II

La vie de garnison était, en ce temps-là, une vie de famille. On avait

peu de relations avec le bourgeois, parce qu'on ne faisait que passer,

et que l'habitant des villes se défie toujours du pantalon garance.

Le 8e hussards restait donc chez lui, trouvant en lui-même les plus

riches éléments de distraction.

D'abord il y avait la femme d'un capitaine, madame Corcette, qui

amusait tous les frondeurs, une femme ahurissante aux toilettes venant

de Paris et aux allures sentant le café-concert. Les sous-lieutenants

l'aimaient beaucoup; le capitaine Corcette le leur rendait ... ils

n'avaient pas d'enfant! madame Corcette portait des chignons Schneider

plus gros que ceux de la Schneider, et des _suivez-moi jeune homme_

qui s'allongeaient derrière ces costumes _chic_ (ce mot devenait à la

mode) pareils aux rênes d'une jument dressée pour le manège. Elle avait

le teint vert, le nez retroussé, les yeux chinois, le front bombé, une

femme très laide, mais drôle.

Son mari était un blond, de type exquisement distingué, n'eût été son

œil un peu clignotant, son sourire sceptique avouant trop de choses.

Le capitaine Corcette, sortant de Saint-Cyr, avait, chuchotait-on,

traîné ses débuts de beau cavalier dans le cabinet de toilette d'un

général célèbre... Madame Corcette le savait, en riait tout en fumant

des cigares, les deux jambes, qu'elle avait superbes, étendues sur les

genoux de son mari. L'ordonnance du capitaine Corcette racontait que,

dans l'intimité, monsieur grisait madame qui disait alors des folies

extrêmement divertissantes.

Il y avait ensuite la femme du lieutenant Marescut, la légende

du 8e hussards, à cause de son économie fabuleuse. Cette petite

madame Marescut n'avait jamais eu de bonne, et, malgré les timides

remontrances de son mari, elle allait faire son marché _en cheveux_,

avec un tablier de colon, se faisait prendre pour une domestique de la

ville, traversant la rue populeuse de Clermont, un énorme panier de

provisions au bras, et taillant des bavettes avec les officiers qui

descendaient au café. Elle ne ressentait point la honte de sa situation

ridicule, elle répondait à sa propre porte, quand par hasard il lui

arrivait une visite: «Madame Marescut n'y est pas!» s'exhibant les

mains poisseuses, la figure barbouillée de graisse. Elle fabriquait

ses robes, elle recouvrait ses chaises, et taillait des pantalons

de drap noir dans les pantalons de drap rouge de son mari qu'elle

faisait teindre; elle prétendait que c'était moins salissant, des

culottes noires. A la vérité, son petit logement reluisait de propreté;

seulement on la trouvait toujours par terre, le chignon défait, lavant

le plancher.

Puis la femme du trésorier, une mégère haute en couleur,

perpétuellement sur le point d'accoucher, ayant déjà, six filles et

comptant sur un garçon. Celle-là était la terreur de son mari, un peu

buveur d'absinthe, elle avait fait une scène un soir, dans le café des

officiers, au malheureux trésorier en train d'oublier les six filles

d'Adolphine dans un carambolage des plus savants.

Dominant ces ménages d'inférieurs, la femme du lieutenant-colonel comte

de Mérod apparaissait quelquefois _aux visites de corps_; une élégante

mondaine s'occupant de faire arriver son mari du côté des généraux, une

comtesse ayant été reçue aux Tuileries, sachant son grand monde et ne

laissant aucune prise à la médisance.

Dans l'escadron volant des officiers à marier, il y avait le jeune

Zaruski qui faisait grimper les escaliers de la cathédrale à son cheval

_Trompette_; le bon Jacquiat, lequel se trouvait toujours entortillé

par des farces extraordinaires d'où il ne sortait qu'en offrant un

punch aux camarades; le maigre Steinel au masque de don Quichotte,

étique à force de fumer de mauvais tabac; monsieur de Courtoisier,

complètement fou, achetant tous les bibelots des antiquaires et toutes

les filles à vendre; une santé ruinée, mais une charmante figure et

un musicien accompli. Enfin, le grognard Pagosson, l'utilité publique

du 8e, peignant à l'huile, découpant sur bois, culottant des pipes,

tournant des pieds de meubles, préparant des cannes, et tressant des

tapis avec de vieux galons pour les femmes qu'il respectait.

Le colonel Daniel Barbe n'était pas très aimé de son régiment, mais

on ne se permettait pas de réflexion à son sujet, car dans l'état

militaire on ne dit rien de son colonel, ni devant ni derrière. Il

réunissait ses officiers une fois par mois: _pour maintenir la bonne

harmonie entre les chefs_. Le jour, les dames venaient saluer la

colonelle qui les recevait entre deux accès de toux, entourée de

fioles, vêtue d'un peignoir idéal de fraîcheur; le soir, les hommes

arrivaient par groupe de cinq ou sept, les uniformes flambants, les

têtes droites hors du faux col d'ordonnance. Le salon s'éclairait de

bougies roses, au chiffre du colonel, une bagatelle fort en vogue

vers la fin de l'empire, et les plateaux circulaient, garnis de

liqueurs coûteuses. A neuf heures, au milieu du brouhaha des toasts,

Madame Barbe passait avec un triste sourire pour recevoir les saluts

empressés, elle gagnait sa chambre et leur laissait Mary, qui devenait

la maîtresse de la maison.

La petite fille, très raide dans une robe de mousseline blanche ornée

d'un velours courant sous des entre-deux de valenciennes, faisait les

honneurs, aidée de mademoiselle Tulotte. Jacquiat, le lieutenant,

l'arrêtait pour lui glisser des fadeurs comme à une grande personne.

Jacquiat songeait que cette conquête, plus facile à tenter que les

autres, lui faciliterait un avancement rapide.

--Mademoiselle, disait-il de sa grosse voix de perroquet muant, vous

avez pensé à notre voyage au Puy de Dôme dans le break de papa?...

Je vous laisserais nous conduire... Nous verserions dans un fossé

et nous écraserions des Auvergnats... C'est ça qui serait drôle!...

Voulez-vous?... hein?

Mary, sentant toute la dignité de son rôle, répondait par une

inclination de la tête, imitant sa mère, dédaigneuse et polie, son œil

bleu gardant son indifférence pour l'inférieur qu'elle ne voulait pas

favoriser au détriment du voisin.

En réalité, elle préférait Courtoisier; il lui envoyait des dattes, et

sa moustache élégante avait un tour très particulier.

Quand Mary allait se coucher, elle saluait du seuil, les mains réunies

sur sa bouche gracieuse, mais pas réchauffée encore, ne trouvant pas

son camarade parmi ces uniformes qui blessaient sa vue couleur de ciel.

Peut-être son camarade aurait-il été celui qui, sans s'occuper du chef,

serait tout d'un coup monté sur une table pour exécuter des tours de

force.

Mademoiselle Tulotte, à son aise dès que Mary était sortie, faisait

circuler de nouveaux plateaux; alors, le colonel se levait comme poussé

par un ressort; le silence s'établissait et il débitait un speech,

toujours le même d'ailleurs.

Cela roulait sur la prospérité du règne de Napoléon III, la grandeur

de la France, les probabilités de guerres lointaines, l'excellente

tenue du 8e hussards, le poil brillant de ses chevaux, la camaraderie

de ces messieurs, les nouvelles promotions de l'armée, les croix qu'on

pourrait recevoir et surtout la douleur profonde qu'il ressentait de la

maladie de sa femme qui le privait de ses réunions intimes où chacun se

retrempait pour le devoir du lendemain. Peu de politique, une horreur

absolue d'une manifestation quelconque autre que des manifestations de

sentiments militaires, un mépris arrogant de ce qu'on pensait, soit

dans le peuple, soit dans la bourgeoisie.

A minuit moins le quart, tous les officiers se trouvaient du même avis

sans savoir de quoi il s'agissait, des «_Oh! certes, mon colonel!_» des

«_Parbleu, vous avez raison,_» se croisaient en tous sens. Jacquiat

commentait avec chaleur la phrase sur le poil brillant des chevaux.

Marescut avançait un adjectif timide, tandis que le trésorier, bien

d'aplomb sur ses deux jambes écartées, expliquait à Zaruski de quelle

façon on attrape des écrevisses dans la vallée de l'Allier.

Corcette, tutoyant tous les camarades comme il avait la dangereuse

habitude de le faire chez sa femme, pérorait en semant ses discours

d'imitations que n'aurait pas reniées un acteur. Pagosson et Steinel

fouillaient sans relâche la boîte aux cigares. Le comte de Mérod, seul

près d'une croisée ouverte, s'absorbait dans la contemplation de sa

chevalière, une merveille de gravure.

Minuit sonnait; Mademoiselle Tulotte, réveillée d'un somme ébauché à

l'ombre d'un écran, regardait la pendule. Le colonel s'arrêtait court

au milieu d'un geste oratoire, et subitement ces messieurs prenaient

congé comme un seul homme, descendaient l'escalier en évitant de

faire sonner leurs éperons, puis s'éloignaient à travers la place du

cimetière.

--Ce sont de braves cœurs!... disait le colonel Barbe qui avait une

pointe.

--Ah! il faudrait les réunir plus souvent, ils ne voient pas assez leur

chef, il vaut mieux se faire aimer que se faire craindre! répondait

Tulotte, fronçant les sourcils.

Et le lendemain, le colonel Barbe, ayant perdu sa pointe, les punissait

de nouveau, bougonnant au sujet du _poil_ du régiment, lequel poil le

ferait remarquer un beau jour par le ministre de la guerre.

Le colonel Barbe avait, après ces soirées de parades, l'ennui lourd de

son ménage gâté, de la maladie irrémédiable et des sentiments de sa

femme. Il ne savait plus pourquoi il commandait ce régiment inutile

et pourquoi il devait courir de département en département, toute la

France, sur l'ordre d'un monsieur inconnu, n'ayant ni le temps de

soigner Caroline, ni le temps d'élever Mary.

Du reste, ceci à sa louange, personne ne se doutait de ses

préoccupations lorsqu'il montait, aux revues, le _Triton_, son cheval

bai, dans son uniforme chamarré, à la tête de son régiment, sa musique

jouant un air de bravoure, lui, saluant de l'épée scintillante quelques

notables enthousiasmés de son profil martial, de ses yeux verts presque

cruels. Et ainsi s'écoulait sa vie d'officier supérieur, monotone

malgré ses changements de décor, jusqu'à ce que, les promesses de

guerre se réalisant, il fût nommé général de brigade ou tué par un

éclat d'obus.

Au-dessus de lui et de tous, il y avait à Clermont, dans un hôtel du

Cours, le général d'Apreville, un petit homme bas sur ses jambes, la

tête bouffie d'importance, qui recevait aussi, mais de préférence les

enfants de ses officiers, car il adorait les femmes, et les mères ne

manquaient point de lui amener leurs progénitures sans leurs époux. Il

avait inventé soudainement des collations monstres avec des flûtes à

champagne, et sa fille, une fille de quinze ans, dirigeait la bande.

Mademoiselle d'Apreville, ayant perdu sa mère de bonne heure, savait

monter à cheval avant de savoir lire, tirait au mur, mettait des balles

dans les casquettes dorées de son père, sortait accompagnée d'un nègre

qu'elle appelait _Jolicœur_, et avait déjà des aventures d'amour. Elle

réalisait le type féminin qu'on aimait chez l'impératrice. Elle créait

des modes en province, initiait les officiers d'ordonnance aux secrets

de ses poudres de riz et ne jurait que par madame de Metternich,

sa marraine, dont elle portait la couleur, au bal, un vert intense

résistant aux lumières. Jane d'Apreville, à Clermont, dans ce grand

cirque entouré de montagnes, imaginait des folies que les régiments de

son père admiraient.

Nul doute que si la petite madame Marescut se fût permis des

fantaisies de ce genre, on aurait fait permuter son mari; mais Jane

d'Apreville était la loi et les prophètes. A part le comte de Mérod, le

lieutenant-colonel, très en dehors des opinions reçues, les hussards,

l'infanterie, le génie ne tarissaient plus d'éloges. On citait, par

exemple, l'escapade du théâtre: elle était allée seule, un soir que

l'on jouait de l'Offenbach, dans une loge de face, ayant pour tout

chaperon son nègre _Jolicœur_. Une autre fois, elle avait suivi une

revue de son père, à cheval, une toque ornée de trois étoiles sur la

tête, et elle avait chassé le renard, l'hiver dernier, en compagnie

d'un prince russe, dans une propriété qui n'appartenait pas au général.

De là un procès dont le père lui-même s'amusait comme d'un bon tour

joué aux bourgeois d'Auvergne. Elle faisait, du reste, profiter le haut

commerce de ses extravagances et devait, disait-on, des sommes à sa

couturière.

Ce fut dans les salons de l'hôtel du Cours, que Mary fit ses débuts

mondains. Jane d'Apreville, à la fin de juillet, offrit une collation

féerique à mesdemoiselles de tous les régiments de la garnison.

Par déférence pour le chef, le colonel Barbe n'osa pas refuser

l'invitation. On décida que Mary serait conduite par Tulotte à la

collation.

Elle avait encore un peu de fièvre. Le médecin de sa mère prétextait la

croissance, un mal très anodin. Lorsqu'elle entra dans les salons du

général, Mary eut un sourire de ravissement. Les croisées en portiques

étaient ouvertes et festonnées de guirlandes, des suspensions de fleurs

retombaient au centre de chaque portique, et le bleu éblouissant du

ciel formait un fond infini comme un rêve à ces tableaux merveilleux.

Une trentaine d'enfants polkaient dans des jonchées de roses; des

consoles recouvertes de velours supportaient des joujoux bariolés. A

droite et à gauche d'un gros orgue de Barbarie, que tournait le nègre

_Jolicœur_, s'élevaient des buffets en étagères ornés de pièces montées

qui représentaient le numéro et les armes des régiments _invités_.

Un grand drapeau de soie enveloppait de ses plis les pyramides de

brioche, de savarins et de pains fourrés. Des valets déguisés en

cantiniers, le bonnet de police sur l'oreille, versaient les sirops et

découpaient les gâteaux. Pour les mamans, on avait installé une tente

sur la terrasse, derrière l'hôtel, d'où elles pouvaient surveiller les

jeux du jardin. Ces dames avaient des tapisseries et brodaient, en

devisant de la joie universelle.

Au jardin, après les danses, une surprise attendait les petites filles:

on avait fait venir des champs un troupeau de vrais agneaux qu'on était

en train de garnir de rubans. Pour les petits garçons, il y avait des

chevaux de bois équipés en guerre, avec des roulettes sous les pieds.

Le général d'Apreville, plus apoplectique qu'à l'ordinaire, allait du

salon à la terrasse, se frottant les mains, embrassant les fillettes de

douze ans dans le cou, pinçant au hasard les jeunes mères, répétant:

--Un génie, ma fille, un vrai génie... Elle ne me laisse rien à faire

... et elle sait dépenser comme une femme!

En effet, mademoiselle d'Apreville n'y regardait pas.

Mary, tout étourdie, se tenait au seuil du salon, penchant de côté

sa figure de brune pâle d'où les yeux semblaient jaillir comme deux

étoiles.

--Oh! l'amour!... s'écria Jane, lâchant le collégien avec qui elle

valsait pour s'emparer de Mary.

Jane était une grande jeune fille, svelte, blonde, très jolie, mais

fanée par ses hardiesses de soldat en maraude.

Elle appela son cousin Yves de Sainte-Luce, le collégien, qui vint en

ajustant son monocle.

--Tiens! fit-il d'un ton connaisseur, pas mal la petite du colonel ...

ça promet!

--Un peu maigre! riposta Jane d'une jalousie féroce, et pas encore

assez femme pour dédaigner une enfant de sept ans.

--Je trouve qu'elle a des yeux, voilà ... déclara nettement le

collégien assez homme, lui, de par le récent duvet de ses lèvres, pour

avoir le droit d'imposer sa volonté.

Jane d'Apreville laissa glisser à terre Mary qu'elle avait soulevée.

--Hein? des yeux bleus ... mais. Georges, tu disais que tu n'aimais pas

les yeux bleus!

Et ses prunelles brunes jetaient des flammes.

Georges saisit le bras de Mary et la conduisit au buffet sans répondre.

Désormais, la petite du colonel avait une ennemie.

Après les rondes, les colins-maillards, Mary, fatiguée, descendit au

jardin pour voir les moutons. Elle en choisit un taché de noir qui

était tout drôle et bien enrubanné. Les petites filles se précipitèrent

sur les autres, pendant que les petits garçons tâtaient leurs chevaux

inanimés.

Il y eut une scène indescriptible. Chacun voulait un animal vivant. On

en vint aux claques. Le jardin fut transformé en champ de bataille, le

général tonnait du haut de la terrasse avec l'état-major des mères.

Jane se multipliait, se tordant de rire et excitant les combattants.

Yves de Sainte-Luce, le seul grand de la bande, les mains derrière son

dos, s'écriait: _scha! pille! pille!_ comme pour une meute.

Les moutons, affolés, trottaient dans les plates-bandes en bêlant

d'une façon lamentable, et les petits garçons se servaient à présent

de leurs chevaux démolis pour taper sur les fillettes désolées. Durant

le combat, Mary s'était retirée avec son mouton, le taché de noir,

derrière un bassin où il y avait des poissons; elle souriait, heureuse

de passer inaperçue et de pouvoir embrasser un animal qui ne grillait

pas.

Soudain, le petit Paul Marescut, invité dans le tas, s'élança furieux

sur Mary.

--En voilà un ... il est à moi ... rends le mouton ... tu prendras le

cheval!...

Maryse se plaça devant son bien.

--Non, dit-elle, je ne veux pas.

Mary n'avait pas beaucoup de phrases: elle voulait ou ne voulait pas.

--Attends, dit Paul, fort de ses dix ans, je vais te faire faire ta

madame, toi! D'abord, le mouton vivant, c'est pour les hommes.

Mary eut peut-être la vague souvenance des brebis de l'abattoir.

--Tu veux le tuer! s'écria-t-elle.

--Si ça me plaît! riposta le gamin mis en goût par la fureur de la

dispute..... On nous a dit d'en faire ce que nous voulions, rends-le.

Mary étendit sa jupe de taffetas blanc devant l'agneau.

--Non!

Alors Paul déchira la jupe, envoya rouler Mary sur le gazon et,

saisissant l'agneau par une patte, il l'entraîna victorieusement.

Mary se releva, elle courut au grand collégien qui criait au massacre

sans se déranger.

--Monsieur, il veut tuer mon mouton; et elle contenait ses larmes.

Mademoiselle d'Apreville vint s'informer de la chose.

--Bah! fit-elle, tant pis pour toi... Est-ce qu'une fille de militaire

pleure pour ça! Fallait le défendre au lieu de lui laisser casser la

patte... Tiens! voilà qu'il faut l'emporter.

En effet, on emportait le mouton dont le membre démis pendait

lamentablement.

--Pauvre Mimi! soupira le collégien en caressant les nattes flottantes

de Mary interdite.

Mais tout d'un coup une révolution s'opéra dans la passivité de la

petite colonelle; un cri rauque, un cri de chatte en colère sortit

de sa gorge crispée; elle rejoignit Paul Marescut d'un seul bond et,

tombant sur lui à l'improviste, elle le cribla d'égratignures.

Elle venait de déclarer sa première guerre au mâle.

On fut obligé de lui arracher ce garçon complètement défiguré.

--L'horrible petite créature! bégayait Jane d'Apreville, expliquant à

son père que ce devait être un _sale_ colonel que le colonel Barbe,

puisqu'il élevait si mal ses enfants.

La journée s'acheva par un quadrille dans lequel le général, un peu

ivre de cette jeunesse qui lui grimpait aux bottes, esquissa un pas

fantastique que tous les bambins, excepté Mary, mise en pénitence,

répétèrent à l'unisson.

--T'es-tu amusée? demanda madame Barbe à la petite fille de retour, la

robe déchirée, les yeux brillants.

--Non, maman! Elle aurait dit pourquoi sans la crainte de Tulotte.

--Allons!... allons!... murmura la jeune malade avec un sourire

d'espoir, il lui faut des petits frères, je vois cela, ils lui

formeront le caractère.

Le colonel, tout ragaillardi par la certitude acquise le jour même,

ajouta:

--Sans doute, un petit polisson de frère comme Paul Marescut!

Madame Barbe, en dépit de ses douleurs perpétuelles, était enceinte.

Le docteur attribuait ce retour à la santé aux brises vivifiantes

du pays. Il jurait que tout se passerait très bien si on restait à

Clermont-Ferrand, et le colonel fit des vœux pour que son régiment

demeurât des mois encore dans cette bonne ville.

Madame Corcette se chargea d'annoncer la chose. Bientôt on sut que ce

brigand de colonel... Eh! eh! ce n'était pas Corcette qui pourrait ces

choses-là, aurait-il eu pour aide un régiment tout entier. Le trésorier

lui souhaitait un garçon, sa femme Adolphine se récriait en pensant

que ce serait comme une chance de moins pour elle. Ah! ces femmes

poitrinaires, ont-elles du bonheur! Le garçon existait déjà, on le

voyait naître... Parbleu!... puisque le colonel en voulait un!

Caroline continuait les cures de sang. Elle buvait ce remède, qu'on

était obligé de cacher aux petites filles, sans trop de répugnance.

Elle finissait peut-être par y prendre goût, sentant que son état

exigeait à présent une plus forte dose. Elle parlait moins du

cimetière, et, profitant de la douceur de l'automne, elle avait

accepté le bras de son mari pour descendre au jardin. Mais ce moment

de joie intime ne dura guère: le 8e hussards reçut brusquement l'ordre

de partir pour Dôle. Du Centre il fallait sauter à l'Est, changer

de climat, de coutumes, de mœurs, de maison. Cela renversait en une

seconde toutes leurs espérances, et qui savait même si on aurait le

temps de mettre au monde un garçon, voire une fille dans la nouvelle

garnison?... Impossible de répondre de la tranquillité d'une malade

avec ce sacré métier. Plusieurs officiers s'inquiétèrent de savoir

d'où partait cette vexation, car ils se trouvaient tous très bien à

Clermont: les logements étaient vastes et à bon marché, la nourriture

exquise; on avait des eaux minérales, des excursions, des sites. On

alla aux renseignements, car on disait qu'il suffisait d'un mécontent

influent pour déplacer tout un corps d'armée. Il n'y avait pas un an

qu'on était installé; on respirait seulement... Bref, on délégua de

Courtoisier chez la fille du général, et quelle ne fut pas la stupeur

de ces bons ahuris d'officiers inférieurs lorsqu'ils apprirent que

mademoiselle Jane d'Apreville ayant désiré voir les hussards au diable

... le papa, pour avoir la paix, avait glissé une note au ministre ...

et le 8e hussards allait au diable[1]!

Le colonel ne broncha pas, mais il redevint de mauvaise humeur, parla

de renvoyer sa femme chez ses parents, en Bretagne. Celle-ci fit

une scène de désespoir, elle ne voulait pas se séparer de son mari

tant qu'Estelle serait à son service; d'ailleurs elle ne pouvait se

dispenser des soins de médecins coûteux, ses parents étaient pauvres,

les femmes de militaires ne doivent-elles pas mourir à leur poste?

--Jure-moi que tu garderas mon cercueil avec toi quand je ne serai

plus! dit-elle au colonel, dans un accès de sentimentalité qui la mit

sur sa chaise longue pour une semaine.

Tulotte déclarait que si son frère était un homme, il écrirait au

ministre.

Daniel Barbe haussait les épaules. Cependant, quand il aperçut Estelle

pleurant entre ses deux ordonnances parce que Sylvain et Pierre

feraient l'étape loin d'elle, il fut ému; Estelle la cuisinière était

la gaîté de la famille; à tort ou à raison son humeur influait. Au

quartier, le colonel passa une inspection des chambres désastreuses, il

doubla toutes les punitions, et le 8e hussards, qui allait du Centre à

l'Est parce qu'une jeune fille de quinze ans le voulait, fut mis, pour

une bonne moitié, aux arrêts parce que la cuisinière de son colonel

avait pleuré. Un régiment est une famille, n'est-ce pas?... Ce qui

touche ses chefs le touche. Ce sont là des choses bien naturelles.

Le 20 septembre on emballa. On prenait des hussards au quartier pour

déménager les meubles: alors c'était un coup de feu abasourdissant pour

les _pékins_ rangés sur la place. Les soldats attrapaient des fauteuils

au vol, un temps, deux mouvements!

La paille remplissait les rues avoisinantes, le camion roulait, attelé

de ses chevaux peu commodes on clouait les caisses en chantant:

_Marlborough s'en va t'en guerre!_ et la pauvre Estelle cassait des

piles d'assiettes pour aller plus vite.

Le colonel expédiait ses dépêches sur le dos d'un planton, grondait les

ordonnances, bousculant les hussards qui cessaient leur chanson dès

qu'ils apercevaient son profil sévère.

A l'intérieur de la ville ces dames étaient sens dessus dessous.

Madame Marescut empruntait les _soldats_ de tout le monde; Adolphine,

la trésorière, mettait ses six filles à pousser le piano dans sa

caisse, tandis que Madame Corcette, le chignon au vent, vêtue d'une

excentrique toilette de voyage, n'ayant jamais rien à emballer parce

qu'elle prenait des garnis, se faisait la mouche du coche, visitant

les malheureuses en gants clairs, les tenant assises sur leurs malles

pour leur raconter combien elle regrettait le Puy de Dôme dont elle

avait fait plusieurs fois l'ascension, tantôt avec de Courtoisier,

tantôt avec Pagosson. Ces messieurs de l'escadron des célibataires se

prêtaient volontiers aux commissions du départ quand ils n'étaient

pas de semaine, ils allaient chez l'une et chez l'autre, fournissant

leurs ordonnances, mais ne portant jamais un paquet, car, l'honneur de

l'uniforme avant tout!

Il fallait être le comte de Mérod pour oser risquer le parapluie en

pleine tournée d'inspection, alors qu'un général pouvait se trouver à

tous les coins des rues!

La veille de l'embarquement, l'usage était d'offrir un punch

aux habitants de la ville avec lesquels on était en relation de

camaraderie, et le colonel prononça vers la fin de ce punch un speech

vraiment très remarquable.

Il parla de la prospérité de la France, de la grandeur du règne de

Napoléon III, des guerres prochaines, de l'esprit de corps qui est si

nécessaire entre les chefs... Comme il fallait varier à cause _des

bourgeois_, il lança une allusion aux mœurs hospitalières du pays. On

se serrait les mains, on s'accolait.

Pagosson offrit, de son côté, une canne d'honneur au patron du café

des officiers. Ce brave Pagosson regrettait de toute son âme une ville

où on n'avait qu'à déposer un oiseau mort dans une fontaine pour en

retirer huit jours après un objet d'art, presque aussi pétrifié que son

propriétaire[2].

A Dôle, le colonel Barbe et sa famille s'installèrent d'abord dans un

hôtel, en attendant de trouver leur logement définitif. La ville leur

parut de sombre aspect, sans promenades gaies, sans figures avenantes,

sans jardins et sans soleil. Leur première journée de débarquement se

passa dans une pluie torrentielle. Il y avait des pavés pointus qui

écorchaient les pieds, les rues étaient étroites comme des corridors.

Quand ils avaient fait leur entrée à l'hôtel du _Chevalier_, le

meilleur, un garçon leur avait dit qu'on n'aimait pas le hussard à Dôle

et qu'on y était très dévot.

Il ne fallait point songer aux maisons des environs; des environs, il

_n'y en avait pas_ autour de cette ville dont les murs se collaient les

uns contre les autres. Après huit jours de recherches minutieuses le

colonel découvrit enfin, dans la rue de _la Gendarmerie_, une espèce

de vieille demeure à l'espagnole avec des grilles renflées par le bas,

pour permettre à quelques fuchsias en pots de se tenir.

Comme colonel il ne pouvait pas non plus se loger partout, certain

quartier lui était interdit, presque toujours les quartiers où on

aurait pu trouver des jardins. Il envoya son planton, sur la mine

honnête de cette maison, demander le nom du maître.

Le soldat rapporta une réponse catégorique.

--La propriétaire est une vieille machine aussi, et elle ne veut pas

d'officier chez elle.

--Cordieu! s'écria Daniel Barbe, exaspéré depuis son départ de

Clermont, je veux ce logement et je l'aurai. Est-ce qu'un colonel est

un simple pioupiou qu'on peut envoyer se promener ailleurs? Attends! je

vais vous la forcer la vieille machine, moi.

Et endossant son plus beau dolman, bouclant un ceinturon neuf, le

colonel du 8e, malgré les supplications de Caroline, les haussements

d'épaules de Tulotte, sans savoir même si cela lui conviendrait, partit

à la conquête de la maison espagnole. Rue de _la Gendarmerie_ on le fit

pénétrer sous une porte cochère où s'ébattaient les vents les moins

favorables; il aperçut une Notre-Dame dans une niche, puis une cour

étroite avec des écuries au fond et une corbeille de fuchsias de toutes

nuances au milieu. C'était propre, sévère, un peu monacal, mais on

serait tranquille. Il dut monter un escalier tournant tout de pierre

grise, son uniforme détonnait là-dedans comme un coup de clairon en

plein sommeil de religieuses. On le fit entrer dans un salon désert, on

referma une porte, et il resta seul pendant une demi-heure.

Ce salon était octogone, orné de portraits rébarbatifs: des conseillers

au Parlement, des échevins, des abbesses, et un pastel de jeune fille

vêtue d'une sorte de linceul. Toujours des grilles aux fenêtres et

toujours des fuchsias derrière ces grilles.

Les carreaux de vitre étaient larges d'une main, avec des teintes

vertes qui faisaient des transparents aux petits rideaux de guipure.

On ne savait quelle odeur de moisi régnait le long des murailles

reliées d'un papier directoire à scènes mythologiques du plus pileux

effet. Ces scènes avaient çà et là des taches bleues, rouges, oranges,

inexplicables, rondes comme des pains à cacheter. Un grand Christ

d'ivoire sur un ovale de velours pendait à droite de la cheminée.

Pas de fauteuils, des chaises de paille et un canapé à becs de cane,

ignoblement droit.

Le colonel tirait sa moustache et ses yeux cruels de bonhomme qui

s'ennuie ferme jetaient des éclairs terribles. Soudain la «vieille

machine» du planton fit son apparition par une fausse porte. Daniel

Barbe sentit comme une douche d'eau de puits lui couler le long du

dos. Elle était grande, grande, bien plus que Tulotte, d'une blancheur

de cire, le nez mince, les prunelles voilées d'une taie singulière,

la bouche toujours mordue par une dent qui avançait. Peut-être très

belle pour un cinquième acte de drame, mais épouvantable pour une femme

vivante, et elle était vêtue d'orléans noir à plis pressés contre sa

taille de déesse irritée.

Le colonel avait fait des campagnes certes moins pénibles que celle-là!

--Madame!... balbutia-t-il.

--Monsieur, répondit doucement l'apparition, je suis demoiselle ...

la dernière des Parnier de Cernogand!... tous gens de robe, de la

meilleure noblesse du pays. J'ai un appartement à louer, mais pour un

notaire ou un médecin ... vous comprenez?

--Je ne comprends pas! fit le colonel qui avait l'atroce envie de

sauter par une fenêtre, tant il regrettait d'être venu.

--Je ne peux pas louer à des soldats, Monsieur!... ajouta la dernière

des Parnier de Cernogand.

--Le colonel du 8e hussards, un soldat!... riposta Barbe avec un

haut-le-corps plein de dignité... Je pensais, Mademoiselle, que notre

épée valait vos jupes d'avocat, mon planton aurait-il été malhonnête

vis-à-vis de votre femme de chambre, que vous ne vous croyez pas

obligée d'être polie vis-à-vis de moi?... Je tiens à votre bicoque et

je l'aurai; ah!... nous verrons ... Mademoiselle.

Il se leva, renversant sa chaise de paille, la sabretache s'embarrassa

dans le dossier, et pendant qu'il faisait un pas de retraite, la chaise

suivit.

Mademoiselle Parnier de Cernogand, qui ne croyait pas avoir affaire à

un vrai colonel, ouvrit des yeux épouvantés.

--Seigneur Dieu!... je ne savais pas que vous fussiez leur colonel.

Clémentine disait des soldats, de ces gens turbulents, le déshonneur

des maisons pieuses, Monsieur.

Elle se mit à tirer la chaise de son côté. Est-ce qu'on allait lui

emporter ses meubles, aussi?...

--Mademoiselle, je me plaindrai aux autorités, je suis le colonel Barbe

... j'en ai vu de très raides... pas de pareilles... Comment, il n'y

a qu'un logement de chef de corps dans cette satanée ville et vous ne

voulez pas le louer? Ai-je donc la mine d'un blanc-bec? Est-ce que je

ne vous payerai pas d'avance? Faites votre prix, je jure de ne pas même

vous marchander. Un officier français ne marchande pas.

Ils finirent par reposer la chaise sur ses pieds.

--Voyons, Monsieur le colonel, murmura la dévote sans l'ombre d'un

sourire, si vous étiez garçon ... de mœurs rangées et que vos

domestiques aillent à la messe...

Suffoqué, Daniel Barbe, pas dévot de son naturel, s'arrêta au seuil...

--Garçon?... Je suis marié, Madame, j'ai une fille, je vais avoir un

autre enfant, j'ai une sœur, une cuisinière, deux ordonnances, un

planton, etc.

--Alors, Monsieur, c'est impossible, je ne veux pas d'enfants, ce

serait un véritable enfer chez moi. Monsieur, j'ai l'honneur de vous

donner le bonjour.

Elle lui tira une révérence toute abbatiale et lui referma la porte au

nez. Le colonel descendit les escaliers quatre à quatre sacrant comme

un païen: «Des mœurs rangées!... ses domestiques allant à la messe!...

pas d'enfant! que le diable extermine cette vieille carcasse bonne à

faire peur aux moineaux! On t'en fichera des colonels de hussards!»

Clémentine, devant la porte cochère, le vit se diriger du côté de la

place de la mairie.

Il y eut toute une semaine de pourparlers à cause de cette scène.

Daniel Barbe, qui n'avait seulement pas vu le logement de la dévote, le

voulait d'autorité, et le maire, inquiet des suites que pourrait avoir

une dispute entre les hussards et les habitants de Dôle, dut employer

son influence pour convaincre la dernière des Parnier de Cernogand.

Puis, un dimanche, le colonel, à cheval, reçut les clefs des mains

tremblantes de Clémentine; il paya séance tenante sans vouloir de

reçu et donna l'ordre aux plantons de s'escrimer en pleine cour pour

déclouer ses caisses. On était vainqueur. Caroline, bien couverte de

ses fourrures, visita l'appartement, accompagnée de l'intendant de

mademoiselle Parnier. Dès l'antichambre de ce rez-de-chaussée, la

jeune femme ressentit une impression d'angoisse; il lui semblait qu'il

ne faisait pas clair, que cela dégageait des relents de salpêtre.

L'intendant avait allumé une bougie.

--Le vestibule est un peu sombre, dit-il, mais la chambre du fond

reçoit la lumière de la rue, on voit circuler des gens derrière les

grilles, c'est juste en face de la poste.

Caroline hochait la tête, elle s'attendait à tout autre chose; son

mari tenait tellement au succès de ses démarches qu'elle avait cru que

l'on serait ébloui. Estelle, le sac de sa maîtresse à la main, Tulotte

portant Mary, ouvraient la bouche sans oser témoigner leur stupeur.

La salle à manger était immense, lambrissée de chêne ajouré sur du

vieux lampas jaune-soufre. Une profusion de meubles l'encombrait, des

crédences, des bahuts, des tables tournées, des consoles de marbre, des

statues, des tableaux, des cadres, des horloges, des escabeaux. Une

poussière folle se dégageait de tout cela et les lambeaux de soierie

vous dégringolaient sur les épaules. Dans le salon, dans les chambres

à coucher, dans les placards, régnait le même désordre. C'était un

véritable muséum et l'on pouvait se demander si la ville de Dôle avait

la précieuse coutume de remiser ses objets d'art dans cette cave. Le

pire, c'est que vraiment c'était une cave, humide, très grillée à ses

soupiraux, ayant jour sur un bureau de poste où jamais personne ne

venait prendre ni porter une lettre. Caroline avait envie de pleurer.

Estelle, assise dans une ancienne chaire d'évêque, les poings au front,

se demandait de quelle manière un gigot rôtirait devant la cheminée de

la cuisine, une cheminée Louis XIV. Quant à Tulotte, elle formula cette

opinion brutale:

«Une ratière! quoi!...»

Il ne fallait pas songer à déballer le moins du monde, car il y avait

même de la vaisselle sur les dressoirs. On mit deux jours à ranger et à

épousseter.

Le colonel, atterré, n'osait pas dire ce qu'il pensait; seulement, pour

un rien, il aurait tout saccagé autour de lui.

Mary ne voulait pas lâcher sa chatte, craignant de ne jamais la

retrouver parmi ces belles choses.

Un mois s'écoula dans une mortelle tristesse. Le colonel allait au

café pour ne pas entendre les reproches désolés de Caroline; Estelle,

claquemurée par des jours pluvieux au fond d'une cour entourée de

maisons à persiennes closes, agonisait. Les ordonnances, une fois leur

pansage terminé, se sauvaient. Tulotte surveillait Mary qui, elle,

surveillait sa chatte.

Quant à la propriétaire, on ne la voyait pas plus que Dieu, elle

s'enfermait dans un impénétrable mystère. Clémentine ne parlait

pas à la cuisinière du colonel, et l'intendant, un grand monsieur

noir, sournois, un sacristain, ne s'aventurait que rarement vers le

rez-de-chaussée. On avait cessé le traitement du beau-frère docteur,

Antoine-Célestin Barbe, le savant, parce que les abattoirs étaient trop

loin et que la peur effroyable de montrer ce sang à une propriétaire

dévote empêchait Caroline de continuer. Caroline maintenant regrettait

le cimetière de Clermont, elle en causait chaque soir à table, répétant

qu'ici c'était une tombe sans arbre, la pire des tombes.

Tout le régiment connaissait l'histoire, on avait applaudi le colonel.

«De la poigne, le colonel! Hein! faisait Jacquiat, vous a-t-il attrapé

la vieille sainte n'y-touche?...»

Madame Corcette, installée dans une ancienne guinguette, hors des

murs, enviait madame Barbe, et Caroline, gardant la dignité de leur

situation, lui assurait que son logement était des plus confortables.

Un soir, Daniel, las de leur lampe lugubre qui éclairait à peine les

quatre coins du salon, fit venir ses officiers et alluma carrément des

paquets de bougie à son chiffre.

Ce fut un éblouissement fantastique. De Courtoisier jeta son képi en

l'air, Jacquiat s'effondra dans un fauteuil, Pagosson eut peur, Zaruski

grimpa sur un escabeau, Corcette, Marescut poussèrent des «Oh! mon

colonel!» étouffés.

Ils étaient bien dans le plus splendide décor que l'on pût rêver! Les

panneaux du salon étaient couverts de panoplies arabes, le lustre en

cristal de Venise, qu'on s'était donné la peine de nettoyer, lançait

des fusées éblouissantes. Une sainte de marbre blanc se dressait dans

un coin, sous une draperie à fleurs de lys représentant une chasse

de François Ier. Un bahut Henri II, à portiques en arêtes vives

contrariées et rehaussées de filets d'ébène, occupait l'entre-fenêtre,

les rideaux de brocatelle de soie retombaient le long des chambranles

de toutes les portes, des flots de vieilles étoffes pompadour ou

directoire cascadaient du haut des corniches, le plafond était peint

de sujets libres d'une finesse exquise, Adonis et Vénus, des amours

voltigeaient dans un essor fou. Un orgue aux tuyaux argentés faisait

face à une crédence Louis XVI laquée de vernis blanc, tout enguirlandée

de roses d'or, et à chaque bout d'une cheminée, portée par des

cariatides de bronze vert, se dressaient des chaises datant de la reine

Berthe avec des dossiers en rosaces de cathédrales. Toutes ces vieilles

superbes choses remises aux lumières d'un gala rutilaient de paillettes

multicolores; les étoffes avaient des plis cassés à faire damner un

Velasquez; les armes semblaient couvertes de pierres précieuses.

Le colonel ne s'attendait pas du tout à cela, d'ordinaire Caroline

n'allumait qu'une lampe, ses yeux fatigués ne pouvant tolérer l'éclat

des bougies, et puis, il était si honteux d'avoir obtenu par la force

«une ratière» qu'il n'insistait pas.

--Alors!... qu'en dites-vous? demanda-t-il pris d'une secrète vanité.

--Mais, mon colonel, c'est un palais! cria de Courtoisier; il y a des

millions dans cette seule pièce, et vous avez loué cela, tout meublé,

huit cents francs?

--Ma foi, oui ... je crois que notre dévote est une simple sorcière.

--Une sorcière?... une vieille folle! exclama Corcette ébouriffé,

pourquoi laisse-t-elle ces objets de prix se manger aux vers? C'est moi

qui bazarderais la moitié de l'appartement!

Jacquiat était du même avis. On parla de faire venir madame Barbe déjà

couchée, mais Tulotte affirma qu'elle en deviendrait plus malade. Mary,

assise sur une des chaises de la reine Berthe, le bras enfoncé dans

un coussin d'Orient, regardait de toutes ses prunelles, chercheuses

d'inconnu, serrant sa chatte contre elle avec une ivresse poussée

jusqu'à la souffrance.

Lorsque les ordonnances apportèrent le punch dans la jatte d'argent

qu'on avait trouvée derrière le dressoir de la salle à manger et qu'ils

flanquèrent la jatte de douze petits verres de cristal noirâtre,

taillé en biseau comme des diamants, le délire fut à son comble. De

Courtoisier bondissait, saisi d'une rage que la présence de son colonel

ne maîtrisait pas; ce n'était plus un hussard, mais un possédé; il

tiraillait les soieries, dérangeait les meubles, ouvrait les bahuts,

faisait des «oh! sacrebleu! quelle aiguière!» «Ah!... Messieurs,

regardez-moi ce coffre de mariage!» Pagosson, lui, examinait certaines

colonnes torses pour essayer d'en fabriquer de pareilles; les très

jeunes lieutenants ajustaient les étriers arabes ou mettaient au vent

des flamberges monstres.

Le colonel se frottait les mains.

--Allez, allez, mes enfants, répétait-il ahuri de son propre succès,

je vous ménageais une surprise. Pardieu!... On a du flair! je m'y

connais ... tiens!... Un Normand comme je suis, c'est la finesse en

personne!... Quand j'ai voulu mon logement ... je le voulais ... je

l'ai ... nous l'avons!... quelle noce, mes enfants!

Tulotte, en jupe de soie brune, avec sa crinoline, ses bandeaux plats

et son teint olivâtre, errait de fauteuil en fauteuil, navrée de ces

joies malsaines... Ce n'était pas elle que la friperie dériderait

jamais, elle avait elle-même déménagé toute la chambre de sa belle-sœur

pour tendre l'éternelle tenture bleue. Tout ça c'était des puces, du

moisi, de la poussière, des ordures, une ratière, quoi!... Elle emporta

Mary brusquement tandis que la chatte fuyait derrière les brocarts.

On passa la nuit, chez le colonel, à visiter les armoires selon la

hiérarchie: le colonel, armé d'un flambeau, désignait d'abord les coins

les plus riches, puis venaient le lieutenant-colonel sincèrement ému,

le chef d'escadron, les capitaines, les lieutenants. On brandissait

des trouvailles étonnantes telles qu'une Léda d'ivoire renversée sous

un cygne polisson, un ostensoir de vermeil dans le milieu duquel

étincelait, comme un joyau, un médaillon de femme. De Courtoisier

fourrait sa tête sous les tables, à quatre pattes dans les tapis.

On eût dit, à les voir de sang-froid, le sac d'un château princier

durant une guerre! Ces braves hussards, ils finissaient par ne plus

craindre leur colonel.

Mary dormait depuis longtemps lorsque sa porte s'ouvrit, livrant

passage aux officiers en maraude, qui étaient venus tout droit, ne

se doutant plus qu'il y avait des chambres occupées. Ils tenaient

chacun un chandelier, à la file, les yeux écarquillés, le nez levé; de

Courtoisier s'était coiffé d'un fez brodé de perles, Jacquiat drapait

sa grosse panse d'une écharpe de bayadère et Pagosson émergeait d'une

cuirasse rongée de rouille. Le punch aidant, ils titubaient un peu, le

dolman déboutonné. La chambre de Mary se garnissait, tout entière d'un

immense lit à baldaquin de velours violet. L'enfant se dressa, blanche,

mince, les yeux fixes.

--On n'entre pas! dit-elle d'un accent si impérieux qu'ils reculèrent.

Elle avait eu un véritable cri de femme outragée.

--Quelle boulette!... fit Jacquiat empêtré de son écharpe.

--Le père va nous arranger! marmotta Pagosson.

--Excusez-nous, Mademoiselle Mary, débita Corcette, la face allumée,

nous ne pensions pas rencontrer la _Belle au bois dormant!_ Ils se

mirent tous à rire en contemplant ce lit drapé aux couleurs d'un évêque.

--Ça doit être celui du chanoine, déclara de Courtoisier, le colonel

nous expliquait tout à l'heure qu'il avait une devise très bizarre!

Ce Courtoisier ne voyait même pas Mary dont les petits bras élégants

pressaient la chatte jaune qui jurait, furieuse de ce brusque réveil.

--La devise, elle est là, répliqua la fille du colonel en se penchant

vers la planche sculptée de sa trop grande couche et moitié souriante,

moitié boudeuse, pour avoir le droit de les renvoyer ensuite, elle leur

épela la phrase burinée en lettres rouges dans le vieux bois: _Aimer,

c'est souffrir!_

Oh! comme dut, au fond d'un rêve, tressaillir le petit garçon dormant

en quelque coin du monde, bien loin d'elle! Ce petit garçon qui devenu

homme, quand elle deviendrait femme, lui serait fatalement destiné!

Les officiers se touchèrent du coude.

--Chouette! formula Pagosson dont les expressions n'étaient pas

toujours choisies. Et ils sortirent abrutis par cette dernière

fantaisie plus diabolique encore que toutes les autres.

[Footnote 1: L'auteur tient l'histoire de source certaine, avec la

seule différence qu'elle ne se passait pas à Clermont.]

[Footnote 2: La fontaine de Saint-Allyre, une des curiosités de

Clermont-Ferrand.]

La Marquise de Sade · 第 8 / 19 题