APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.

Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart

sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fréquenté, ce pauvre

détroit de Messine! Le jour, tous ses «alignements» m'étaient familiers,

et la nuit tous ses «feux». Il représentait pour moi la vraie porte de

l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite,

quand de l'autre côté s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait _loin_, et

bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le

terme du voyage; dès qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on

épiait au ciel les premiers indices de notre mistral français.

Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'était

un regret, parce qu'on aurait aimé le revoir; il est vrai, pour rappeler

l'Italie quand même, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis

quelque chanson, presque toujours, quelque gaie sérénade vous arrivait

des barques ou de la rive.

Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique,

malgré tout, entre les cimes tourmentées de la Calabre et l'immense Etna

soufflant sa fumée éternelle. Mais ces témoins des grandes convulsions

mondiales se tenaient immobilisés, très haut en l'air, comme perdus dans

le ciel, et, à leurs pieds, la vie s'étalait si confiante et heureuse,

sous une lumière de fête! Au-dessous de la région des neiges, des

torrents et des pierres farouches, les orangers commençaient, formant

partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer

que Ton eût dit inoffensive à jamais, des villes aux jolis noms de

mélodie italienne groupaient leurs maisons, leurs églises,--et Messine,

la plus luxueuse de toutes, alignait à toucher l'eau bleue ses façades

régulières que le soleil avait longuement dorées.

Plus qu'aux autres il nous appartenait, à nous marins de n'importe

quelle nation, ce détroit enjôleur qui, même par les gros temps, au

milieu des traversées mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son

abri momentané, une heure de trêve si calme, avec les parfums de ses

vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pensée que nous

n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met

tous en profond deuil.

Le château de La Belle-au-bois-dormant · 第 26 / 32 题