--Et vous voudriez l’épouser?

LES

CAVALIERS DE LA NUIT

Deuxième Partie

LES MARCHES D’UN TRONE

SUITE DES NOUVEAUTÉS EN LECTURE

DANS TOUS LES CABINETS LITTÉRAIRES

=La dernière Fleur d’une Couronne=, par madame la comtesse DASH. 3 vol.

in-8.

=Madame de la Chanterie= et =l’Initié=, par H. DE BALZAC. 3 vol.

=Laurence de Montmeylian=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 6 vol. in-8.

=Le Garde-chasse=, par ÉLIE BERTHET. 3 vol. in-8.

=Le Beau Laurent=, par P. DUPLESSIS, aut. des _Boucaniers_. 4 v. in-8.

=La chute de Satan=, par AUGUSTE MAQUET. 6 vol. in-8.

=Rigobert le Rapin=, par CHARLES DESLYS, auteur de la _Mère Rainette_,

etc., etc. 4 vol. in-8.

=Le Guetteur de Cordouan=, par PAUL FOUCHER. 3 vol. in-8.

=La Chasse aux Cosaques=, par GABRIEL FERRY. 5 vol. in-8.

=Le Comte de Lavernie=, par AUGUSTE MAQUET. 4 vol. in-8.

=Montbars l’Exterminateur=, par PAUL DUPLESSIS. 5 vol. in-8.

=Un Homme de génie=, par madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Le Garçon de Banque=, par ÉLIE BERTHET. 2 vol. in-8.

=Les Lorettes vengées=, par HENRY DE KOCK. 3 vol. in-8.

=Roquevert l’Arquebusier=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.

=Mademoiselle Bouillabaisse=, par CH. DESLYS. 3 vol. in-8.

=Le Chasseur d’Hommes=, par EMMANUEL GONZALÈS. 2 vol. in-8.

=L’Usurier sentimental=, par G. DE LA LANDELLE. 3 vol. in-8.

=L’Amour à la Campagne=, par MAXIMILIEN PERRIN. 3 vol. in-8.

=La Mare d’Auteuil=, par CH. PAUL DE KOCK. 10 vol. in-8.

=Les Boucaniers=, par PAUL DUPLESSIS. 3 vol. in-8.

=La Place Royale=, par madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=La marquise de Norville=, par ÉLIE BERTHET. 3 vol. in-8.

=Mademoiselle Lucifer=, par XAVIER DE MONTÉPIN. 3 vol. in-8.

=Les Orphelins=, par madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=La Princesse Pallianci=, par le baron de BAZANCOURT. 5 vol. in-8.

=Les Folies de jeunesse=, par MAXIMILIEN PERRIN. 3 vol. in-8.

=Livia=, par PAUL DE MUSSET. 3 vol. in-8.

=Bébé, ou le Nain du roi de Pologne=, par ROGER DE BEAUVOIR. 3 vol. in-8.

=Blanche de Bourgogne=, par Madame DUPIN. 2 vol. in-8.

=L’heure du Berger=, par EMMANUEL GONZALÈS. 2 vol. in-8.

=La Fille du Gondolier=, par MAXIMILIEN PERRIN. 2 vol. in-8.

=Minette=, par HENRY DE KOCK. 3 vol. in-8.

=Quatorze de dames=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=L’Auberge du Soleil d’or=, par XAVIER DE MONTÉPIN. 4 vol. in-8.

=Débora=, par MÉRY. 3 vol. in-8.

=Les Coureurs d’aventures=, par G. DE LA LANDELLE. 3 vol. in-8.

=(Pour la suite des Nouveautés, demander le Catalogue général qui se

distribue gratis).=

Imprimerie de GUSTAVE GRATIOT, 30, rue Mazarine.

LES

CAVALIERS

DE LA

NUIT

Deuxième Partie

LES MARCHES D’UN TRONE

PAR

LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL

Auteur de

La Tour des Gerfauts, les Tonnes d’Or, Diane de Lancy.

III

Avis.--Vu les traités internationaux relatifs à la propriété

littéraire, on ne peut réimprimer ni traduire cet ouvrage à l’étranger,

sans l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur du roman.

PARIS

L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

RUE SAINT-JACQUES, 38.

SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE

LES PAYSANS

PAR H. DE BALZAC

Les _Paysans_, on le sait, forment une des grandes catégories dont la

réunion devait compléter l’œuvre immense entreprise par l’illustre

romancier sous le titre de la _Comédie Humaine_. L’idée dominante de

cette magnifique étude est l’antagonisme profond qui sépare le _paysan

du bourgeois_. Idée féconde, éminemment dramatique où se développent,

dans des scènes d’un intérêt puissant, des caractères dont la vérité, la

profondeur, l’originalité saisissante, rappellent les plus hautes

créations du grand écrivain. Ainsi les personnages de Fourchon, de

Michaud, de la Mouche, de la Péchina, l’étrange et horrible famille des

Tonsard, la curieuse et effrayante figure de Rigou; variété d’avare dont

le type égale, s’il ne les surpasse, les types devenus si populaires de

Grandet et de Gobseck, font de cette œuvre une des plus complètes et

des plus intéressantes qui soient sorties de la plume de Balzac.

ROBERT LE RESSUSCITÉ

PAR MOLÉ-GENTILHOMME ET CONSTANT GUÉROULT

Le public, vivement impressionné par le succès des derniers livres de

MM. Molé-Gentilhomme et Constant Guéroult, attendait avec impatience

l’œuvre nouvelle que nous annonçons sous ce titre. Cette attente n’a

pas été trompée. Jamais roman historique n’avait réuni à un plus haut

degré les éléments qui font la valeur de ces sortes de compositions.

_Robert le Ressuscité_ est un tableau dramatique et saisissant de la

France sous Charles V. Les scènes de routiers, bizarres et hardies, s’y

mêlent heureusement à de gracieux paysages et à une intrigue d’amour des

plus attendrissantes. Les types de Robert et de Raoul de Fenestrange,

ceux de Clochepain, du jeune page Lorenzino et d’Aïssa la Candiote,

resteront comme des modèles de noblesse, de vrai comique, de passion et

d’énergie. On reconnaît dans cet ouvrage la touche vigoureusement

accentuée des deux écrivains qui ont écrit _Roquevert l’Arquebusier_, ce

roman dont le succès prodigieux, constaté par des reproductions sans

nombre et par des traductions dans presque toutes les langues, doit être

compté parmi les plus solides et les plus réels de la librairie

moderne.

* * * * *

LES MARCHES D’UN TRONE

CHAPITRE PREMIER

I

--Juan!

--Votre Seigneurie?...

--Tu selleras Achmed, mon cheval mauresque, le plus beau de mes

écuries.

--Oui, monseigneur.

--Donne-moi mon pourpoint de velours noir et or, et mon feutre à plume

blanche.

--Les voilà, monseigneur.

--Je veux, en outre, mes plus belles bagues, mes écharpes d’Orient, mes

dentelles les plus fines, mes manchettes de point de Venise, et mon épée

à lame damasquinée et à fourreau de diamants.

Le valet obéit.

--C’est bien, mon ami Juan; maintenant, parfume mes cheveux et ma barbe

avec ces essences que distillent les Maures, et fais tisser ensuite avec

des fils d’or et de soie la blanche crinière d’Achmed.

Or le cavalier qui parlait ainsi et demandait si somptueuse toilette

pour son cheval et pour lui, n’était autre que messire don Paëz, colonel

général des gardes de Sa Majesté catholique le roi Philippe II.

Le valet auquel il donnait ses ordres était un jeune Maure, au teint de

bronze, aux cheveux lustrés, à l’œil bordé de longs cils et d’une

expression mélancolique et malicieuse à la fois, aux dents éblouissantes

de blancheur.

Juan était un Maure de Grenade, jadis nommé Zagal; l’inquisition l’avait

baptisé et placé sous le patronage de saint Jean-Baptiste.

Messire don Paëz se trouvait alors dans une magnifique salle du palais

des rois d’Espagne, à Madrid.

Cette salle faisait partie du logis occupé par le colonel des gardes, le

roi aimant assez à avoir près de lui et sous sa main les officiers de sa

maison.

Le colonel s’était placé dans un grand fauteuil en face d’un miroir

d’acier, et tandis que Juan lui parfumait les cheveux et la barbe, il

s’abandonnait à une rêverie profonde. Il se laissa habiller pièce à

pièce, sans interrompre sa rêverie; puis, sa toilette terminée, il

ceignit son épée, suspendit à son flanc droit sa dague à fourreau d’or,

emprisonna ses mains blanches et fines de gants parfumés, mit le poing

sur la hanche et se mira longuement et avec complaisance.

Après cet examen minutieux et tandis que Juan allait s’occuper du cheval

arabe, don Paëz murmura:

--Par saint Jacques de Compostelle, patron des Espagnes, s’il se trouve

à la cour du roi Philippe II plus galant gentilhomme que moi, je consens

à troquer mon nom de don Paëz contre celui du premier Maure venu!

Et frisant sa moustache d’un noir d’ébène, don Paëz s’approcha d’un

balcon donnant sur les jardins, il s’accouda sur la balustrade et

continua sa rêverie.

Il était à peu près quatre heures de relevée: les brises du soir

commençaient à faire frissonner le feuillage des arbres, la grande

chaleur tombait peu à peu, et dans ce ciel éblouissant de l’Espagne, à

l’horizon occidental, couraient çà et là quelques bandes de nuages

oranges, gazes flottantes et vaporeuses destinées à envelopper le soleil

couchant, comme d’un coquet et poétique linceul.

La ville encore silencieuse terminait sa sieste, les jardins déserts ne

retentissaient que des cris confus de quelques oiseaux bavards,

caquetant à droite et à gauche dans des touffes de grenadiers.

Don Paëz laissa errer son regard sur les massifs des jardins, puis il se

tourna vers le sablier placé dans un coin de la salle, et qui coulait

sans relâche avec la rapide lenteur de l’éternité.

--Quatre heures! dit-il, l’infante doit être prête.

En ce moment Juan rentra et dit:

--Achmed est harnaché.

--Bien! répondit don Paëz; appelle le capitaine des gardes.

Juan obéit; le capitaine parut.

C’était un vieux soldat, usé dans les camps, blanchi sous le harnais, et

ignorant sur toute chose, hormis sur son métier.

--Monsieur, lui dit don Paëz, vous allez faire monter à cheval votre

compagnie tout entière.

Le capitaine s’inclina.

--L’infante dona Juanita, fille de Sa Majesté, se rend ce soir au palais

de l’Escurial pour y assister à une grande chasse qui aura lieu demain.

Nous l’escorterons. Vous vous placerez à la portière de gauche de sa

litière, et moi à celle de droite.

--Pardon, messire, dit le capitaine.

--Qu’est-ce, s’il vous plaît?

--Le roi vient d’envoyer une compagnie de gendarmes pour escorter

l’infante avec nous.

--Corbleu! s’écria-t-il, en êtes-vous sûr?

--Très sûr, messire.

Don Paëz fronça le sourcil.

--C’est là ce me semble, un affront fait aux gardes?

--Je ne sais pas, murmura philosophiquement le capitaine; le roi le

veut, cela me suffit.

--Et, fit don Paëz, dont la voix tremblait de colère, qui donc commande

cette compagnie?

--Don Fernand de Valer.

Don Paëz pâlit.

--Ah! oui, dit-il avec dédain, ce païen baptisé, ce descendant du roi

des Maures qui a abjuré l’année dernière, et qui est, dit-on, le plus

riche seigneur de la cour?

--Vous l’avez dit, messire.

--En sorte, reprit don Paëz avec une sourde ironie, que don Fernand de

Valer se placera à la portière de l’infante...

--Oui, messire.

--Eh bien! fit le colonel des gardes avec un sourire hautain, il se

placera à celle de gauche, alors! celle de droite m’appartient.

--En effet, dit le capitaine, les gardes ont le pas sur les gendarmes.

Mais cependant...

--Eh bien? fit don Paëz.

--Cependant il me semble que si don Fernand se plaçait à la droite de

l’infante au lieu de se placer à sa gauche, il n’y aurait là aucun motif

de querelle?

--C’est ce que nous verrons, murmura don Paëz. A cheval, monsieur!

Le capitaine sortit, don Paëz demeura seul.

--Toujours ce Fernand de Valer, murmura-t-il avec colère, toujours lui!

Il est beau, il est riche et nul ne sait le nombre de ses trésors; il a,

comme moi, la parole hardie, le geste hautain, comme moi il pourrait lui

plaire... Et je ne le tuerais pas.

Un bruit confus retentit alors dans les cours intérieures; don Paëz

ouvrit une croisée qui faisait face au balcon où naguères il était

appuyé, se pencha et vit la compagnie des gendarmes, arrivés de

l’Escurial quelques minutes auparavant, se mettre en bataille sur deux

rangs avec une admirable précision, aux ordres de son chef.

Ce chef était un beau jeune homme, aux cheveux bouclés naturellement, à

l’œil profond et mélancolique, à la lèvre sérieuse, au sourire

charmant et grave.

Moins grand que don Paëz, sa taille avait les molles ondulations du

tigre, son geste était gracieux et souple, et il maniait un étalon

grenadin avec la fantastique habileté des anciens chevaliers maures.

--Sang-Dieu! exclama don Paëz avec fureur, déjà les gendarmes et pas

encore les gardes! Où sont les gardes? Il mit la main à son épée et

s’élança à travers escaliers et corridors jusqu’à la cour d’honneur.

Les gardes y arrivaient à leur tour, mais trop tard pour se pouvoir

ranger avant que l’infante parût.

--Mon cheval! exclama le colonel hors de lui.

On lui amena le bel Achmed; mais il était à peine en selle, qu’il vit

don Fernand de Valer mettre pied à terre, s’avancer vers le perron en

haut duquel l’infante venait d’apparaître entre la camarera-mayor et la

duchesse de Medina-Cœli, sa femme d’honneur, et lui offrir son

poing, selon la mode du temps.

Don Paëz rugit et déchira de fureur la dentelle de sa manchette.

L’infante remercia don Fernand d’un sourire, et se laissa conduire

jusqu’à sa litière.

Don Paëz s’avança alors et voulut se placer à la portière de droite;

mais don Fernand le prévint et lui dit avec une courtoisie exquise:

--Pardon, monsieur; mais puisque je viens d’être le cavalier de la

princesse, vous ne me refuserez pas ce poste...

La voix de don Fernand de Valer était harmonieuse, caressante, pleine

de persuasion...

Don Paëz sentit sa colère se heurter vainement à cette politesse

railleuse, sans qu’une étincelle en pût jaillir...

Il se mordit les lèvres avec désespoir, s’inclina sans mot dire, et alla

se placer à la portière de gauche.

Le cortége s’ébranla aussitôt, traversa lentement les rues de Madrid et

se déroula peu après sur cette route poudreuse, longue de six lieues,

qui sépare la capitale des Espagnes du palais de l’Escurial.

L’infante était seule dans sa litière, les deux dames qui

l’accompagnaient en occupaient une autre, suivant à quelque distance.

L’infante était une gracieuse enfant de dix-huit ans, un peu pâle, mais

rieuse et mutine, avec un grain de mélancolie. Elle s’était renversée

sur les coussins de sa litière, et, les yeux demi-clos, elle rêvait, ne

paraissant prendre nulle garde aux deux gentilshommes qui chevauchaient

à ses portières, mais leur jetant alternativement, et plus souvent

encore à don Paëz, de rapides et furtifs coups d’œil qu’ils n’avaient

point le temps de surprendre.

Ils la regardaient cependant tous deux, mais, chaque fois, leurs yeux

se rencontraient, et, de ce regard, semblait jaillir une étincelle...

Don Paëz ne pouvait plonger son œil ardent dans la litière sans se

heurter à l’œil profond et calme de don Fernand, dont la portière

opposée encadrait la tête mélancolique...

Et quand, à son tour, don Fernand se prenait à considérer l’infante qui

sommeillait à demi, il sentait arrêté sur lui l’œil hautain de don

Paëz qui le défiait.

Au bout de trois heures de marche, le cortége atteignit un bouquet

d’oliviers et de grenadiers, et l’infante témoigna le désir de faire

une halte.

Elle descendit même de la litière, prit le bras de la camérera-mayor, et

se perdit, sautillante et presque joyeuse, dans les massifs, tandis que

sur un ordre de leurs chefs, les gardes et les gendarmes mettaient pied

à terre un moment.

L’infante avait oublié dans la litière son éventail et son mouchoir.

Don Paëz s’en souvint et y courut. Don Fernand l’avait devancé et tenait

déjà les deux objets.

Cette fois, don Paëz se plaça fièrement devant lui et lui dit:

--Voudriez-vous, monsieur, me céder cet éventail?

--Avec plaisir, monsieur, à la condition toutefois que je conserverai le

mouchoir.

--Pardon, reprit don Paëz, je désirerais aussi cet objet.

--Impossible! monsieur, répondit don Fernand avec courtoisie.

Don Paëz s’inclina et reprit avec un sourire:

--Pourriez-vous, aux étoiles, deviner l’heure qu’il est?

--Sans doute; il est huit heures.

--Nous arriverons bien à dix, au palais de l’Escurial?

--Je l’espère, monsieur.

--Et nous aurons sans doute, avant le coucher du roi, une heure de

liberté?

--Très certainement.

--A merveille! Voici l’infante qui revient; faites-moi donc un conte

arabe, monsieur de Valer?

--Soit, messire don Paëz; je vais vous faire celui des _Deux Chevaliers

maures_ qui aimaient l’un et l’autre la sultane Namouna.

--Le conte est de circonstance, répondit don Paëz.

CHAPITRE DEUXIÈME

II

L’infante prit le poing de don Paëz pour remonter dans sa litière comme

elle avait pris celui de don Fernand en quittant Madrid.

Les deux rivaux se trouvaient dès-lors sur la même ligne. Seulement don

Paëz tressaillit profondément, car il lui sembla que la princesse

s’appuyait sur lui avec plus d’abandon qu’elle n’en avait montré pour

don Fernand.

--Colonel, dit l’infante tandis que le cortége se remettait en marche,

il me semble que don Fernand allait vous faire un conte, tantôt?

--En effet, balbutia don Fernand.

--Eh bien! reprit l’infante, pourquoi don Fernand ne continuerait-il

pas?

--Le respect qu’on doit à Votre Altesse...

--Bah! dit la princesse en souriant, en voyage...

--Don Fernand, fit le colonel des gardes d’une voix railleuse, puisque

Son Altesse le désire, faites-nous donc ce conte?

--M’y voici, répondit don Fernand. Mon conte est une véridique

histoire...

--Comme tous les contes, murmura l’infante.

--Naturellement. C’est l’histoire de la sultane Namouna, fille du roi de

Grenade Aroun IV.

--Voyons.

--La sultane Namouna, reprit don Fernand, était au dire de ses

contemporains, un peu plus belle à elle seule que les trois cent

soixante-treize houris du paradis de Mahomet; ses cheveux étaient noirs

comme la plume luisante du corbeau; ses dents avaient la blancheur du

marbre de l’Alhambra, et ses yeux étaient jaunes comme les paillettes

d’or qui miroitent au soleil du désert.

La sultane Namouna avait seize ans révolus, et cependant elle n’avait

point encore d’époux. Cela tenait à ce que le roi Aroun, son père,

l’aimait avec adoration et ne voulait point s’en séparer.

Namouna lui demandait souvent:

--Quand donc me marierai-je?

Le roi répondait:--Quand tu trouveras un mari qui t’aime plus que moi.

Et comme, jusque-là, la chose paraissait impossible, la belle sultane

Namouna ne se mariait point.

Il y avait cependant autour d’elle deux chevaliers maures qui eussent

donné la moitié de leur turban, la garde de leur cimeterre et la

crinière de leur cheval favori pour épouser la belle Namouna.

L’un était un Abencerrage du nom de Yamoud; l’autre, un Abasside appelé

Hassan.

Tous deux, du reste, beaux, valeureux et jeunes.

L’Abasside avait la taille majestueuse comme les cèdres d’Orient;

l’Abencerrage était moins grand, mais ses membres, frêles en apparence,

avaient la force flexible de l’acier.--L’Abasside était pauvre,

l’Abencerrage était riche.

L’Abencerrage aimait la sultane pour elle, l’Abasside l’aimait pour son

or et le trône du roi Aroun, qu’il espérait avoir en épousant sa fille.

Et tous deux pensaient sagement: celui qui était pauvre était ambitieux;

celui qui était riche n’avait soif que d’une chose, le bonheur.

L’Abasside vendit les derniers champs de ses pères et vida sa dernière

bourse pour avoir de riches habits, des ceintures de soie, des turbans

de cachemire, des diamants de la plus belle eau, en un mot tout ce qui

éblouit et fascine les femmes.

L’Abencerrage, au contraire, dédaigna ces parures luxueuses qu’il

pouvait avoir à profusion,--si bien que la sultane Namouna, qui savait

leur commun amour, se disait: Hassan est pauvre, mais c’est le plus

élégant cavalier du royaume de Grenade,--Yamoud est riche, mais il n’y

paraît guère.--Lequel choisirai-je?

Et comme elle hésitait, elle songea qu’il serait toujours temps de

trancher cette question et que l’essentiel, le plus pressant, était

d’obtenir le consentement du roi Aroun.

Elle alla donc le trouver, et lui dit:

--Père, tu sais que j’ai bientôt dix-sept ans?

--Oui, répondit Aroun: eh bien?

--Eh bien! je vieillis.

--Bah! je ne trouve pas.

--Je vieillis, père, et je reste fille, cependant.

--Que t’importe! puisque je t’aime et que tu es sultane?

--Je comprends, reprit la rusée Namouna, que cela t’importe peu à toi,

et même à moi,--mais il n’en est pas de même de tout le monde...

Aroun fronça son sourcil noir.

--Qui donc, demanda-t-il, oserait trouver mauvais que la sultane, ma

fille ne prenne point un époux?

--Un grand personnage, mon père.

--Je voudrais bien savoir son nom? ricana le roi.

--Il se nomme Mahomet?

--Quel Mahomet?

--Le prophète.

Le vieil Aroun fit un soubresaut et, stupéfait, laissa échapper de ses

lèvres le bout d’ambre de sa narguileh.

--En vérité? s’écria-t-il.

--Comme je te le dis, petit père, répondit imperturbablement Namouna.

Hier, lorsque le muezzin appelait à la prière du soir et que je faisais

mes ablutions, une des houris du prophète m’est apparue et m’a dit:

Sultane Namouna, ma mignonne, la volonté de Mahomet est que tu te maries

au plus vite.--Et pourquoi? ai-je demandé.--Parce que, a répondu la

houri, le roi ton père se fait vieux, et que, s’il mourait demain, le

trône de Grenade n’aurait pas de roi, ce qui serait un grand malheur

pour le peuple maure...

Aroun fut frappé de cette réflexion, il interrompit aussitôt sa fille et

lui dit:

--Cherche de suite un époux, je veux te marier.

--J’en ai un, répondit Namouna.

--Ah! vraiment? fit Aroun en souriant.

--J’en ai même deux, continua Namouna.

--Hum! fit le roi, il y en a un de trop, ce me semble; le prophète n’a

point permis que les femmes eussent un harem.

--Aussi choisirai-je...

--Eh bien! choisis...

--C’est que, dit Namouna, je suis bien embarrassée...

Et elle conta à son père le sujet de son embarras.

--Lequel aimes-tu? demanda Aroun.

--Je ne sais pas; tous deux peut-être...

--Alors il faut choisir celui qui t’aime réellement.

--Comment le savoir?

Aroun caressa sa barbe blanche, demanda à Allah une parcelle de ses

lumières, et finit par mander devant lui les deux chevaliers maures.

Quand ils furent en sa présence, il leur dit:

--Vous aimez ma fille tous deux, n’est-ce pas?

--Oui, répondirent-ils.

--Eh bien! poursuivit Aroun, comme je veux que ma postérité seule me

succède, voici à quelle condition vous l’épouserez: Quand ma fille aura

un fils, je ferai trancher la tête à son époux...

Don Fernand en était là de son conte, quand la litière s’arrêta aux

guichets de l’Escurial.

--Eh bien! demanda vivement l’infante, que répondirent les deux

chevaliers maures?

--Madame, répondit don Fernand, nous voici arrivés; permettez que je

renvoie à demain la fin de mon histoire.

--Vous me promettez de la continuer, n’est-ce pas?

--Sur ma parole, madame; du reste, ajouta mélancoliquement le

gentilhomme, si le hasard voulait que je fusse absent du palais demain,

mon ami don Paëz à qui je compte finir mon récit cette nuit, vous le

répèterait fidèlement.

L’infante s’inclina en signe d’adhésion, et la litière entra sous les

voûtes de ce sombre palais que s’était fait bâtir Philippe II.

CHAPITRE TROISIÈME

III

Le colonel des gardes et le commandant des gendarmes escortèrent

l’infante jusqu’à la chambre du roi, où le monarque jouait avec le duc

d’Albe.

Ils s’arrêtèrent sur le seuil, se regardèrent d’une manière

significative et se prirent mutuellement le bras.

--On étouffe ici, dit don Fernand.

--C’est assez mon avis, répondit don Paëz.

--En ce cas, montons sur les plate-formes, si bon vous semble; nous y

respirerons et causerons à l’aise.

Les deux gentilshommes gagnèrent les remparts, renvoyèrent deux

sentinelles dont le voisinage les gênait, et s’allèrent asseoir sur le

parapet.

--Il faut bien, dit alors don Fernand, que je vous achève l’histoire de

la sultane Namouna.

--Je vous écoute, répondit don Paëz.

Don Fernand s’accouda nonchalamment sur le parapet et reprit son récit:

Les deux chevaliers se regardèrent, hésitèrent un moment, puis

l’Abencerrage répondit: Un an s’écoulera avant que tu aies un héritier,

roi Aroun; la sultane m’aimera donc un an... J’accepte et je te promets

ma tête, sans regrets.

--Et toi? demanda Aroun à l’Abasside.

--Moi, répondit l’Abasside, j’aimerais vivre vieux.

--Tu n’épouseras point ma fille, répondit Aroun.

Puis, quand l’Abasside fut parti, il dit à l’Abencerrage: Tu aimes

réellement ma fille, tu l’épouseras et tu vivras. Je n’ai nul besoin de

ta tête, et je te fais mon héritier et mon successeur.

Don Fernand s’arrêta; don Paëz sourit et dit:

--Ne pensez-vous pas, mon gentilhomme, que votre conte ressemble

singulièrement à notre histoire?

--Oui, car je l’ai inventé. Seulement il y a une légère différence.

--Laquelle?

--C’est que c’est vous le chevalier pauvre, qui probablement aimez la

sultane, tandis que moi...

--Ah! bah! fit don Paëz, je croyais que vous l’aimiez...

--J’essaye, murmura philosophiquement don Fernand. Mais vous sentez qu’à

la guerre les ruses sont de bon aloi. L’infante aura saisi l’allusion,

j’ai voulu qu’elle crût à mon amour.

--Et, demanda don Paëz, vous ne l’aimez donc pas?

--Ma foi, non!

--Et vous voudriez l’épouser?

--Pourquoi pas?

--Mais vous êtes riche...

Don Fernand hésita.

--Bah! dit-il enfin, puisque l’un de nous sera mort dans une heure, je

puis bien vous confier ce secret.

--Parlez, mon gentilhomme.

--Vous savez que je suis Maure d’origine et le dernier descendant direct

de la race royale des rois des Abencerrages. Si les Maures se

refaisaient un roi, c’est moi qu’ils choisiraient.

--Je le sais; et vous voulez le devenir, sans doute, en épousant une

infante d’Espagne?

--Non, répondit don Fernand avec mélancolie, je ne suis pas ambitieux;

mais si j’ai abjuré la foi de mes pères, si je me suis converti à la

lumière du christianisme, je n’ai renoncé ni à l’orgueil de ma race, ni

à la paix, ni au bonheur du peuple sur lequel a régné ma maison.

* * * * *

Les Maures sont aujourd’hui la population industrieuse, intelligente de

l’Espagne, ils tiennent dans leurs mains l’agriculture, les arts et les

sciences. Ce ne sont plus des conquérants fanatiques voulant asservir

les peuples à leurs lois et à leur religion.--Leur religion? beaucoup

sont prêts à abjurer comme moi, et tous ne demandent qu’une chose:

exercer librement leurs professions diverses, à l’ombre du sceptre des

rois d’Espagne, dont ils seront volontiers les plus fidèles sujets.

Eh bien! cependant, ma malheureuse nation est persécutée sans cesse:

l’inquisition la poursuit, la noblesse l’écrase de corvées et d’impôts,

le roi, toujours trompé, en alimente ses auto-da-fé.

Or, j’aime mon peuple avant tout, et je ne veux devenir puissant et fort

que pour le protéger. C’est pour cela, mon gentilhomme, que je voudrais

me faire aimer de l’infante dona Juanita, l’épouser, et cimenter ainsi

l’union des deux races par cette alliance.

--Le roi vous refusera sa fille, mon gentilhomme.

--Pourquoi? demanda fièrement don Fernand, ne suis-je pas fils de roi?

Et avant que don Paëz eût répondu, il poursuivit:

--Vous, au contraire, vous aimez l’infante pour elle...

--C’est ce qui vous trompe, interrompit brusquement don Paëz, je ne

l’aime pas plus que vous.

Don Fernand recula.

--Est-ce que, fit-il, vous, simple colonel des gardes, vous voudriez

l’épouser?

--Je voudrais l’épouser, mon gentilhomme.

Don Fernand recula.

--Vous êtes fou, dit-il; pour être gendre du roi d’Espagne, il faut être

fils de maison souveraine.

Un sourire d’orgueil arqua les lèvres de don Paëz.

--Qui vous dit que je ne le suis pas? fit-il.

Et comme son adversaire le regardait avec un étonnement profond, il

ajouta:

--Mais nous n’avons pas le temps de nous faire des confidences. Nous

sommes ambitieux tous deux, tous deux nous avons un but commun, un seul

doit l’atteindre; il faut donc que l’un de nous cesse de vivre.

--Sur-le-champ, dit froidement don Fernand en tirant son épée.

Les deux gentilshommes s’attaquèrent avec une froide intrépidité,

mesurant habilement leurs coups, maîtres d’eux-mêmes, l’œil terrible

et le sourire aux lèvres. Des myriades d’étincelles jaillirent de leurs

épées, le fer froissa le fer en grinçant; vingt fois il faillit

effleurer leur poitrine, vingt fois il fut détourné.

Après vingt minutes de combat, aucune goutte de sang ne teignait encore

leur pourpoint.

Ils s’arrêtèrent essoufflés et respirèrent quelques secondes.

Puis ils se remirent en garde et le combat recommença.

Il recommença sans autre issue que celle de lasser le bras et le poignet

des deux champions. Quant à leur poitrine, elle paraissait invulnérable.

Tout à coup don Fernand fit un saut en arrière et jeta son épée.

--Mon gentilhomme, dit-il à don Paëz, puisque nous nous heurtons

vainement sans nous pouvoir entamer, voulez-vous essayer d’un autre jeu?

--Je le veux bien, mon maître. Quel est-il?

--J’ai chez moi, dans le logis que le roi me donne en son palais, une

fiole d’un poison qui foudroie plutôt qu’il ne tue.

--Après? dit froidement don Paëz.

--J’ai pareillement, poursuivit don Fernand, un cornet et des dés.

--Très bien! Je comprends.

--Une seule partie, et la fiole pour le vaincu.

--J’accepte, fit don Paëz impassible.

--Alors, suivez-moi.

Ils remirent l’épée au fourreau, rappelèrent les sentinelles et se

prirent la main comme deux amis qui viennent de vider une querelle

d’amour et font la paix.

Ils gagnèrent ainsi la chambre de don Fernand.

Là, celui-ci alluma un flambeau, ouvrit une armoire, y prit les dés et

la fiole, posa le tout sur une table et avança un siége à don Paëz.

Don Paëz s’assit à une table, jeta les dés dans le cornet et dit à son

adversaire:

--Voulez-vous que je commence?

--Je le veux bien, répondit celui-ci.

Don Paëz agita le cornet et lança les dés sur la table:

--Neuf! dit-il; j’ai des chances...

Don Fernand s’empara du cornet, sans pâlir, et le renversa à son tour:

--Onze! dit-il.

--Vous êtes heureux, fit don Paëz avec un froid sourire.

Il déboucha la fiole, en versa lentement le contenu, et ajouta:

--Il est vraiment bien fâcheux que ce verre de poison se trouve sur ma

route, je crois que je serais allé bien loin: j’avais de l’ambition

comme feu l’empereur Charles-Quint.

Et saluant don Fernand avec courtoisie:

--Je bois, dit-il, à l’infante dona Juanita.

Il leva son verre sans précipitation ni lenteur à la hauteur de ses

lèvres, et s’apprêta à le vider d’un trait...

Mais don Fernand le lui arracha vivement, le jeta loin de lui, et dit:

--Je ne veux pas!

Don Paëz haussa les épaules.

--Vous êtes un noble cœur, dit-il avec calme, mais vous oubliez que

l’infante ne peut nous épouser tous deux. Si vous m’offrez la vie, je

ne vous céderai pas la femme.

--Eh bien! dit don Fernand, l’infante choisira.

--Par exemple!

--C’est tout simple, reprit l’Abencerrage, celui de nous deux qui aura

quelque chance de l’épouser, c’est celui qu’elle aimera.

--Vous croyez donc qu’elle aimera l’un de nous?

--Je crois qu’elle l’aime déjà.

Don Paëz pâlit.

--Serait-ce vous? dit-il.

--Je ne sais pas, répondit don Fernand; mais ce que je sais, c’est que

nous sommes les deux cavaliers les plus élégants de la cour, et qu’à

moins qu’elle n’ait le goût gâté...

--Pas de fausse modestie, dit simplement don Paëz.

--Eh bien! reprit don Fernand, il y a un moyen infaillible de savoir

quel est celui de nous deux qu’elle aime.

--Lequel?

--Demain, au départ pour la chasse, un gentilhomme lui tiendra l’étrier:

c’est un grand honneur, et celui à qui il est refusé quand il l’a

demandé, se regarde comme disgracié. Nous nous présenterons tous les

deux en même temps, tous deux nous étendrons la main vers l’étrier, si

bien qu’au lieu de le saisir, nous serons obligés de nous mesurer de

l’œil d’un air de défi, et puis, d’en appeler, d’un regard, à

l’infante, qui décidera.

L’infante éprouvera un violent dépit, elle souffrira d’avoir à offenser

un gentilhomme, mais, à coup sûr, elle n’offensera point celui qu’elle

aime: celui-là sera le vainqueur.

--Soit, dit don Paëz, j’accepte l’épreuve.

Don Fernand parut réfléchir.

--Êtes-vous mon ennemi? demanda-t-il enfin.

--Je l’étais; je ne puis plus l’être depuis que je vous dois la vie.

Don Fernand sourit.

--Prenez garde, dit-il, la fiole n’est point vide encore.

--C’est juste, fit don Paëz.

Et il la prit dans sa main.

--Fou! dit don Fernand en la lui arrachant.

--Mon gentilhomme, répondit don Paëz, votre générosité m’est lourde.

--En quoi, s’il vous plaît?

--En ce qu’elle me rappelle que je suis le vaincu.

--Vous êtes la victime du hasard, pas davantage.

--Et je ne vois qu’une manière d’en adoucir l’humiliation.

--Laquelle?

--C’est de vous demander votre amitié.

--J’allais vous l’offrir.

Don Paëz lui tendit la main.

--Maintenant, que le sort décide en ma faveur ou me soit contraire,

dit-il, peu m’importe! Je serai votre ami à toujours. Mon épée, ma

bourse et ma vie vous appartiennent. Disposez-en.

--Ne vous aventurez pas, don Paëz!

--M’aventurer! non, de par Dieu!

--Si l’infante m’aime, vous ne pourrez oublier que je suis la pierre

d’achoppement où votre ambition s’est brisée.

Don Paëz haussa les épaules:

--L’ambition est un arc à plusieurs cordes, répondit-il; si je n’épouse

pas l’infante, je trouverai un autre marchepied.

--Vous êtes cependant attaché au roi?

--Oui, comme à un bienfaiteur.

--Vous ne le trahiriez point?

--Non, à moins que...

--A moins?... fit don Fernand.

--A moins, reprit don Paëz froidement, que le roi ne me heurtât

injustement de front et ne me voulût briser sans motif.

--Ah! fit don Fernand rêveur.

--Et encore, ajouta don Paëz, une trahison est une lâcheté infâme, et je

suis trop fier pour m’abaisser jusque-là. Le roi m’a recueilli

généreusement, je l’ai servi avec bravoure et loyauté, nous sommes

quittes. Si le roi me voulait briser, je dirais au roi: Je ne suis point

votre sujet, je ne suis pas né en Espagne, je ne vous appartiens qu’en

vertu d’un pacte particulier, vous déchirez le pacte, je suis libre;

vous voulez me punir, moi, je vous déclare la guerre; vous êtes un des

monarques les plus puissants du monde; moi, je suis un simple

gentilhomme de race souveraine, aussi noble que la vôtre, et noblesse

vaut royauté, les nobles sont les pairs du roi.

Don Fernand écoutait gravement don Paëz. Quand il eut fini, il répondit:

--Supposons que l’infante vous aime au lieu de m’aimer...

--La supposition me plaît, dit don Paëz.

--Et que, vous aimant, elle m’insulte, comme cela arrivera

inévitablement pour l’un de nous... Je serai forcé de me retirer,

n’est-ce pas?

--Sans doute.

--De fuir la cour?

--Comme je la fuirai si je suis outragé.

--Très bien. Il est probable qu’alors je gagnerai les montagnes, où mes

compatriotes se trouvent en grand nombre, les Alpunares, par exemple...

--Soit. Eh bien?

--Eh bien! il peut arriver qu’un jour ou l’autre les persécutions

redoublent contre ma race, et que, lassée enfin, elle se soulève...

qu’elle cherche un chef, que ce chef soit le descendant de ses rois.....

--Vous, n’est-ce pas?

--Précisément. Alors, comme l’affront de l’infante m’aura contraint

d’envoyer au roi la démission de mes charges et dignités, comme je serai

franc avec lui de tout lien, de tout vasselage, de toute obéissance; que

l’insurrection me faisant roi à mon tour, me rendra son égal--je me

trouverai le rival, l’ennemi de celui qui sera demeuré votre maître.

--C’est juste.

--Et si votre maître vous donne le commandement d’un corps d’armée

destiné à me réduire, que ferez-vous?

--Eh bien! on peut être amis et se combattre.

--D’accord; mais si ma tête est mise à prix, si je tombe entre vos

mains?

--Diable! murmura don Paëz.

--Si, malgré cette amitié que nous venons de nous jurer, votre devoir

vous oblige à me faire trancher la tête?

--Je le ferai... si, auparavant, je n’ai pu réussir à vous faire évader.

--A merveille! s’écria don Fernand, nous pouvons être amis désormais.

--Et à toujours, ajouta don Paëz. Mais venez, la partie d’échecs du roi

doit tirer à sa fin, et il ne faut pas qu’on remarque notre absence;

messire le duc d’Albe et ce cuistre de chancelier Déza profiteraient de

la mienne pour la commenter.

--Venez, dit don Fernand en lui prenant le bras.

CHAPITRE QUATRIÈME

IV

Le roi Philippe II était vieux déjà à l’époque où commence notre récit.

C’était un homme usé par les soucis de l’ambition et de la politique,

chauve, amaigri, sujet à de fréquents accès de de goutte.

Son œil seul avait conservé le feu de la jeunesse et semblait être

devenu le foyer de cette intelligence aussi grande peut-être, quoique

moins brillante, que celle de Charles-Quint.

Le roi, au moment où les deux gentilshommes entrèrent chez lui, jouait

encore avec le duc d’Albe, son féroce et hardi lieutenant.

Le duc était conseillé par don Francesco Münoz, chanoine de Madrid et

aumônier de Sa Majesté.

Le chancelier Déza, debout derrière le roi, se permettait quelquefois

une observation bien respectueuse, que le roi écoutait d’un air

distrait.

Sa Majesté, en effet, était fort peu à la partie et s’occupait d’une

conversation étouffée qui avait lieu derrière lui, au lieu de parer un

échec et mat que le duc d’Albe, un des plus habiles joueurs de son

temps, lui préparait en sourdine. Cette conversation avait lieu entre le

marquis de Mondéjar, vice-roi de Grenade, et le grand inquisiteur don

Antonio.

--Marquis, disait le grand inquisiteur, le roi faiblit sans cesse à

l’endroit de cette race maudite.

--Le roi est sage.

--Sage!... Pouvez-vous dire que le roi est sage en cette occasion?

--Sans doute.

--Sage! quand il laisse cette race de mécréants et de païens vivre en

paix auprès de nous?

--Pourquoi pas?

--Comment! pourquoi pas? Des hommes qui professent secrètement le culte

de Mahomet, des hommes qui, il y a trois siècles à peine, étaient encore

les maîtres de l’Espagne.

--Ils en sont devenus les sujets.

--En apparence, marquis.

--En réalité, monseigneur. Paisibles et résignés aujourd’hui, ils ne

demandent plus qu’une chose: vivre en paix selon leurs coutumes et leurs

mœurs, payer les impôts et travailler.

--Payer les impôts et travailler, d’accord; mais vivre selon leurs

mœurs impies et leurs abominables coutumes...

--Monseigneur, murmura froidement le marquis, la politique ne doit point

marcher de front avec la religion, elles souffrent toutes deux de ce

voisinage. Les Maures sont des mécréants, dites-vous?...

convertissez-les par la douceur, la persuasion, non par l’effroi des

supplices.

--Il faut des exemples terribles.

--Il faut de l’indulgence, monseigneur. Quant à la question politique,

la voici, je crois: Si les Maures quittent l’Espagne, l’Espagne reculera

de cent ans.

Le grand inquisiteur fit un soubresaut.

--Que me dites-vous là? fit-il.

--Oh! presque rien; la vérité. Les Maures sont--et c’est un dur aveu à

faire pour un Espagnol--les Maures sont, ici, la population intelligente

et instruite, laborieuse et infatigable. Les arts, les lettres, les

sciences, l’industrie, l’agriculture, le commerce, ils tiennent tout en

Espagne, et ils emporteront le secret de tout avec eux. Ce sont eux,

monseigneur, qui impriment les livres saints de nos moines et de nos

prêtres, eux qui cultivent nos terres et les rendent fécondes, eux

encore qui produisent ces statues de marbre de nos jardins, ces tableaux

qui ornent nos églises, ces armes ciselées dont nous nous servons, ces

tissus mœlleux qui deviennent nos vêtements de luxe. Chassez-les! et

puis demandez au Castillan, au Léonais, à l’Arragonais de vous remplacer

ces chefs-d’œuvre...

--Monsieur, dit brusquement l’inquisiteur, nos pères n’avaient ni

statues, ni tableaux, ni armes ciselées, ni tissus précieux. Croyez-vous

que sous leurs habits grossiers et avec leurs épées d’acier brut, ils

fussent moins fervents et moins vaillants?

Le marquis haussa imperceptiblement les épaules et ne répondit pas.

C’est à ce moment de la conversation que don Fernand et don Paëz, se

tenant par la main, entrèrent sans bruit, pour ne point troubler la

partie du roi.

Don Fernand se mêla à un groupe de courtisans qui causaient dans le fond

de la salle; don Paëz s’approcha de la table du roi et se plaça

derrière le marquis de Mondéjar.

Le grand inquisiteur l’aperçut et lui fit signe d’approcher.

--Tenez, don Paëz, dit-il, le marquis et moi sommes en querelle.

Savez-vous pourquoi?

--Il ne tiendra qu’à vous, monseigneur, que je le sache bientôt.

--Eh bien! je soutiens que les Maures sont la plaie et la perdition de

l’Espagne.

--Et moi, ajouta le marquis, je réponds à Sa Grandeur que les Maures

sont la fortune, les arts, le commerce, l’industrie, l’opulence de

l’Espagne.

--Moi, fit don Paëz avec un sourire, sans vouloir approfondir la

question religieuse, au point de vue de laquelle parle monseigneur le

grand inquisiteur, je me permettrai d’être de l’avis de M. le marquis de

Mondéjar.

Ces paroles étaient à peine tombées de la bouche de don Paëz que le roi,

jusque-là entièrement absorbé en apparence par son jeu, et qui,

cependant, ne perdait pas un mot de l’entretien, se tourna et dit

froidement:

--Messire don Paëz?

Don Paëz s’avança respectueusement vers le roi.

--Messire don Paëz, reprit Philippe II, êtes-vous Espagnol?

--Non, sire.

--Du moins vous n’en êtes pas très certain?

--Très certain, au contraire, sire.

--Eh bien! en ce cas, je vous trouve bien osé de vous mêler des

questions politiques de mon royaume.

Don Paëz devint pâle de colère et voulut balbutier quelques mots; mais

le roi ne lui en laissa pas le temps, et se tournant de nouveau vers son

partenaire:

--Mon cher duc, dit-il, la partie est perdue pour vous... Tenez...

échec et mat!

Don Paëz prit son feutre, se retira à pas lents jusqu’à la porte, salua

sur le seuil et sortit, la rage et le dépit au cœur.

Don Paëz dormit mal ou plutôt ne dormit pas du tout. Les heures

s’écoulèrent pour lui avec une lenteur désespérante; il les entendit

sonner toutes aux horloges d’airain de l’Escurial, depuis le moment où

il se mit au lit jusqu’au premier rayon du jour. Son imagination créa et

construisit, détruisit et renversa vingt fois le drame muet du départ

pour la chasse, drame terrible qui devait presque décider de son

avenir. Il se rappela à grand peine, en interrogeant ses souvenirs, tout

ce qui s’était passé entre lui et l’infante depuis son retour, chaque

heure où il l’avait rencontrée, la moindre circonstance, le plus mince

détail; il compta un à un les rares sourires qu’elle avait laissé tomber

sur lui, et puis ceux que son rival, maintenant son ami, avait

recueillis pour son compte; il analysa les gestes, les demi-mots, les

jeux de physionomie de cette enfant, bien éloignée à cette heure, sans

doute, de songer que ses actions étaient ainsi passées au creuset.

Certes, si don Paëz eût été un de ces hommes qui, trop faibles pour oser

regarder en face l’adversité, préfèrent s’endormir avec de décevantes

illusions, il eût trouvé dans ses souvenirs ample matière à se rassurer;

il se fût écrié peut-être:

--C’est moi qui tiendrai l’étrier, moi qui serai vainqueur.

Mais don Paëz avait le froid génie de l’ambition, don Paëz ne se

forgeait jamais de chimères, et en ce moment suprême, lui l’audacieux et

le brave, il eut peur et trembla.

Du moment où il eut tremblé, le fier jeune homme se posa cette

question:

--Qu’adviendra-t-il, si je suis vaincu?

Il vit clairement alors, et dans tous ses détails, la position que lui

ferait cette lutte dernière, dans le cas où l’issue lui en serait

fatale. D’abord il aurait à choisir:--ou tuer don Fernand en duel, ou

quitter la cour en fugitif.--Tuer don Fernand... c’était impossible,

puisque don Fernand était devenu son ami.

Fuir! c’est-à-dire laisser à la cour d’Espagne la réputation d’un lâche,

et renoncer du même coup à ses projets d’ambition; autre alternative

également impossible!

Don Paëz réfléchit longtemps, puis il s’écria:

--Oui, je fuirai la cour; oui, l’on me croira lâche; mais je deviendrai

rebelle et fort, le roi d’Espagne sera forcé de compter avec moi, et

alors...

Comme il achevait ces mots, le jour parut et pénétra à travers le trèfle

des persiennes.

Il sauta hors du lit, rejeta en arrière ses grands cheveux, leva la

tête, arma ses lèvres d’un dédaigneux sourire et ajouta:

--Le roi a été bien impertinent avec moi, hier au soir... et je ne suis

pas son sujet, cependant.

Cette phrase était tout un plan de révolte, et maintenant qu’il avait

pris son parti, l’infante pouvait lui demander ou lui refuser l’étrier,

peu lui importait. Si la fortune se cabrait sous lui, il saurait

étreindre et dompter la fortune!

A sept heures, le château s’éveilla, et bientôt les cours intérieures

s’emplirent d’une foule bariolée de seigneurs aux manteaux sombres avec

un galon d’or, de pages au justaucorps rouge, de varlets et de

fauconniers, aux casaques jaunes et vertes, de piqueurs, tenant en

laisse et sous le fouet, de grands lévriers orangés, et des chiens

couchants au poil fauve, de gardes du roi au panache blanc et de

gendarmes à la plume bleue.

Puis, le son du cor se fit entendre...

Et alors, les persiennes s’entr’ouvrirent, les manolas et les infantes

montrèrent, au travers, leurs minois éveillés et coquets, leurs petites

mains blanches comme l’ivoire, leurs lèvres plus rouges que le

carmin;--les duègnes glissèrent un regard curieux et railleur aux beaux

pages qui se gaussaient d’elles; les maris regardèrent aussi les pages,

et, loin de se moquer froncèrent les sourcils.

Les pages retroussèrent avec fatuité leurs moustaches naissantes, et

rirent pour les maris, comme ils avaient fait pour les duègnes.

Puis, peu à peu, les portes s’ouvrirent, les corridors se dégagèrent,

les gentilshommes de la chambre et les gardes du roi s’échelonnèrent sur

le passage de Sa Majesté.

Le roi s’habillait, le roi se faisait attendre...

C’était son droit.

Mais la jeune infante, plus leste, avait, dès le point du jour, éveillé

la camérera-mayor, qui rêvait de sa jeunesse évanouie, et ses jeunes

femmes de chambre, qui songeaient aux moustaches en croc d’un beau garde

ou d’un fringant gendarme. Elle avait gourmandé tout le monde, et

demandé qu’on l’habillât au plus vite.

Sa toilette avait été terminée en moins d’une heure.

--Venez, duchesse, venez vite, avait-elle dit, je veux arriver avant le

roi, et je veux surtout le plus beau gentilhomme de la cour pour

m’offrir son genou et me tenir l’étrier.

--Voici, avait grommelé la camérera-mayor, qui est à l’adresse de don

Paëz.

Tandis que, la veille, don Paëz regagnait son logis de l’Escurial, les

dents serrées par la colère, l’esprit agile des plus lugubres

pressentiments, don Fernand lui aussi, s’éclipsait de la chambre royale

et rentrait chez lui.

Non qu’il eût hâte de se trouver seul, mais il eût préféré peut-être une

ou deux heures encore de causerie insignifiante aux angoisses de

l’isolement qui devaient s’emparer de lui aussitôt que rien ne le

pourrait plus distraire de la pensée dominante de l’épreuve terrible du

lendemain. Pourtant don Fernand était un loyal adversaire; témoin de la

disgrâce momentanée de don Paëz, il le voyait sortir pâle et hautain

comme sont tous les grands cœurs blessés dans leur orgueil; sortir

sous les yeux de l’infante qui avait tout vu, tout entendu;--et il eût

regardé comme une lâcheté de demeurer auprès d’elle et de faire un pas,

un geste, de prononcer un mot qui pût être fatal à l’homme qui venait de

lui offrir son amitié, et dont cependant il était encore le rival.

Don Fernand rentra chez lui, et non moins homme de sangfroid que don

Paëz, il procéda méthodiquement et avec le plus grand calme à sa

toilette de nuit.

Tandis qu’il se déshabillait, on frappa doucement à une petite porte de

service donnant sur un escalier dérobé, qui reliait secrètement les

appartements des officiers du roi.

--Qui est là? demanda-t-il.

--Dieu est grand, répondit une voix.

Don Fernand parut étonné, mais il ouvrit sans renouveler sa question.

Un homme parut, jeta un regard furtif autour de lui pour s’assurer que

don Fernand était bien seul, souffla sa lanterne sourde qu’il tenait à

la main, et entra avec précaution.

Ce n’était cependant ni un alguazil cauteleux furetant à droite et à

gauche pour découvrir un voleur, ni un alcade superbe, ni un inquisiteur

terrible, ni un grand seigneur que l’ambition privait de sommeil, ni un

mari jaloux, ni un courtisan en bonne fortune ou un page la cherchant;

ce n’était ma foi! qu’un pauvre diable de fauconnier portant chausses

olive et casaque mi-partie vert et jaune, n’ayant d’autre arme qu’un

gant de peau rembourré et tenant à la main son bonnet, comme un humble

vassal, un maigre hère qu’il était.

Il est vrai que sous son modeste costume, on devinait un homme

énergique, intelligent, brave et insoucieux. Sa barbe noire, son œil

brillant, ses cheveux, crépus et lustrés, ses épaules herculéennes, la

finesse d’attache de ses poignets, et la noble simplicité de ses gestes,

annonçaient un personnage d’une condition supérieure à celle qu’il

paraissait occuper.

Il salua don Fernand avec respect, mais sans humilité, et lui dit:

--Seigneur, pouvez-vous m’écouter une heure?

--Qui êtes-vous et que me voulez-vous? demanda le gentilhomme en

l’examinant avec une attention mêlée de curiosité.

--Ce que j’ai à vous dire est long; quant à mon nom, il vous est

inconnu, je me nomme Pedro, je suis attaché à la vénerie du roi.

--Voyons ce qui vous amène...

Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4) · 第 1 / 6 段