M. DE DREUX-BRÉZÉ.--Ce n'est pas avant le ministère Polignac.

_M. le ministre de l'instruction publique_.--J'ignore si l'honorable

membre qui m'interrompt n'a pas partagé ce pressentiment. Quant à moi,

attaché pendant plusieurs années au gouvernement de la Restauration, et

l'ayant servi loyalement et fidèlement, je déclare qu'il n'y a pas eu un

moment où je n'aie entrevu dans l'avenir une révolution inévitable. Elle

m'a toujours apparu comme un fantôme qui menaçait la Restauration et qui

devait l'atteindre tôt ou tard. Eh bien! dans quelle disposition ce

pressentiment général mettait-il les esprits? Ou pensait, on disait que,

quand cette révolution éclaterait, l'esprit révolutionnaire, avec tous

ses déplorables désordres, s'emparerait de notre société. J'ose dire,

messieurs, que la révolution de Juillet a trompé en ceci l'attente

générale. J'ose dire que ses conséquences, quelque ébranlement qu'elles

aient pu imprimer à certaines parties de l'ordre social, sont restées

bien au-dessous de ce qu'on redoutait. Qu'en résulte-t-il aujourd'hui?

Les amis de l'ordre ne peuvent se persuader qu'il en soit ainsi. Ils ne

peuvent se persuader que nous ne soyons pas menacés de plus grands maux

que ceux que nous avons déjà soufferts; ils ne peuvent se persuader que,

si le triomphe de l'esprit révolutionnaire n'a pas encore éclaté, ce

triomphe ne soit pas imminent, et que nous n'ayons à en subir toutes les

funestes conséquences. Au milieu de leur propre victoire, les amis de

l'ordre sont pleins de doute sur les succès qui les attendent encore.

Ils croient toujours voir devant eux ce bouleversement général,

terrible, qu'ils ont si longtemps prévu. Ils se trompent, messieurs;

l'esprit révolutionnaire, le désordre ne prévaudra pas dans notre

France. Nous en avons pour garant non-seulement ce qui s'est passé

depuis deux ans, mais la situation même du gouvernement que la

révolution de Juillet a fondé. Messieurs, dans son dévouement à la cause

de l'ordre et de la liberté de tous, ce gouvernement est sincère; la

politique qu'il professe tout haut, c'est la politique qu'il veut dans

le fond de son âme; c'est la politique qu'il pratique réellement.

L'honorable orateur que vous venez d'entendre vous a parlé du mal

qu'avait fait à la Restauration la défiance qui, pendant toute sa durée,

s'était attachée à son nom, à sa personne, si je puis ainsi parler. Je

vais plus loin, messieurs, et je dis que le défaut de sincérité a été le

vice radical de la Restauration; elle avait une tendance

contre-révolutionnaire au moment même où elle établissait le

gouvernement constitutionnel. Par la déplorable influence d'un parti

toujours près de la dominer, sa pensée cachée était contraire à sa

politique extérieure. Je pourrais en appeler à une foule d'honorables

membres de cette Chambre, qui ont lutté contre ce vice de la

Restauration, qui, les uns comme ministres, les autres dans des

situations différentes, ont essayé mille fois, tantôt de persuader à la

Restauration qu'il fallait qu'elle fût sincère, que le pays le lui

demandait et accueillerait sa sincérité, tantôt de se prémunir, à l'aide

des Chambres et du pays, contre les mauvais effets de ce défaut de

sincérité qu'ils ne réussissaient pas à guérir.

Cette lutte, messieurs, a fait notre honneur pendant quinze années;

c'est dans cette lutte que nous avons conquis les libertés dont nous

jouissons aujourd'hui. Mais enfin on a échoué dans la tentative; on n'a

pu vaincre, on n'a pu enchaîner ce défaut de sincérité qui, je le

répète, était le vice radical de la Restauration; elle a fini par un

parjure; et au moment où le parjure a éclaté, elle a trouvé dans les

rangs de l'opposition tous les hommes sages, tous les bons citoyens qui

avaient fait effort pour l'arracher à ses mauvaises voies, et la rendre

à la sincérité qui est aujourd'hui le premier devoir, la première

condition de tous les gouvernements.

Je n'hésite pas à l'affirmer, messieurs, rien de pareil n'est à redouter

du gouvernement actuel. Soit qu'il parle d'ordre, soit qu'il parle de

liberté, il est également sincère; car l'alliance de l'ordre et de la

liberté, c'est la condition de sa durée, c'est ce qui fait sa force et

sa sûreté. C'est sous cette étoile, si je puis m'exprimer ainsi, qu'il

est né et qu'il a grandi. Il a besoin de l'ordre pour protéger la

liberté de tous et la sienne propre; il a besoin de la liberté de tous

pour maintenir l'ordre. Si tous n'étaient pas libres, il tomberait

lui-même aux mains d'une faction.

Je le répète donc, la sincérité est dans la situation, dans la nature du

gouvernement fondé par la révolution de Juillet, soit qu'il défende

l'ordre, soit qu'il défende la liberté. Tous les amis de cette double

belle cause peuvent donc, sans embarras, sans méfiance, se rallier à

lui, le soutenir, lui prêter force. J'ai quelquefois entendu dire qu'il

fallait accepter le gouvernement actuel comme nécessaire, parce qu'il

n'y en avait pas d'autre à lui substituer. Messieurs, le gouvernement de

Juillet est nécessaire, parce qu'il est le seul qui puisse satisfaire au

double besoin de la France, à ce besoin d'ordre et de liberté qui est la

loi de notre société; il est le seul qui n'appartienne à aucun intérêt

exclusif, à aucune faction, à aucun antécédent qui le lie; il est le

seul qui soit libre et capable d'accepter toutes les conditions de notre

société, le seul qui puisse faire triompher pleinement la bonne cause,

la cause sociale. Certes, messieurs, c'est là une nécessité glorieuse et

qu'on peut avouer hautement, et qui fait non-seulement la force, mais le

mérite du gouvernement de Juillet. Non-seulement donc les amis de

l'ordre, les hommes de bien et de sens peuvent se rallier sans crainte,

sans méfiance, à ce gouvernement; mais c'est pour eux un devoir de

probité politique comme un intérêt de situation; ils doivent se rallier

à ce gouvernement dans l'intérêt de la bonne cause, que seul il peut

soutenir et faire triompher. Que des factions se soulèvent contre lui,

qu'elles s'agitent, qu'elles déclament, qu'elles mentent, rien de plus

simple: il a dû s'y attendre. Mais pour les hommes étrangers aux

factions, pour les hommes qui ne sont occupés que du bien du pays, c'est

au gouvernement qu'ils doivent se rallier, c'est à lui qu'ils doivent

prêter leur force; c'est auprès de lui et seulement auprès de lui qu'ils

peuvent en trouver pour soutenir la lutte engagée aujourd'hui contre

tant de mauvaises passions.

Messieurs, si le projet de loi que vous discutez est examiné sous

l'empire de cette idée que le gouvernement de Juillet est sincère,

nécessairement sincère dans la cause de l'ordre comme de la liberté,

qu'il est également dévoué à l'une et à l'autre, qu'il ne peut séparer

sa cause personnelle ni de l'une ni de l'autre, j'ose dire qu'alors ce

projet vous apparaîtra sous un tout autre aspect. Entrez donc,

messieurs, dans cette position; oubliez ces fureurs, ces hypocrisies de

langage dont se servent les factions, et qui sont au-dessous d'une

assemblée comme la vôtre, d'une assemblée éclairée, expérimentée, qui

voit les choses de haut, dans le vrai et ne se laisse imposer par aucun

mensonge, par aucune déclamation extérieure; écartez tout ce fracas

menteur; voyez les choses comme elles sont, sans exagération, sans

arrière-pensée, et vous réduirez bientôt à leur juste valeur ces

reproches furieux, ces noms terribles qu'on prodigue au projet de loi.

Il y avait une législation sur l'état de siège. Nous ne l'avons pas

faite, nous l'avons trouvée. Et ce n'était pas comme on l'a dit, une

législation exceptionnelle; c'était le droit commun pour certaines

classes de citoyens, pour certains cas prévus d'une manière permanente

et déterminée par la loi.

Ce qu'on a appelé de tout temps une loi d'exception, c'est une loi

temporaire qui déroge au droit permanent du pays. La loi sur l'état de

siège n'avait rien de semblable; c'était, je le répète, le droit commun

du pays, dans un certain nombre de cas déterminés; cette législation

avait été constamment appliquée, elle existait en fait comme en droit.

Sont survenues des circonstances où le gouvernement a cru devoir y

recourir comme l'avaient fait les gouvernements précédents. Dans cette

législation, une question particulière s'est élevée; elle a été portée

devant la Cour de cassation. La Cour de cassation a décidé qu'une partie

de cette législation, qui n'était pas exceptionnelle, je le répète, qui

était le droit commun, devait être considérée comme abrogée. Le

gouvernement ne pouvait prendre cette décision de lui-même; il l'a reçue

de l'autorité judiciaire; il l'a respectée; à l'instant même, il s'y est

rigoureusement conformé. Il a considéré à l'instant même cette

disposition comme abolie. Mais comme il en résultait une lacune dans la

législation, le gouvernement a pensé qu'il devait vous proposer de

revoir cette législation et de la compléter. Les deux Chambres, dans

leurs adresses, ont dit elles-mêmes que c'était un travail à faire;

elles l'ont demandé. Le gouvernement a présenté la loi que vous

discutez. Et qu'a fait le gouvernement dans cette loi? Il a formellement

reconnu et proclamé, avec la Cour de cassation, que la disposition de

l'ancienne législation de l'état de siége qui renvoyait les citoyens

devant d'autres juges que leurs juges ordinaires était abolie. Cela

fait, une lacune subsistait; le gouvernement a proposé quelques

dispositions pour la remplir. Je n'entrerai pas dans le détail de ces

dispositions; je ne discuterai pas leur mérite particulier; je dirai

seulement que ce ne sont point des dispositions exceptionnelles, que ce

n'est point là une loi d'exception; ce sont des mesures nouvelles

substituées aux mesures beaucoup plus violentes de la législation

antérieure. On petit trouver ces nouvelles mesures bonnes ou mauvaises;

on peut les modifier, leur en substituer d'autres; mais elles n'ont en

aucune façon le caractère d'une loi d'exception; elles ont pour unique

objet de remplacer des dispositions beaucoup plus dures admises jusqu'à

ce jour, et que le gouvernement lui-même vous proposé d'abroger.

Je ne pousserai pas plus loin cette discussion, messieurs; je ne veux

qu'enlever au projet de loi ce caractère de loi d'exception,

d'empiétement nouveau et inouï sur nos libertés qu'on a essayé de lui

imprimer. Je ne donnerai pas, à la question de détail et aux

dispositions dont il s'agit, plus d'importance qu'elles n'en ont

réellement. Qu'elles soient adoptées ou modifiées, l'ordre et la

liberté, et le gouvernement de Juillet n'en souffriront point; ils sont

au-dessus de pareilles épreuves.

Encore quelques mots, messieurs; ce seront les derniers. On nous a dit:

Acceptez les conséquences du gouvernement que vous avez fait. Messieurs,

nous n'avons pas la prétention d'avoir fait le gouvernement de Juillet;

il a été fait par une puissance bien supérieure à la nôtre et à celle

des hommes: il a été fait par un arrêt de la Providence, exécuté par le

bras du peuple français. (_Bravo! bravo!_) Voilà le véritable caractère

de la révolution de Juillet; il y a eu arrêt d'en haut, exécution de cet

arrêt par la justice du pays. Nous n'avons pas fait le gouvernement de

Juillet; mais nous l'avons voulu, nous l'avons accepté; nous le voulons

aujourd'hui comme le premier jour, et nous sommes aujourd'hui, comme le

premier jour, fidèles aux principes qui ont triomphé désormais dans

notre pays, aux principes que la France, pleine d'inexpérience et

d'erreur, mais droite et sincère, avait proclamés en 1789. Elle a

cherché pendant quarante ans, à travers toutes sortes d'épreuves et de

réactions, la réalisation de ces principes, acceptant tantôt l'anarchie,

tantôt le despotisme, dans l'espoir de trouver ce qu'elle cherchait.

Elle l'a obtenu enfin par la révolution de Juillet. Elle a obtenu cette

alliance de l'ordre et de la liberté, qui était le voeu de 1789. Et s'il

m'est permis de parler des hommes qui ont pris quelque part à ce grand

événement, je dirai que leur gloire est de l'avoir accepté franchement,

de lui avoir donné, et dans la Charte de 1830 et dans la conduite du

gouvernement depuis cette époque, une nouvelle sanction, un nouveau

développement une nouvelle force; d'avoir été avec plus de mesure, et je

crois qu'on peut le dire sans orgueil, avec plus de lumières, les

légitimes héritiers de 1789, les enfants de la vraie pensée qui animait

alors la France. Nous avons eu le bonheur de venir dans un temps plus

calme; nous avons été exempts des illusions, des erreurs de nos pères;

mais c'est la même pensée qui nous a animés, c'est la même pensée qui

nous anime aujourd'hui, et le gouvernement que nous n'avons pas fait,

mais que nous avons accepté, nous le défendrons contre les désordres de

tout genre, contre tous les factieux, sous quelque drapeau qu'ils se

présentent; et nous avons la ferme confiance qu'il triomphera des uns et

des autres, et qu'il fondera définitivement cette alliance de l'ordre et

de la liberté qui est son principe; il n'en a pas d'autre. (_De

nombreuses marques d'adhésion succèdent à cette improvisation._)

Histoire parlementaire de France, Volume 2. Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848 · 第 32 / 119 题