LA MAISON DES AÏEULES

Avril 1899.

Combien est singulier et difficilement explicable le charme gardé par

des lieux qu'on a connus à peine, au début lointain de la vie, étant

tout petit enfant,--mais où les ancêtres, depuis des époques imprécises,

avaient vécu et s'étaient succédé!

La maison dont je vais parler,--la maison «de l'île», comme on l'appelait

dans ma famille autrefois,--la maison de mes ancêtres huguenots avait

été vendue à des étrangers après la mort de mon arrière-grand'mère,

Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde,

elle appartenait à un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait

aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le

sommeil de nos morts, couchés au temps des persécutions religieuses dans

la terre du jardin. Pendant les premières années de ma vie ma mère, mes

tantes et grand'tantes, qui avaient passé dans cette maison une partie

de leur jeunesse, y venaient souvent en pèlerinage; on m'y conduisait

aussi et il semblait que, malgré les actes notariés, elle n'eût pas

cessé de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour

les hommes de loi.

Ensuite, nous nous étions peu à peu déshabitués d'aller dans l'île,--où,

d'ailleurs, les dernières de nos vieilles tantes étaient mortes,--et je

n'avais plus revu l'antique demeure.

Mais je ne l'avais point oubliée, et il restait décidé au fond de

moi-même que je la rachèterais un jour, quand le pasteur, qui

l'habitait depuis si longtemps, y aurait achevé son existence d'apôtre.

* * * * *

Tout arrive à la longue: depuis une semaine, j'ai signé l'acte qui me

rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir

après plus de trente années, je pars de Rochefort avec mon fils, un

matin pluvieux d'avril.

Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'île; depuis quelques jours à

peine il a commencé d'en entendre parler,--et, cependant, sous je ne

sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans

s'est étrangement tendue vers ce pays et cette demeure où je vais le

conduire.

La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin

de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones

confinent à l'Océan. Arrivés ensuite au port où l'on s'embarque, sous

une ondée plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir,

dans la cabine d'un bateau. Et, la courte traversée accomplie, nous

remettons pied à terre, devant des remparts gris: c'est le Château, la

première ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer

toute pensée, toute émotion de retour; les choses de l'île me semblent

étrangères et quelconques.

On attelle pour nous une carriole, où nous montons à la hâte, sous le

décevant arrosage,--et, en une heure maintenant, nous arriverons à

Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est là-bas loin des plages, sur

les terres du centre, et où gît mélancoliquement la vieille maison

familiale....

«Dans l'île».... Quand j'étais tout petit enfant, j'entendais prononcer

ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'mère, qui

était une exilée de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de même, par

ma bonne qui était une exilée de son village d'ici.... Et «l'île» avait

en ce temps-là pour moi un mystérieux prestige: que rien, sans doute,

dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....

Mon fils a désiré emmener son domestique et il a aussi recruté en route

un de ses grands amis, qu'il a connu naguère matelot, planton à mon

service, et qui est maintenant pêcheur sur cette côte. Nous sommes donc

quatre à présent, pour ce pèlerinage.

Il pleut toujours, il pleut à verse, et, dans cette voiture fermée, on

voit à peine la campagne qui fuit, tout embrouillée d'eau; aussi bien

pourrait-on se croire n'importe où.

Mais voici pourtant que le sentiment d'être «dans l'île» me saisit d'une

façon brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des

mélancolies de mon enfance.... Être «dans l'île», être déjà un peu

séparé du reste du monde, être entré dans une région plus tranquille et

moins changée depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aperçu à

travers les vitres rayées de pluie, qui m'a jeté au passage ce

sentiment-là, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur

orientale, avec des portes et des fenêtres vertes: ses trois

maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin à vent qui tourne,

les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait

jusque par terre. Et, se détachant sur cette laiteuse blancheur, de

naïves bordures de giroflées rouges.... Le caractère du pays d'Oleron

est presque tout entier dans cette chaux immaculée dont les plus humbles

logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, écloses à profusion le long des

petits murs.

Maintenant mon fils, à chaque maison du chemin, me demande si celle-ci

«était du temps de mon enfance», si elle est nouvelle ou si je la

reconnais. Cette enfance, qui me paraît, à moi, si proche encore et pour

ainsi dire présente, lui fait, à lui, évidemment, l'effet d'être déjà

très reculée dans le passé, comme me semblait, à son âge, l'enfance de

mon père ou de ma mère.

Dans la monotonie de la route, de la voiture fermée et de la pluie, mon

esprit, par instants, se rendort; j'oublie où nous allons et où nous

sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous

passons, par le matelot qui nous accompagne, chante à mon oreille un

refrain d'autrefois....

«A présent, grand'mère, raconte-moi des histoires de l'île

d'Oleron!»--C'était généralement à la tombée d'une nuit d'hiver que je

disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de

l'aïeule. Je me faisais décrire l'ameublement de la vieille demeure, le

costume et la figure d'ancêtres morts il y aura bientôt cent ans. Mais

je demandais surtout les aventures de route, le récit des grands orages

qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait

visiter des vignes éloignées ou bien quand on se rendait de la maison de

Rochefort à la maison de l'île,--et à tout cela, bien entendu, les noms

de ces villages et de ces fermes revenaient se mêler constamment....

Il pleut toujours. Déjà loin, derrière nous, le clocher de Dolus (un

village à mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un

bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au

temps de l'enfance de ma mère, ou même au temps plus reculé de l'enfance

de mes aïeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre

Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, à la manière ancienne,

sur des chevaux ou sur des ânes, tous ces voyages,--qui plus tard me

furent contés entre chien et loup, aux crépuscules d'hiver,--jadis, ce

clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil

au-dessus de ce même bois.

D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus très loin, et cette approche,

semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effaçaient, fait

sortir de l'ombre et reparaître aux yeux de ma mémoire les respectables

et chers visages, aujourd'hui retournés à la poussière....

Notre voiture, plus bruyamment tout à coup, roule sur des pavés, dans

des petites rues paisibles, désertes et blanches;--et c'est

Saint-Pierre, où nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalité de

l'hôtel campagnard où l'on nous arrête, les détails ordinaires de

l'arrivée, tout cela est pour couper mon rêve, dès l'abord. Et je ne

retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serré, à cause de ce temps

sombre, je suis déçu et je m'ennuie.

Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lavées,

rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en «quichenotte»,[1]

nous allons nous acheminer à présent vers cette maison qui est le but de

notre voyage.

[Note 1: Une sorte de béguin en toile cartonnée, pour garantir le visage de

la pluie et du soleil.]

Je crains de ne plus m'y reconnaître, après tant d'années, et je

questionne une jeune fille qui nous regardait passer.

--Ah! la maison du défunt pasteur! me répond-elle. Tout droit, monsieur,

et, après le tournant là-bas, vous la trouverez à votre gauche.

Un calme un peu angoissant émane aujourd'hui pour moi de cette petite

ville, assombrie de nuages marins. Derrière des vitres, ça et là,

d'honnêtes figures nous observent, avec une curiosité discrète. Et cela

m'oppresse de sentir partout alentour des existences bornées et

encloses--auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu

d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes ancêtres

d'ici.

Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps déjouer

avec eux et ne dit plus rien, les yeux très ouverts, l'imagination très

inquiétée de ce qu'il va voir. La pluie a cessé, mais le vent d'ouest

souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exagérant la

blancheur des pavés, la blancheur de la chaux sur les vieilles

murailles.

Quelques pas encore, après le tournant indiqué.... Et tout à coup, avec

une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins près

d'arriver, je la reconnais, là devant moi, l'antique maison

familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa vétusté bien plus que

je ne l'espérais; la plus vaste et visiblement l'aînée de celles du

voisinage; toute fermée, il va sans dire, avec un air de paix et de

mystère, d'immobilité presque définitive, comme si elle sommeillait

depuis déjà des années sans nombre et ne devait plus être réveillée. Son

grand portail cintré,--que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au

théâtre, dans _Judith Renaudin_,--sa petite porte latérale et ses vieux

auvents, tout cela est d'un vert délicieusement décoloré, dans la

blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble être

l'âme de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de

sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des

îles....

Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille

Véronique, laquelle fut servante du défunt pasteur, et s'est placée à

présent dans une maison vis-à-vis de la mienne.

Je frappe donc au logis d'en face,--et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais

c'est là précisément que s'étaient retirées mes vieilles tantes!... Moi,

qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est là que j'étais venu

pour la dernière fois, en vacances de Pâques, séjourner chez elles,

quand j'avais l'âge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit

jardin, comme si hier à peine je les avais quittés. Et ces vieilles

tantes, cousines de ma mère, je les revois si bien toutes les trois,

dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure décente était

perceptible à mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux

disaient que d'étranges malheurs s'étaient appesantis sur elles; on les

sentait très pauvres,--malgré d'anciennes jolies choses, des bagues, des

éventails, des porcelaines de Chine, conservées encore dans leurs

armoires. Et j'avais passé chez elles huit jours de mélancoliques et

solitaires vacances, en un mois de mars déjà fort lointain, sous des

nuées basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un

continuel grand vent d'équinoxe....

Véronique, coiffée à la mode de Saint-Pierre,--le toquet blanc laissant

paraître deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de

cheveux bien net sur la nuque,--est une bonne vieille, très brune,

suivant le type de l'île, avec un calme visage et un profil de médaille.

Elle devine aussitôt qui je dois être, et s'en va chercher son trousseau

de clefs.

Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la

maison muette, où il va pénétrer comme dans un château de la

Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus

complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends

aussi que s'ouvre le portail vénérable.

La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La

maison, obstinément fermée, prend sous le ciel noir la blancheur des

vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde

au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite

ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le

déploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de

quasi-désert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier

mort, me glaçait l'âme pendant mes séjours d'enfant chez les tantes de

l'île....

Elle tourne enfin, la clef, et Véronique pousse devant nous la lourde

porte.

Oh! comment dire l'émotion de voir réapparaître, sous ces nuages de

deuil, cette cour silencieuse des ancêtres!... Devant la façade

intérieure aux auvents fermés, ce vieux perron, ces vieilles dalles

verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne

prévoyais pas ces aspects de cimetière. Et voici que j'ai le sentiment

de pénétrer chez les morts, chez les aïeules mortes. Nulle part autant

qu'ici et à cette heure le passé ne m'avait enveloppé de son linceul.

Des fantômes,--mais des fantômes débonnaires et discrets, qui ne

feraient aucune peur,--doivent revenir se promener dans cette cour,

lorsque le soir tombe: les aïeules en robe noire....

D'ailleurs, rien de changé, sans doute, depuis l'époque où elles

vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du

puits, sur les dalles, une même usure séculaire atteste la longue durée

antérieure de ces choses. Non, rien de changé nulle part. Il manque

seulement un amandier là-bas, qui avait plus de cent ans et qui a dû

mourir de vieillesse; à la place où je me rappelais l'avoir connu, son

tronc large se voit encore, scié près des racines. D'autres arbres, à

bout de sève, ont pris une certaine parure fraîche, par la grâce de

l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est entièrement rouge de

ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonné

d'une façon étrange, depuis deux années à peine que personne n'habite

plus ici; entre les pavés, des fleurs sauvages ont pris place, et de

hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent,

tourmentées par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne à la cour

des aspects d'enclos funéraire.

Véronique va nous introduire à présent dans le principal corps de logis,

par où commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect

les marches de ce perron--où, vers la fin du XVIIIe siècle,

à ce que l'on m'a souvent conté, de joyeuses petites filles (qui furent

mes grand'tantes, mon aïeule, et moururent octogénaires) avaient pour

jeu favori de monter et descendre en courant, sur des échasses.

Il fait noir, dans la maison close. Véronique, à mesure que nous

avançons, ouvre les contrevents un à un, et de la lumière pénètre par

degrés dans cette ombre: une lumière grise que diminuent les branches

des arbres et les nuées du ciel.

D'abord, la salle à manger, qui a gardé ses boiseries Louis XV; c'est là

que, les soirs de jadis, maîtres et domestiques réunis écoutaient avant

de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice

enluminé de rouge, que je possède aujourd'hui par héritage.

On n'a pas enlevé encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur

défunt. Mais c'est un mobilier qui n'est guère moderne et qui ne détonne

pas dans ce lieu, car il est d'une simplicité austère--et la sombre

figure de Calvin, encadrée à la muraille, témoigne que les habitants,

ici, n'ont point cessé d'être des huguenots.

La silencieuse demeure n'a pas été plus modifiée au dedans qu'au dehors.

Les détails mêmes sont restés intacts. Et, en montant à l'étage

supérieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier,

qui, dans les histoires d'enfance de mes aïeules, jouait souvent un

rôle: sur ses étagères, se tenaient des pots remplis de «sucre des

îles», objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux

échasses, et des confitures faites avec les raisins mûris au soleil d'il

y a cent ans....

De l'autre côté de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des

domestiques, plus délabré, plus fruste, et une chambre où, les jours de

pluie, venaient s'amuser les enfants du temps passé.

Dans cette chambre-là, je savais que ma mère, étant toute, petite fille

et commençant à écrire, s'était amusée une fois à graver son nom sur une

vitre de la fenêtre, avec le diamant d'une bague. Je n'espérais point

retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement résisté à soixante

années de possession étrangère, et la précieuse inscription y est

encore! A côté de quelques griffonnages, de quelques essais moins

réussis qui doivent dater du même jour, le cher nom m'apparaît très

lisible, tracé d'une grosse écriture d'enfant qui s'applique:

_Nadine_!... A l'angle du carreau poussiéreux et verdâtre, le nom se

détache, en rayures légères qui brillent, sur l'image trouble de la rue

où la pluie tombe.... _Nadine_!... Alors, je ferme à demi les yeux et me

recueille plus profondément pour me représenter, dans sa petite toilette

surannée, l'enfant qui écrivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans

doute, en regardant tristement cette même vieille rue de village

toujours pareille, un soir où la pluie devait tomber comme aujourd'hui.

Le long de la cour, des bâtiments, plus déjetés sous des couches de

chaux, étaient des greniers pour les récoltes, des chais pour le vin,

des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des

ancêtres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs

marais.

Ensuite, après un portail vert, le jardin. Là, c'est un enchantement

pour mon fils, qui n'avait pas prévu tant de fleurs, une telle mêlée

d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, menaçant d'averses

prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur,

bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapissés de

vignes. Les plantes y sont presque retournées à l'état de sauvagerie;

mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus,

donnent encore à l'ensemble son caractère jardin, jardin d'autrefois, à

l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui

se perpétuent sans être cultivées, tulipes, anémones, narcisses,

jacinthes et lis, sont épanouies à profusion, foisonnant jusque dans les

sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers,

les pêchers, d'énormes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec

la maison, ce jardin--et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu

lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous

l'arrosage des nuées d'avril.

Tout au fond, entre des ifs taillés et la muraille, est une place où

l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir

et de parler bas: là, dans la terre, dorment des ancêtres huguenots,

exclus des cimetières catholiques au temps des persécutions du roi Louis

XIV.

Et enfin, par un autre portail, où une date: 1721, est inscrite, nous

arrivons à un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la

campagne,--dans cette campagne de l'île, dénudée et plate, battue par

les grands vents d'ouest, et cernée, à l'horizon extrême, par la ligne

enveloppante de la mer....

Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance,

j'ai deux ou trois visites à faire, puisque me voici redevenu quelqu'un

du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot,

dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission à tous trois

de fourrager parmi les branches et les fleurs mouillées pour composer

une gerbe que nous porterons demain au cimetière de Rochefort, à la

tombe des aïeules--afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli

par nous sur leur terre aujourd'hui rachetée.

Et, mes courses finies, quand je reviens à cette maison, seul, par les

petites rues vides où l'on ne me regarde même plus passer, quand j'ouvre

la porte _moi-même_, avec la grosse clef que Véronique m'a remise,

alors, pour la première fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre

chez moi, ici, l'impression que ce logis vénéré m'appartient, avec tout

ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est étrange de se

trouver tout à coup maître de ces choses, qui ne semblaient presque plus

réelles, tant l'éloignement et les années en avaient, si l'on peut dire,

dématérialisé l'image!...

Donc, j'ouvre moi-même la porte des aïeules, et, dans la cour,--qui me

fait à nouveau son accueil désolé, avec ses tapis de mousse, son herbe

funèbre, son air de vétusté et de mort,--j'aperçois mon fils, assis

entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a

fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante

de pluie tiède. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que

je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses

vacances prochaines et que même nous reviendrons nous y fixer.

Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de

l'avenir éloigné. Mais, en réalité, qu'en ferons-nous bien, de cette

maison? Résider ici, fût-ce même en passant, résider au milieu de cette

île, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin

à mon réveil ce jardin-cimetière, non je ne pourrais plus!... A moins

que ce ne soit plus tard dans la suite des années, si, quelque part en

Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui

sait, rentrer ici pour le déclin de ma vie, puis dormir dans ce vieux

sol où gisent des ossements d'ancêtres.... Et qu'on inscrive alors sur

ma pierre ce verset de l'Ecriture: «Celui-là est venu de la grande

tribulation»!...

* * * * *

A côté de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer,

dans ce silence, au milieu décès herbes. Jamais avec autant d'effroi je

n'avais entrevu l'abîme, le définitif abîme ouvert entre ceux qui

vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux étaient les sages et les

calmes, et ma destinée, au contraire, fut de courir à tous les mirages,

de sacrifier à tous les dieux, de traverser tous les pandémoniums et de

connaître toutes les fournaises....

En ce moment, des phrases me reviennent à la mémoire, prononcées par mon

cher Alphonse Daudet, un jour où nous causions de mes origines et de mes

ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: «Toi, vois-tu,--me disait-il, en

riant avec compassion et mélancolie,--tu as surgi là comme un diable

qui sort d'une boîte. Plusieurs générations, qui étouffaient de

tranquillité régulière, ont tout à coup respiré éperdument par ta

poitrine.... Tu paies tout ça, Loti, et ce n'est pas ta faute....»

Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps

qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je

vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris

possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous

n'aurions pas dû les troubler par notre présence étrangère. Et, ce que

je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme

un reproche sur ma tête.--Non, ils ne me reconnaîtraient point pour un

des leurs, les ancêtres de l'île, et leur maison ne saurait plus être la

mienne. Ils avaient la paix et la foi, la résignation et l'éternel

espoir. L'antique poésie de la Bible hantait leurs esprits reposés;

devant la persécution, leur courage s'exaltait aux images violentes et

magnifiques du livre des _Prophètes_, et le rêve ineffablement doux qui

nous est venu de Judée illuminait pour eux les approches de la mort.

Avec quelle incompréhension et quel étonnement douloureux ils

regarderaient aujourd'hui dans mon âme, issue de la leur!... Hélas, leur

temps est fini, et le lien entre eux et moi est brisé à jamais....

Alors, revenir ici, pourquoi faire?

D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute même pas les

impressions profondes de cette journée; il n'y aurait plus, pour mes

suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre

ces murs abandonnés, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce

qui agit à cette heure sur le misérable jouet que je suis de mes nerfs

et de mes yeux.

Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces

choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait

une entrée de sépulcre,--et de ne plus l'ouvrir, jamais....

Le château de La Belle-au-bois-dormant · 第 5 / 32 题