les épaules drapées dans une écharpe de gaze rayée, est coiffée d'un
grand béret qui va bien à son profil poétique; en sortant du salon, elle
s'enveloppera dans une rotonde ou dans un de ces vastes manteaux de drap
à palatine découpée, à grand collet et doublure de fourrures, pendant
que Monsieur, le monsieur à toupet frisé, habit bleu à boutons d'or et
pantalon collant, endossera son carrick.
Pour l'été, pour la campagne, pour la promenade, pour aller consulter le
sorcier de Tivoli, canezous d'organdi ruchés de tulle, grands chapeaux
de paille avec d'immenses rubans dressés.
Pour le théâtre, pour les sorties, pour tous les temps frais, on a les
boas, ces boas que nous venons tout récemment de voir revenir et qui
sont l'occasion de si jolis mouvements. Les serpents de fourrure
s'enroulent sur les épaules nues et sertissent chaudement et
voluptueusement les fraîches carnations.
En 1827, pour célébrer l'arrivée de la première girafe au jardin des
Plantes, toute la mode est _à la Girafe_.
Ce qui reste de ces modes à la Girafe, c'est le grand peigne d'écaille
qui se place tout en haut de la tête au sommet de l'édifice. Les
coiffures sont très hautes, les cheveux se relèvent en plusieurs coques
serrées avec un encadrement de boucles tombantes autour du visage,
partagées irrégulièrement, trois d'un côté, quatre de l'autre...
Elle est charmante, l'élégante de 1830 en costume de soirée, avec le
complet épanouissement des manches à gigot, ses épaules émergeant d'une
ligne de fine dentelle, sa nuque bien découverte sous le grand peigne
d'écaille planté triomphalement dans les masses blondes ou brunes,
tordues et réunies au sommet de la tête.
[Illustration: Chapeau 1820.]
Dans la rue ou sur les boulevards, aux promenades, aux Champs-Elysées,
elle est décolletée encore et se drape sans se cacher dans un petit
châle porté coquettement.
[Illustration: UNE ÉLÉGANTE AUX CHAMPS-ÉLYSÉES, RESTAURATION.]
Revenons un peu sur le chapitre des coiffures; ce n'est pas le moins
important, il peut se subdiviser en sous-chapitres: les toques et
bérets chevaleresques et Ossianiques, les bonnets et turbans, et enfin
les chapeaux.
[Illustration: Béret de gaze.]
C'est un poète qu'il faudrait pour célébrer dignement la grandeur et
pleurer la décadence du chapeau féminin. Sous la Restauration, jusqu'en
1835, c'est la gloire et le triomphe du chapeau; il plane superbement
sur la tête des dames, il fait voltiger ses plumes, il balance
gracieusement ses rubans, ses coques et ses immenses nœuds de satin.
Parti des tromblons ou des shakos sans grâce de l'Empire, des tubes
enfermant la figure au fond d'un corridor obscur, il s'est modifié peu à
peu, il s'est élargi, il s'est ouvert. On le campait tout droit sur la
tête; maintenant, il se pose gentiment de côté sur les cheveux roulés en
grosses boucles irrégulières. La nuque bien dégagée apparaît dans toute
sa coquetterie, les épaules se montrent aussi à l'ombre d'un grand
chapeau car les robes sont largement décolletées et les jolies
collerettes tuyautées ne les surmontent pas toujours.
C'est le moment du triomphe pour le chapeau, mais la décadence viendra
vite, les bords roulés en cornet ou en corridor reprendront, on
supprimera rubans et panaches, on enfermera la figure tout au fond du
corridor et le cou sous d'immenses et disgracieux bavolets. Nous irons
ainsi de lamentables inventions en créations baroques et inélégantes
jusqu'au petit chapeau bibi fermé, du second Empire, jusqu'au ridicule
chapeau assiette de 1867.
[Illustration: Les grands Chapeaux Restauration.]
Mais la réaction en sens inverse est commencée, nous avons pu revoir en
ces dernières années de vraiment gracieuses coiffures.
La femme d'alors dans l'intimité ne craint pas les grands bonnets
coquettement chiffonnés, vastes comme les chapeaux, avec un fond relevé
très haut pour contenir le grand peigne avec des ébouriffements de
dentelles et de rubans autour de ses boucles ou de ses anglaises. C'est
le dernier temps d'élégance des bonnets, ensuite, hélas! il n'y aura
plus de beaux bonnets qu'aux champs, tant que dureront les majestueux
hennins des Normandes ou les coiffes voltigeantes si variées des femmes
de Bretagne.
Après ces jolis bonnets de boudoir des lionnes de 1830, la décadence du
bonnet commence. Il est encore joli, le bonnet capricieusement tuyauté
sur la tête des petites modistes ou grisettes au nez fûté de Parisienne,
aux yeux éveillés et railleurs; c'est d'ailleurs la coiffure légère
qu'elles font si légèrement voltiger métaphoriquement par-dessus les
plus hauts moulins, mais ensuite le bonnet des grisettes devient la
coiffure sans grâce de grosses boutiquières, enfin, chute complète, le
bonnet devient portière...
[Illustration: Bonnet d'intérieur.]
Vive, légère, enjouée, dans l'ondulation de ses larges jupes et le flou
de ses monumentales manches à gigot, l'élégante de 1830 s'en va éblouir
les boudoirs de la chaussée d'Antin et les promenades fashionables, les
Champs-Élysées ou Longchamps et faire palpiter le cœur des dandys
engoncés dans leurs hauts collets d'habits. Sous son grand chapeau
hérissé de touffes de plumes et de rubans, elle disparaît quand elle
veut, un simple mouvement du cou et la voilà dissimulée au fond de cette
coiffure de strict incognito.
Elle galope aussi au bois de Boulogne dans son amazone de couleur à
manches à gigot, ornée de torsades ou de brandebourgs, ou bien égayée
par un blanc canezou...
Plus tard par malheur, elle osera porter, à la campagne pour ses
promenades équestres, à la place de son large chapeau à grand voile
voltigeant, la casquette, la hideuse casquette, honte du XIXe siècle.
Il faut voir, aux loges des théâtres à la mode, les rangées de jolies
femmes décolletées, dans les corsages ouverts en pointe jusqu'à la
taille sur une large chemisette brodée, les parements du corsage
revenant sur les épaules et les manches,--les boas enroulés, les
accroche-cœurs et les boucles, les cheveux tordus et dressés de cent
façons différentes et compliquées, avec des fleurs, des peignes, des
pointes de satin...
[Illustration: Amazone 1830.]
Les belles romantiques, dit-on, arborent à l'envi des toilettes plus
moyen âge les unes que les autres. Elles avaient pour nourriture
d'esprit après les troubadours du vicomte d'Arlincourt, après Ossian,
Byron et Walter Scott, les tirades passionnées et farouches des grands
drames d'alors, _Hernani_, la _Tour de Nesle_, _Lucrèce Borgia_, les
vers, les romans, les chroniques de tous les romantiques, de tous les
_jeune France_. Et, sous l'œil fulgurant des barons et des bandits
gothiques, elles s'efforçaient d'être le plus moyen âge possible dans
leurs ajustements.
[Illustration: Coiffure à la Chinoise. 1830.]
Mais, au théâtre même, le moyen âge était très 1830, les héroïnes de ces
drames flamboyants, Isabeau, Marguerite de Bourgogne ou Belle
Ferronnière, malgré les recherches de couleur locale, montrent, tout
comme les spectatrices, les inévitables manches à gigot, et au fond en
voulant se montrer moyen-âgeuses, les belles de 1830 restent surtout
1830.
[Illustration: TOILETTES D'INTÉRIEUR 1830.]
Hélas, hélas, ces modes d'une si jolie désinvolture, ces modes à
panaches, d'une élégance _truculente_, pour employer l'idiome d'alors,
ces modes passent. La réaction bourgeoise anti-pittoresque, qui commence
dans les arts, triomphe bien plus rapidement dans les toilettes. Au bout
de quelques années, les modes se sont assagies, faut-il dire le gros
mot? Dès 1835 ou 36, la mode, l'ex-mode poétique, romantique,
cavalière, se fait juste milieu et épicière, épouse de garde national,
pour tout dire!
[Illustration: Grand Chapeau et Collerette.]
La mode en 1835 a déjà perdu ses grâces et tourné à la gaucherie en
exagérant disgracieusement les caractéristiques de 1830. Ce ne sont plus
les femmes de Devéria et de Gavarni, ce sont celles de Grandville.
Les jupes sont larges comme des cloches et sans ornements, en simple
mousseline blanche ou imprimée de petits dessins bébêtes comme ceux des
papiers de tenture de l'époque. Les manches sont d'énormes gigots
boursouflés mais flasques qui pendent très bas, très bas, sur de tout
petits poignets; les corsages sont recouverts d'immenses pèlerines
ornées de broderies et dentelles, tombant plus bas que la taille. Mettez
sur la tête un grand chapeau de paille d'Italie ou de paille de riz,
fermé et bridé sous le menton, et vraiment l'ensemble n'est pas très
séduisant.
[Illustration: Toilette d'intérieur.]
Voyez les héroïnes de 1830, dix ans après, en 1840; considérez
tristement ces jupes sans lignes et sans ornements, ces manches
hésitantes, gardant un peu de l'ampleur des gigots, juste assez pour
être disgracieuses, ces corsages quelconques, ces chapeaux dépourvus
d'allure, simples capotes attachées sous le menton par des brides sans
grâce.
[Illustration: Toilette romantique.]
Les coiffures n'ont plus les belles audaces d'autrefois, ce sont des
coiffures en bandeaux plats, qui encadrent froidement et durement le
visage, ces chastes bandeaux, comme on disait alors, qui tuent presque
toute grâce et toute beauté--ce sont les _anglaises_, les longues
boucles tombant comme un feuillage de saule, qui donnent une mine
pleurnicharde aux figures féminines les plus enjouées. La mode devient
de plus en plus triste et de plus en plus laide à la fin de la monarchie
de juillet. Plus de goût du tout, c'est le comble de la banalité et de
la platitude.
[Illustration: 1830.]
Il y a un mouvement qui porte les modes à toujours aller du plus large
au plus étroit et toujours à revenir du plus étroit au plus large. C'est
une loi. De même pour les coiffures, on va et on ira toujours du plus
petit au plus vaste et du plus vaste au plus petit, avec une régularité
parfaite.
Après les paniers Louis XV et Louis XVI, on est allé aux jupes collantes
du Directoire, la plus simple expression des jupes, après laquelle il
n'y a plus que la suppression. Des robes fourreaux de l'Empire, on est
venu par degrés à l'ampleur et l'on va regagner sous le second Empire le
grand maximum de largeur avec la troisième restauration du vertugadin
sous le nom de crinoline.
[Illustration: 1835.]
[Illustration: 1845.]
XII
ÉPOQUE MODERNE
1848.--Des révolutions partout, excepté dans le royaume de la mode.
--Règne universel de la crinoline.--Les châles cachemire.--Talmas,
burnous, pince-tailles.--Modes de plages.--Robes courtes.
--Saute-en-barque.--Jupes larges et jupes étroites.--Les modes
collantes.--Poufs et tournures.--Modes Valois.--Erudition plus
qu'imagination.--On demande une mode fin de siècle.
La Révolution de 48 n'a aucune action sur les modes, elle ne lance pas,
comme la première, la toilette dans des voies nouvelles. En ce temps de
bouleversement, quand toute l'Europe semble gagnée par l'esprit de
révolution, lorsque tant de rêves plus ou moins beaux, plus ou moins
fous, brûlent le cerveau congestionné des peuples, la mode à qui
pourtant un petit grain de folie serait certainement permis, se conduit
en personne sage et prudente.
Les toilettes continuent à se montrer éminemment bourgeoises; on
croirait que c'est Mme Prudhomme qui donne le ton.
Les tristes et mesquins chapeaux en petit cabriolet, fermés sous le
menton avec de petites brides, règnent sans conteste, il n'y a pour
ainsi dire qu'une forme unique, à bavolet, sans autres ornements que des
rubans sans grâce. La robe n'a pas la moindre ornementation non plus, le
corsage est très long, la jupe droite. Sur ces toilettes plates on porte
au dehors des mantelets et des châles.
[Illustration: PARISIENNE 1835.]
Ce sont ces toilettes, très sobres et très effacées, que le second
Empire va trouver à ses débuts et qu'il transformera peu à peu en un
costume à grand fla-fla très compliqué, très chargé et surchargé, mais
plus que discutable comme goût et même tout à fait dépourvu de style,
sauf dans quelques trouvailles heureuses qui ne durèrent pas, vers 1864.
[Illustration: Chapeau 1848.]
La grande _pensée_ du règne,--côté modes,--la grande innovation qui va
donner le _la_ aux toilettes, c'est la crinoline,--honnie, attaquée,
vilipendée par vaudevillistes, journalistes, caricaturistes, par les
maris, par tout le monde, c'est la crinoline triomphante de toutes les
clameurs, de toutes les moqueries, comme de tous les justes reproches.
On peut bien dire que sous l'Empire la femme a tenu trois ou quatre fois
plus de place dans le monde--au moins en circonférence--qu'aux époques
précédentes, plus même que sous Louis XV de peu vertueuse mémoire, la
crinoline ayant régné bien plus despotiquement que les paniers, puisque
les femmes de toutes classes durent l'adopter et que les filles des
champs ne se crurent pas habillées le dimanche à moins de ballonner
comme les dames de la ville avec la cage en cercles d'acier.
Les tournures et les jupons bouillonnés en étoffe de crin ont habitué
peu à peu les yeux à l'élargissement des jupes, et lorsque la crinoline
sans armature est délaissée pour les cerceaux en ressorts d'acier et
pour la crinoline cage, à cercles et à montants d'acier, les dames
trouvent ce ballonnement charmant et la crinoline fait le tour du monde.
Il est bien inutile d'insister sur ses nombreux inconvénients qu'on a
encore dans la mémoire, sur la gêne qu'elle imposait, mais au point de
vue esthétique, la crinoline doit être solennellement anathématisée,
excommuniée, ridiculisée à jamais... c'est-à-dire jusqu'au jour où elle
reviendra sous un autre nom.
[Illustration: La Crinoline.]
Il est vrai que les jupes s'arrondissant en coupoles flottantes sur ces
crinolines si décriées, et que tout l'ensemble de la toilette étaient
ornés d'une façon lourde et gauche de petits détails mesquins appliqués
sur de tristes étoffes, tandis que les paniers du XVIIIe siècle ont eu
pour eux une ornementation plus artiste des jupes et des toilettes
taillées dans les belles étoffes à ramages. Leurs exagérations et leurs
ridicules avaient de la grâce, tandis que les jupes à crinoline ne
rachetaient par rien leur gauche ballonnement. Un peu surfaites, les
suprêmes élégances de l'Empire!
Avec ces crinolines boursouflées et envahissantes, que portent toutes
les femmes du second Empire, on peut rappeler le talma, le burnous,
manteau algérien assez coquet, les _pince-taille_ en soie gros grain à
manches pagodes,--oh! les manches pagodes! entonnoir disgracieux et
incommode compliqué de dentelles ou d'effilés!
Il faut noter surtout les châles, le fameux cachemire de l'Inde et le
grand châle tapis.
Le châle, dont on a si longtemps célébré l'élégance(?), n'a vraiment
quelque grâce que lorsqu'il est petit, étroit presque comme une écharpe,
et lorsqu'il est porté avec irrégularité et désinvolture. Que dire du
grand châle posé sur les épaules comme sur un portemanteau et tombant
droit en dissimulant la taille et la toilette de la femme, sinon qu'en
réalité ce châle-manteau est un vilain vêtement et qu'il ne va tout au
plus qu'aux fruitières endimanchées.
[Illustration: Chapeau second Empire.]
On peut encore signaler les capelines parmi les inventions commodes, et
les vestes zouaves, les rouges garibaldis et les figaros, parmi les
nouveautés gracieuses de l'époque.
Le chapitre des chapeaux n'est pas bien brillant. Jusque vers 1863, ce
sont toujours les grandes capotes de cabriolets, avec bavolets, avec
fleurs dans l'intérieur de la passe et au-dessus; cette coiffure, c'est
en somme le grand chapeau de la Restauration, abîmé, ridiculement
arrangé, finissant tristement ses derniers jours.
Voilà donc le luxe effréné tant reproché aux femmes par le président
Dupin, dans la fameuse brochure qui fit sensation en 1865,--le luxe
débordant les jours de Grand Prix dans la grande Ville, roulant de
l'hippodrome de Longchamps tout le long des boulevards, le luxe qui,
paraît-il, faisait de Paris une Byzance décadente, scandalisait
l'honnête bourgeoise en petit châle, et faisait monter le rouge aux
joues du reste de la vertueuse Europe, vouée encore à la simplicité
naïve et pratiquant le culte de sainte mousseline à dix sous le mètre.
Effréné peut-être, ce luxe corrupteur et effrayant, mais peu artistique,
d'un goût médiocre et donnant à très grands frais l'impression du
clinquant.
Bien que le recul ne soit pas encore suffisant pour le juger, pour
apprécier les modes de ce temps dans leur ensemble, sans se laisser
influencer par la pointe de ridicule qui s'attache au démodé, il semble
cependant qu'au siècle prochain les femmes et les artistes le jugeront à
peu près ainsi. Nous ne voyons pas les peintres élégants d'alors
ressuscitant dans leurs tableaux les modes de 1860, pour la joie des
mondaines et des américains vingtième siècle.
[Illustration: Pince-taille.]
Cependant la vogue des bains de mer qui se dessine de plus en plus et
qui deviendra bientôt une migration annuelle et régulière de toute la
bourgeoisie vers les plages normandes ou bretonnes, cette habitude des
excursions estivales amène quelques gracieux changements dans la mode.
Un instant vers 1864, triomphe la mode des robes courtes née sur les
plages élégantes. Plus de jupes traînantes, ou de robes longues à larges
volants. On conserve la crinoline, un peu modérée dans son envergure,
mais on drape et on arrange les jupes, avec des relevés, des plissés,
avec une grande variété d'ornements appliqués, ornements très larges
d'un bon effet.
La fantaisie, étouffée depuis 1830, reparaît. Ces très cavalières jupes
courtes laissent voir les bottines très luxueuses et très ornées, les
fines petites bottes très montantes dont on fait sonner les hauts
talons.--Un instant même quelques élégantes des plages à la mode
prennent la grande canne Louis XIII.
On voit aussi de jolis vêtements très amples, à larges manches, et des
pardessus dits _Saute-en-barque_. Les chapeaux bien différents du
cérémonieux chapeau fermé et très crânement portés un peu sur le côté,
sont des espèces de coiffures de Toreros, ornés de gros pompons ou de
plumes. La coiffure de l'époque est basse, avec un crêpé sur le front,
les cheveux tombant dans le dos massés dans un filet.
[Illustration: MODES DE PLAGE 1864.]
Les jupes courtes, si gracieuses avec la crinoline, avec les hautes
ceintures à boucles, et tous les ornements, ganses et soutaches dont
on couvre alors le costume, sont bientôt vaincues par un retour offensif
des robes longues, et la mode perd tout de suite ses allures cavalières.
[Illustration: Grand manteau Empire.]
La crinoline elle-même tombe un instant en 1867, au moment des jupes
plates et traînantes, des corsages peplums, nés d'un retour de goût pour
la tragédie, dont on déclame des fragments au Café-Concert, au moment
des petits chapeaux assiettes, posés sur le front devant le gros chignon
relevé en boule, coiffures que viennent compléter les rubans flottant
dans le dos et appelés du nom expressif de: «Suivez-moi jeune homme.»
... Et la bataille continue entre les jupes larges et les jupes
étroites, la crinoline a battu de l'aile pendant quelques années et
finalement elle est morte. La crinoline à grands cerceaux est maintenant
du domaine de l'archéologie; c'est une antiquité, comme le panier, comme
le vertugadin.
Comme on voulait encore de l'ampleur, on l'a remplacée par des poufs, de
très volumineux paquets d'étoffes, relevés par derrière sur les jupes.
Puis sur le chemin de la réaction anti-crinolinienne, on a été en
diminuant peu à peu la largeur des jupes jusqu'aux robes moulées sur le
corps, au collant qui a duré deux ou trois ans, vers 1880. Les modes
étaient alors fort jolies, très _esthétiques_. Puis un petit soupçon de
gonflement s'est produit, on s'est élargi un peu, on a bien vite adopté
les _tournures_....
Mais cette mode des robes collantes nous a laissé les corsages en jersey
qui moulent très gracieusement le corsage et les hanches. Le jersey vite
adopté convient admirablement aux toilettes de promenade et de campagne.
Pendant quelques étés d'un bout de l'Europe à l'autre, sur toutes les
plages d'Angleterre, de France et d'ailleurs, le Jersey fut l'uniforme
obligatoire; femmes, jeunes filles, enfants, garçons ou fillettes, tous
furent en jerseys bleu foncé, agrémentés d'ancres d'or, tous en
matelots. Les enfants gardent encore ce vêtement gracieux et commode et
voici que les hommes,--touristes et vélocipédistes--l'adoptent.
Le temps est passé des édits somptuaires et des gouvernants légiférant
sur le luxe pour enrayer ses débordements. On a vu, de Philippe le Bel à
Richelieu, la longue série de ces édits; avant de tomber à l'oubli, ils
furent pourtant presque toujours appliqués rigoureusement d'abord, même
par des rois qui mettaient le Trésor à sec pour les somptuosités de leur
cour, comme Henri III par exemple, le mignon fanfreluché, qui lors d'un
de ses accès de répression du luxe des autres, fit jeter en prison au
fort l'Évêque en un seul jour une trentaine de femmes et non des
moindres de Paris, coupables d'avoir bravé les prohibitions du brocart
et de la soie.
Ce temps des prohibitions somptuaires, des ordonnances royales sur les
modes n'est plus. Dans l'intérêt général de l'industrie et du commerce,
tout ce qui peut développer le grand luxe doit être aujourd'hui
recherché et favorisé.
C'est le petit luxe qui devrait être au contraire réprimé s'il était
possible, ou plutôt qui aurait dû être réprimé, car aujourd'hui le mal
est fait et parfait.
[Illustration: Robe collante 1880.]
Ah! si la mode plus puissante que les rois et les ministres, que les
arrêts, les lois et les édits, si la mode dont les ordonnances sont sans
appel, avait pu décréter la conservation des anciens costumes féminins
de nos provinces, des modes locales souvent si gracieuses, des
élégances campagnardes, auxquelles la ville a si souvent fait des
emprunts, des façons de robes, des mantes, et aussi des coiffures si
variées, coiffes bressannes, casques de dentelles du pays de Caux,
grandes coiffes bretonnes, bonnets d'arlésiennes, etc... Quel
sauvetage!
Mais non, tout cela est parti, toutes ces jolies choses ont disparu
devant l'envahissement d'un faux luxe mesquin, caricature sans goût des
élégances parisiennes, devant les confections uniformes et informes,
fabriquées à la centaine et portées jusque dans les plus lointains
cantons!...
Partout, hélas, les jolies modes locales, les élégances particulières et
régionales, ont cédé pour jamais la place à des attifements souvent
prétentieux et ridicules...
Le «_costume_» des campagnes en toute province est évanoui, envolé,
perdu, c'est à la «_mode_» des villes, de nous indemniser en élégance
vraie et en grâce.
La mode est aujourd'hui dans une période de transition et de
tâtonnements, elle cherche, elle essaie, à défaut de nouveautés
nouvelles, des imitations des nouveautés d'autrefois,--ayant
suffisamment vieilli, comme disait la couturière de l'impératrice
Joséphine.
On va des imitations des coupes Louis XVI ou Empire à des ajustements
Valois, aux corsages Louis XIII, aux manches moyen âge ou bien aux
manches à gigot 1830... Nous verrons ce qui sortira de ces tentatives et
de ces essais et si comme il arrive dans tous les arts, il en sera de
l'art de la toilette comme des autres, si le neuf naîtra de l'étude de
l'ancien.
Souhaitons qu'une mode originale, _fin de siècle_ suivant l'expression à
la mode, se dégage enfin, pour qu'un jour les petites filles des
élégantes de ces dernières années du XIXe siècle, puissent se figurer
leurs aïeules sous des ajustements bien à elles, bien personnels,
autrement enfin qu'en toilettes empruntées à tous les âges.
[Illustration]
[Illustration]
TABLE DES CHAPITRES
I.--BALLADE DES MODES DU TEMPS JADIS 1
II--LES CARTONS DU PASSÉ 5
Le vieux neuf.--L'horloge de la mode.--Fouilles dans les
cartons du passé.--Quelle est la plus jolie mode?--Mode et
architecture.--Vêtements de pierres et vêtements
d'étoffes.--La poupée costumée, journal des modes du moyen
âge.
III.--MOYEN AGE 23