honorable membre qui a bien voulu me céder son tour de parole était

inscrit pour appuyer les réductions proposées par la commission; je les

repousse; j'appuie les demandes d'hommes et d'argent faites par le

gouvernement pour les possessions d'Afrique. (_Très-bien! Mouvement._)

Encore une observation préliminaire.

Tout à l'heure, au milieu du tumulte, la Chambre me pardonnera cette

expression, qui s'est élevé pendant que l'honorable M. Desjobert

parlait, j'ai été sur le point de regretter d'avoir demandé hier à la

Chambre de prolonger jusqu'à aujourd'hui cette discussion.

(_Mouvement._) Un désordre contraire à la liberté du débat, et qui n'a

été arrêté que par la fermeté courageuse dont je remercie notre

honorable président (Très-bien!), est un des incidents les plus fâcheux,

les plus contraires, je ne dis pas seulement à la dignité de nos

discussions, mais à l'efficacité de nos résolutions, qui se puissent

élever dans cette enceinte. (_Très-bien!_)

L'an dernier, un honorable membre qui siège maintenant au banc des

ministres, prit la parole avec beaucoup de développement pour provoquer

l'abandon de nos possessions d'Afrique, pour soutenir par toutes sortes

de raisons, les unes politiques, les autres matérielles, d'autres

purement morales, que c'était une possession onéreuse et funeste à la

France. Je montai à cette même tribune pour répondre à l'honorable M.

Passy. Que la Chambre me permette de lui rappeler quelques mots que je

crois de mon devoir d'adresser à M. Passy, avant de le combattre.

Avant d'entrer dans la discussion, j'éprouve le besoin de remercier le

préopinant de la sincérité courageuse avec laquelle il a exposé ici ses

idées; il a donné un noble et rare exemple, en disant au pays, en dépit

des passions du pays, ce qu'il a considéré comme la vérité et l'intérêt

national. Bien loin donc de m'en plaindre, quoique je ne partage pas les

idées de l'honorable préopinant, je l'en remercie, j'en félicite la

Chambre, et je regarde une telle sincérité comme un véritable service,

un service moral rendu au pays.» Et la Chambre me fit l'honneur

d'approuver ces paroles.

Messieurs, ce qui était vrai et bon il y a un an est également vrai et

bon aujourd'hui. Il est bon, il est honorable pour le pays que chaque

membre de cette Chambre vienne ici, avec une entière sincérité, malgré

les opinions, malgré les nobles passions du pays lui-même, dire ce qu'il

croit être l'intérêt du pays. (_Très-bien! très-bien!_)

Je sais parfaitement que cette liberté, cette publicité, cette

discussion continuelle ont des inconvénients; nous les avons éprouvés

depuis six ans, en discutant des intérêts bien autrement graves, bien

autrement délicats et qui pouvaient avoir des conséquences bien plus

funestes que celles qui peuvent résulter d'un débat sur nos possessions

d'Afrique. Pendant quelques années, nous avons traité ici de la paix et

de la guerre avec les puissances de l'Europe entière, nous avons parlé

de toute l'Europe, de ses intentions, de ses gouvernements, avec une

entière liberté. Nous avons qualifié...Je dis nous, quoique ce soit de

l'opposition que je parle, mais quand il s'agit de liberté de la

tribune, l'opposition et nous, c'est une seule et même chose, un seul et

même intérêt. (_Nouvelles marques d'approbation._) Et je dis cela, non

par un sentiment de pure générosité, de loyauté envers nos adversaires,

mais parce que j'ai confiance, une ferme confiance dans la vertu de nos

institutions. Malgré tous les périls de ces discussions, malgré

l'inconvénient d'alarmer sans cesse les puissances qui nous entourent,

nous avons depuis six ans réussi à maintenir, à affermir la paix. La

vertu de nos institutions, la puissance de la majorité, l'évidence des

intérêts nationaux ont triomphé de tous les inconvénients de la chaleur

des débats.

Il en arrivera de même à l'égard de nos possessions d'Afrique. Sans

doute, il a pu y avoir des paroles excessives, des paroles imprudentes;

des coeurs honorables, des intérêts légitimes ont pu être blessés par

quelques mots qui sont tombés de cette tribune; mais l'opinion publique,

la majorité prononcée de la Chambre sont là pour guérir ces blessures

momentanées. Et puisqu'on a parlé de l'armée, puisqu'on a paru dire

qu'il ne fallait pas parler de l'armée avec autant de liberté que nous

en avons déployé en parlant de toutes les puissances de l'Europe, je

dirai à mon tour que l'armée française aime, respecte tout comme vous,

tout comme le peuple français, la liberté de la tribune (_Très-bien!

très-bien!_) Je dirai que l'armée se sent honorée elle-même quand cette

tribune est libre. Je dirai que nos soldats se sentiront, seront

réellement honorés quand ils s'entendront recommander d'ici toutes les

vertus, quand d'ici on leur parlera de modération, de douceur, de

civilisation dans la guerre. Si on signale quelques désordres, quelques

excès particuliers, ils sauront qu'on les signale pour faire sentir à

l'armée tout entière qu'elle a des vertus civiques, des vertus humaines

à déployer, aussi bien que des vertus militaires, et qu'elle est appelée

à faire honorer partout, en Afrique comme en Europe, le nom français,

aussi bien qu'à faire respecter la puissance française. (_Très-bien!

bravo!_)

Ainsi, messieurs, toutes ces difficultés, tous ces embarras

préliminaires écartés, j'aborde la question même.

Il y a une question qui n'existe plus, c'est celle de l'abandon ou de

l'occupation de nos possessions d'Afrique. (_Très-bien!_)

Je dis que cette question n'existe plus: non-seulement elle a été

constamment résolue dans le même sens à cette tribune, mais ce qui s'est

passé depuis l'année dernière est la preuve la plus certaine qu'elle est

irrévocablement résolue. Quand je vins dire l'an dernier à cette tribune

que la France avait conquis Alger et qu'elle conserverait sa conquête,

je répondais, comme j'avais l'honneur de le rappeler tout à l'heure à la

Chambre, à un honorable membre, alors rapporteur de votre commission du

budget, qui depuis a passé sur le banc des ministres. Il n'a point

abandonné son opinion; j'estime trop son caractère pour le supposer;

mais il n'a pu la faire passer avec lui dans le gouvernement. La

conservation de nos possessions d'Afrique a subi cette épreuve que ses

plus redoutables adversaires sont devenus membres du gouvernement et que

l'opinion du gouvernement s'est de nouveau prononcée à cette tribune

pour la conservation de nos possessions d'Afrique. Ce qui n'a pas été au

pouvoir d'un membre du gouvernement, d'autres ne pourraient y parvenir.

Aujourd'hui comme dans le passé, comme dans l'avenir, la conservation de

nos possessions d'Afrique est une question vidée sur laquelle le débat

est fermé. (_Marques nombreuses d'assentiment._)

Puisque nous gardons l'Afrique, il faut la garder avec sécurité et

dignité. Cela est évident.

Ces seuls mots, sécurité et dignité, excluent complètement, à mon avis,

un système qui s'est produit plusieurs fois à cette tribune, qui est

presque indiqué de nouveau par votre commission et que M. le président

du conseil repoussait avec raison hier.

C'est le système de l'occupation purement militaire et _intra muros_

d'un, deux ou trois points sur la côte.

Je ne sais pas ce qui aurait été possible, ce qui aurait été bon dans

l'origine de la conquête. Il est clair qu'aujourd'hui un pareil système

serait un véritable abandon, que la reculade serait évidente et d'un

effet désastreux sur l'esprit des populations d'Afrique.

Il n'y a point ici d'analogie. Il ne faut pas nous parler de Gibraltar,

de Malte et des possessions de ce genre que l'Angleterre occupe dans la

Méditerranée. Du haut de Gibraltar l'Angleterre domine l'ouverture de la

Méditerranée. Du haut de Malte, l'Angleterre domine le milieu de la

Méditerranée. Mais que feriez-vous du haut d'Oran ou d'Alger? Vous ne

domineriez rien, vous seriez en prison. (_De toutes parts:_ C'est vrai!)

Les populations arabes vous entoureraient et vous emprisonneraient.

Ainsi, au lieu d'avoir, comme l'Angleterre, ou la clef de la

Méditerranée; ou un port admirable sur la Méditerranée, vous seriez dans

une véritable prison. Un tel système ne supporte pas le moindre examen.

Reste donc, messieurs, la possession, la conservation du territoire

africain que nous avons conquis. C'est ainsi que la question doit être

posée. Eh bien! ainsi posée, y a-t-il ou n'y a-t-il pas deux systèmes de

conduite, deux modes d'administration entre lesquels le gouvernement

français soit appelé à choisir? Voilà la vraie question. Je la resserre

à dessein dans ces limites, et c'est dans ces limites que je me propose

de soumettre de courtes observations à la Chambre.

Je ne voudrais pas, messieurs, me servir du mot de système: c'est trop

dire. La différence qui existe, au moins en commençant, entre les deux

conduites qu'on peut tenir, je crois, à l'égard de nos possessions

d'Afrique, n'est pas assez fondamentale, assez radicale pour qu'on

puisse dire qu'il s'agit de deux systèmes en présence. Cependant je

crois la différence réelle; et de même que deux lignes qui à l'origine

sont presque parallèles, s'éloignent à mesure qu'elles se déploient, et

avec l'aide de l'espace et du temps, peuvent conduire à des résultats

fort contraires, quoique presque confondues à leur point de départ, de

même deux conduites, deux modes d'administration, quoique

très-semblables en apparence à leur origine, quoique entraînant les

mêmes dépenses, exigeant les mêmes efforts, peuvent, dans l'avenir,

différer essentiellement et avoir des conséquences, l'un utiles, l'autre

contraires aux intérêts du pays.

Or, messieurs, il y a une conduite que je me permettrai d'appeler

agitée, guerroyante, jalouse d'aller vite, d'aller loin, d'étendre

brusquement, par la ruse ou par la force, la domination française, la

domination officielle française, sur toutes les parties, sur toutes les

tribus du territoire de l'ancienne régence.

Il y a une autre conduite moins inquiète, moins guerroyante, plus lente,

plus pacifique, qui aurait pour objet d'établir fermement l'autorité, la

possession française sur certaines parties du territoire, sur les

parties appropriées aux premiers temps de notre occupation, et qui

s'appliquant, de là, à entretenir de bonnes relations avec les

indigènes, ne les inquiéterait pas immédiatement sur leur indépendance,

ne leur ferait la guerre que par force, en cas d'absolue nécessité.

Eh bien! je crois que l'état de l'Afrique, l'état de la France, l'état

de l'Europe, toutes les raisons imaginables repoussent la première

conduite, la conduite guerroyante, agitée, et conseillent la conduite

lente, pacifique, mesurée.

Quant à l'Afrique, je n'entrerai pas dans de longs détails; après tout

ce que vous avez entendu, il est clair que nos possessions sont là

couvertes de populations liées entre elles par l'identité d'origine, de

religion, de moeurs, de langage, et naturellement liguées contre nous;

de populations guerrières et qui peuvent le devenir bien plus encore,

qui le deviennent davantage tous les jours; de populations qu'on ne

peut, en aucune manière, assimiler ni aux Indiens de l'Amérique du Nord,

ni aux Indous de l'Asie qui ont été conquis et domptés par la domination

anglaise. Rien de semblable ne peut se passer en Afrique. La race arabe

ne ressemble ni à la race rouge de l'Amérique du Nord, ni à la race

jaune de l'Asie; elle est dans des conditions différentes; elle vous

opposera une résistance bien plus énergique, bien plus organisée.

N'imaginez pas non plus messieurs, que vous prendrez purement et

simplement la place des Turcs, et que, parce que les Turcs ont réussi à

étendre partout leur domination, vous réussirez comme eux. Je crains que

cette analogie ne trompe beaucoup de bons esprits, et qu'elle ne courre

le risque d'entraîner le gouvernement dans une mauvaise voie. Il y avait

entre les Turcs et les Arabes une similitude de religion, de moeurs,

d'origine, qui se prêtait à la domination d'un peuple sur l'autre: il y

avait encore les habitudes de violence et de barbarie des Turcs dans

leurs moyens d'administration; violence, barbarie que vous ne voulez

pas, que vous ne devez pas employer. Ce qu'on vous a dit tout à l'heure

sur la nécessité de respecter la législation du pays, ses usages, ses

moeurs, tout cela est vrai, je ne le conteste pas. Cependant, sachez

bien que toutes les fois qu'en vertu de ces moeurs et de ces usages, il

se commettra en Afrique quelques-uns de ces actes que nous appelons

excès, violence, désordre, cela retentira à Paris; vous aurez les débats

que vous venez d'avoir; Paris n'est pas Constantinople. Quand à Alger, à

Bone ou ailleurs, il se commettait de pareils excès, Constantinople ne

s'en inquiétait pas, elle laissait faire, Paris s'en inquiétera, et il

aura raison; c'est l'honneur de Paris, l'honneur de la France, de ne pas

pouvoir souffrir, même en récits, de pareilles violences dans un pays où

flotte notre drapeau, où nous commandons. Gardez-vous bien d'interdire

ces débats, de les bannir; ils sont honorables pour la Chambre, pour le

pays; ils entretiennent la force de votre civilisation, de vos moeurs,

de vos lois; et c'est à ce prix, c'est à l'aide d'une telle impulsion

que vous ferez pénétrer vos lois, vos moeurs, votre civilisation dans

cette terre que vous occupez et à qui vous les devez. (_Très-bien!

très-bien!_)

Encore une dernière circonstance de l'Afrique, qui est importante et

qu'on a peut-être trop oubliée: il est vrai que l'ancienne régence, par

les différents pachaliks qu'elle contenait, tenait encore par un lien à

l'empire turc; mais enfin, l'indépendance étant à peu près complète, le

gouvernement turc ne s'inquiétait guère de ce qui se passait en Afrique;

il n'y avait pas de responsabilité politique du gouvernement turc à la

régence d'Alger. Vous êtes dans une situation différente; vous n'avez

pas en Afrique des deys qui se perpétuent par eux-mêmes; l'Afrique est

gouvernée de Paris par les ministres du roi des Français, par le vote

des Chambres, en sorte que la responsabilité en pèse sur le gouvernement

du roi, sur la Chambre, sur vous tous, et que, puisque nous en

répondons, c'est par nous-mêmes, c'est d'après nos propres idées, nos

propres sentiments que nous devons régir ce pays. (_Très-bien!_)

Si je regarde la France, je trouve que le système de guerre, le système

d'extension rapide et par voie de conquête, n'est pas moins contraire

aux habitudes de la France et à notre situation en France qu'aux

habitudes de l'Afrique et à la situation de ces peuples.

Un tel système entraîne nécessairement une masse de dépenses, de

désordres, de violences, de souffrances, qui n'est pas compatible avec

l'état actuel de nos moeurs et avec nos institutions. Il est très-vrai

que le gouvernement représentatif, quoiqu'il ne soit pas étranger aux

grandes choses, quoiqu'il ait fait de grandes choses et qu'il puisse, en

fait de grandeur, se mettre à côté de tout autre gouvernement dans le

passé aussi bien que dans le présent, il est très-vrai que le

gouvernement représentatif ne sacrifie pas le présent à l'avenir; il est

très-vrai qu'il ne se livre pas à des entreprises lointaines, autant que

les gouvernements absolus; il est très-vrai qu'il est plus réservé, plus

lent, par cela seul que la responsabilité y joue un rôle énorme. Ne

demandez donc pas au gouvernement représentatif de fonder des colonies

aux mêmes conditions que l'ont fait les gouvernements absolus. Les

colonies des États-Unis ont coûté tout autant, peut-être même plus

d'argent, plus de désordres et de sang que n'en coûteraient aujourd'hui

des colonies en Afrique ou ailleurs. Mais cela se pouvait alors, cela ne

se pourrait plus aujourd'hui. N'entreprenez pas ce que vous ne mèneriez

pas jusqu'au bout. Vous vous plaignez avec raison de l'incertitude qui

pèse sur nos idées et nos résolutions à l'égard de nos possessions

d'Afrique. Si vous entrez dans un système qui choque nos sentiments et

nos moeurs, un système tel que la bouche de vos meilleurs citoyens, de

vos hommes les plus éclairés, vienne répandre sans cesse des doutes sur

l'utilité, sur la légitimité de votre conduite, vous ne mènerez pas un

tel système jusqu'au bout, et loin d'avoir réussi, vous tomberez dans la

faiblesse parce que les voix qui s'élèveront, même dans votre sein,

contre les résultats d'un tel système, ces voix-là vous frapperont

d'impuissance.

J'ajouterai un seul mot sur l'Europe. Vous ne pouvez douter que notre

belle position sur la Méditerranée ne soit un sujet d'inquiétude jalouse

pour de certaines puissances. Vous ne pouvez douter qu'en particulier, à

l'égard de nos possessions en Afrique, il n'y ait de secrètes pensées,

je dirai volontiers de secrètes menées, qui ont pour objet de nuire à la

sécurité de notre possession. Vous ne pouvez douter qu'il ne doive y

avoir des efforts tentés pour reformer autour de nos possessions

d'Afrique les confédérations arabes, la puissance turque, pour semer

autour de nous des ennemis et des obstacles. Ce n'est pas une raison

pour abandonner nos possessions d'Afrique, puisque au contraire cela

prouve l'importance qu'elles ont aux yeux des puissances jalouses; mais

c'est une raison pour nous d'agir avec une grande réserve, avec une

grande prudence; vous aurez naturellement beaucoup de difficultés; n'y

ajoutez donc pas vous-mêmes; ne prêtez donc pas le flanc plus qu'il ne

faut à ces jalousies naturelles, inévitables; vous êtes condamnés en

Afrique à être plus prudents, plus réservés, plus patients que partout

ailleurs, puisque vous y êtes l'objet d'une inquiétude jalouse et

peut-être de quelque chose de plus que de la jalousie.

Vous le voyez, messieurs, je n'entre dans aucun fait particulier; je les

écarte tous, comme l'a fait hier M. le président du conseil. Je

n'examine la question que dans ses traits généraux; il résulte

évidemment, à mon avis, que le meilleur système, c'est celui que j'avais

eu l'honneur d'indiquer l'année dernière à cette tribune, et que les

résolutions du gouvernement du roi avaient ensuite sanctionné; ce

système consiste à se fortifier, à s'établir bien solidement dans

certaines parties du territoire, au lieu de promener promptement et par

force la souveraineté française sur toutes les parties du territoire; à

entretenir les meilleures relations possibles, les plus pacifiques

possibles avec les indigènes, sans les inquiéter tous sur leur

indépendance, sans inquiéter les divers chefs sur la petite portion de

souveraineté à laquelle ils prétendent. Je sais, messieurs, qu'il n'est

pas toujours aisé de se maintenir sur cette ligne, qu'il est facile

d'être entraîné du système tranquille au système agressif et de la paix

à la guerre; c'est là une pente périlleuse pour le gouvernement; c'est à

lui de se défendre contre ce péril; il faut qu'il se défende des

séductions militaires, des séductions de souveraineté complète et

prompte; il faut qu'en matière d'expéditions, de promenades guerrières,

il ne fasse que celles qui sont indispensables pour la sécurité, pour la

dignité. Mais, cela convenu, messieurs, que la Chambre ne s'y trompe

pas, elle doit se montrer très-large sur les moyens qu'on demande en

hommes et en argent pour faire réussir l'établissement d'Afrique. Ce à

quoi il faut qu'elle tienne par une volonté forte et simple, c'est à

l'exécution fidèle et ferme de la conduite qu'elle aura adoptée, qu'elle

aura reconnue une fois bonne; qu'elle fasse servir son influence sur le

gouvernement à le défendre contre les entraînements auxquels il est

exposé; c'est à cela que la Chambre doit employer son influence. Quoi

qu'il arrive, elle sera responsable de notre conduite et de la destinée

de nos possessions d'Afrique. Si l'on échoue, faute de moyens, la

Chambre en sera responsable; on dira qu'elle n'a pas su soutenir

l'administration. Si l'on échouait par précipitation, par esprit

inquiet, agressif, on s'en prendrait également à la Chambre; on dirait

qu'elle n'a pas su contrôler et contenir l'administration. Il faut que

la Chambre soutienne et contienne; il faut qu'elle soit très-large et

très-ferme en même temps. Pour mon compte, je vote sans réduction tout

ce que demande le gouvernement pour nos possessions d'Afrique, et en

même temps je conjure le gouvernement et la Chambre de bien considérer

notre situation et la pente sur laquelle nous sommes placés. Il n'y a

encore aucun parti fâcheux irrévocablement pris, aucune faute décisive;

mais nous sommes, je le répète, sur une pente périlleuse; nous pourrions

y être entraînés.

_M. le président du conseil_.--Je demande la parole.

GUIZOT.--La Chambre peut beaucoup pour avertir et retenir le

gouvernement; je la conjure d'y employer toute sa sagesse.

Après le discours de M. Thiers et ses observations sur quelques-unes des

paroles que je venais de prononcer, je remontai à la tribune:

GUIZOT.--Moi aussi, messieurs, je n'ai que quelques mots à dire; il y en

a un qui me presse; je n'ai jamais eu et n'aurai jamais, à cette

tribune, la prétention de donner des leçons à personne. Les paroles qui

descendent de cette tribune ne sont point des leçons, nous y disons tous

notre avis avec une entière liberté; c'est notre avis, rien de plus.

(_Approbation marquée._)

J'ai trouvé qu'en effet, dans le discours prononcé hier par mon

honorable ami M. Duvergier de Hauranne, discours inspiré par un

sentiment moral profond, et une raison très-éclairée, il y avait

quelques paroles imprudentes; j'en dirai autant du discours prononcé

tout à l'heure par l'honorable M. Desjobert.

Je l'ai dit comme je le pense; mais j'ai dit en même temps, et parce que

je voulais exprimer toute ma pensée, que je rendais un éclatant hommage

au noble zèle qui a animé ces honorables membres. Quand ils sont venus

entretenir la Chambre de ce qu'ils regardaient comme un mal, un grand

mal, un mal moral quelquefois pour je pays, je leur en ai su, je leur en

sais un gré infini, et si j'ai trouvé dans quelques-unes de leurs

paroles quelque imprudence, si j'ai regretté quelques mots, je me hâte

de dire ou plutôt de répéter que je les remercie, pour l'honneur de mon

pays, de leurs discours tout entiers.

Dans une occasion semblable et bien mémorable, messieurs, dans la

Chambre des communes, à propos de l'abolition de la traite des nègres,

M. Pitt, alors premier ministre, qui se connaissait, je crois, en fait

de pouvoir, et qui n'était pas disposé à trouver bon qu'on parlât mal de

son pays, M. Pitt, en entendant plusieurs membres de la chambre des

Communes s'écrier, lorsqu'on racontait les atrocités commises par des

Anglais sur les vaisseaux négriers: «Assez! assez!» M. Pitt se leva et

dit: «Non, ce n'est pas assez; tant qu'il se commettra sur un seul

vaisseau anglais un seul acte semblable, ce ne serait pas trop de tous

les cris de la Chambre des communes tout entière pour en effacer le

souvenir.» (_Profonde sensation._)

Voilà quel fut, dans cette occasion, le cri du premier ministre anglais,

cri honorable pour lui, pour la Chambre des communes, pour le pays tout

entier.

Je reviens à la question. M. le président du conseil a raison; tous les

faits qui se sont accomplis en Afrique, et à raison desquels on demande

des suppléments d'hommes et d'argent, ont eu lieu sous l'administration

de l'ancien cabinet. La même part de responsabilité qui appartient, à

raison de ces faits, à M. le président du conseil, m'appartient

également; je ne la répudie pas plus que lui. Mais je n'en suis point

embarrassé. M. le président du conseil ne pense certainement pas que

j'entretiendrai la Chambre de ce qui a pu se passer dans l'intérieur du

conseil. Je dirai donc, sans parler en aucune façon ni du conseil, ni de

ses délibérations intérieures, qu'après le débat de l'année dernière,

après les instructions données à M. le gouverneur de nos possessions

d'Afrique, il me parut plus d'une fois, pendant que j'avais l'honneur de

siéger dans les conseils de la couronne, que l'esprit de ces

instructions n'était pas parfaitement saisi, parfaitement suivi.

Non-seulement j'eus pour mon compte cette impression, mais je crois me

rappeler qu'il y eut certains actes, certaines dépêches de

l'administration, qui furent inspirés par la même idée, par la crainte

que l'esprit des instructions données au gouverneur de nos possessions

d'Afrique n'eût pas été parfaitement compris et parfaitement suivi dans

leur exécution. Je dis là un fait qui est, je n'en doute pas, aussi

présent à la mémoire de M. le président du conseil qu'à la mienne....

M. LE MARÉCHAL CLAUZEL.--Je demande la parole. (_Mouvement de

curiosité._)

GUIZOT.--Aujourd'hui je n'ai fait autre chose que porter à cette tribune

le sentiment que j'avais alors; si j'avais continué à siéger dans le

conseil du prince, il est probable que je n'aurais pas porté à cette

tribune l'expression de ce sentiment, et qu'elle aurait trouvé sa place

ailleurs; il est probable que j'aurais employé, pour exprimer mon

opinion et pour la faire prévaloir, les moyens qui auraient été à ma

disposition. Ayant changé de situation, siégeant aujourd'hui dans ce

grand conseil du pays et du roi qui s'appelle la Chambre des députés,

j'ai cru et je croirai toujours de mon devoir d'y dire mon avis, comme

je le disais dans le conseil de la couronne, avec la même réserve et

dans la même intention; dans l'unique dessein, non pas de donner une

leçon aux ministres du roi, pas plus qu'à aucun de mes collègues, mais

de m'acquitter de mon devoir et de concourir, selon ma situation et mes

lumières, au gouvernement du pays; car, messieurs, ne perdez jamais de

vue cette pensée: vous êtes une portion éminente du gouvernement du

pays; la responsabilité qui pèse sur le gouvernement pèse sur vous. Vos

conseils ont tant de poids, vos résolutions sont si décisives que vous

ne pouvez échapper à cette responsabilité. C'est donc pour chacun de

nous un devoir de faire tout ce que nous pouvons pour maintenir le

gouvernement dans une ligne conforme aux intérêts de la France. Voilà ce

que j'ai fait, rien de moins, rien de plus. Je remercie M. le président

du conseil des assurances de prudence et de réserve qu'il nous a données

quant à l'administration de l'Afrique. Je ne demandais pas davantage et

je n'attendais pas moins de son excellent esprit et de sa sagacité.

(_Mouvement universel et très-prononcé d'approbation._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 116 / 119 题