SA PRUDENCE

Je m’amusais parfois--et il était assez rare que je fisse erreur--à

deviner l’origine ou le corps d’où sont issus les administrateurs

coloniaux, par la seule façon dont ils prononcent, devant leur chef

suprême, cette phrase élémentaire: «Oui, monsieur le Résident Général!»

Ce brave Lefebvre, à qui l’on confiait toujours les postes les plus

difficiles ou les plus déshérités, qui ne s’en offusquait nullement, qui

même les sollicitait, «parce que, disait-il, on y est plus à son aise

que près des légumes, et que les inspecteurs y passent moins de temps»,

ne la pouvait sortir de ses lèvres sans y ajouter, dans son inexprimable

émotion, un explétif blasphématoire: «Nom de Dieu! Oui! monsieur le

Résident Général! Oui, sacré Nom de Dieu!» C’est que Lefebvre a été tout

petit commis des affaires indigènes, et même, auparavant, simple sergent

de la vieille infanterie de marine, puis employé de factorerie.

Énergique, dévoué comme un chien, un peu court d’esprit et plein de

sens, il perdait la tête en présence du maître tout-puissant; ces jurons

malsonnants exprimaient à la fois le désordre respectueux de son âme, et

sa décision d’aveugle obéissance. Les anciens officiers de l’armée de

terre émettaient la formule automatiquement et comme à cinq pas de

distance, la main à une coiffure militaire absente, mais avec une sorte

de respect hiérarchique et définitif. Ceux qui venaient de la marine,

avec une courtoisie raffinée qui dissimule un dédain latent: car la

marine obéit à ses chefs, mais les juge, mais ne les aime pas, et

cependant méprise tout ce qui ne vient pas de la marine.

Pour Partonneau, il disait d’un souffle raccourci: «Oui, m’sieu le

Résident Général!» J’en avais induit que, des bancs du lycée, il était

entré tout droit à l’École coloniale; il continuait de répondre au pion.

Je ne me trompais pas. Il obéissait, ou plutôt il obtempérait, parce que

la désobéissance est non seulement impossible, mais inutile, qu’on n’y

gagne rien pour le but qu’on veut atteindre. «Le mieux, déclarait-il,

est d’attendre qu’_Ils_ changent d’idée ou qu’il en arrive un autre: ces

deux cas sont les seuls qui se peuvent produire.»

Une fois pourtant, une fois au moins, Partonneau alla plus loin, et

démentit le maître en sa présence. Il est vrai que celui-ci n’en sut

jamais rien! C’était un nouveau venu, un grand homme débarqué tout

fraîchement d’une France démocratique et populaire qu’il n’avait jamais

quittée. Vigoureux et dont le gouvernement devait laisser des traces.

Mais, comme ces rudes conventionnels dont Napoléon fit des préfets et

des vice-rois, joignant au goût et au sens du commandement l’habitude du

langage qu’il faut pour le faire accepter chez nous, gardant même une

foi profonde en ces formules. Il est bien peu de prêtres, il n’en est

peut-être pas, qui ne croient aux mystères de leur culte; il n’est pas

non plus, je pense, de dirigeants du nouveau régime qui ne croient à ses

dogmes: et la liberté, l’égalité, la fraternité, sont pour eux des faits

incontestables, sacrés, au nom desquels seulement ils ordonnent,

mandataires inspirés.

Partonneau reçut celui-là avec le cérémonial ordinaire, qui ne manque

pas de grandeur, aux frontières du cercle qu’il avait pour mission

d’administrer: armée, magistrature, clergé, étaient rangés selon l’ordre

du décret de messidor. Venaient ensuite les grands mandarins, les

préfets, les sous-préfets indigènes, avec leurs somptueuses robes

d’apparat, leurs parasols, leurs étendards, leurs six poils de barbe

blanche, fins comme ceux de leurs légers pinceaux à écrire, puis les

chefs des notables et quelques notables; enfin tout ce qu’il faut pour

la majesté. Et même Partonneau aperçut Lou-Vinh-Phuoc, qu’il n’avait pas

convoqué. Lou-Vinh-Phuoc, qui s’était placé, bien ostensiblement, et

dans son costume de tous les jours, un costume par lui-même

irrespectueux, à côté des grands mandarins et même en bon rang parmi

eux.

Ce Lou-Vinh-Phuoc était une assez dangereuse canaille, et peut-être

aussi un homme intéressant: un vieux pirate, mal converti. Personne

jamais ne fit le compte de ses anciennes pilleries, de ses assassinats;

lui non plus. Un jour de fatigue, et par manière de trêve plutôt que par

résolution définitive, on lui avait donné des terres. Il s’y était

installé comme dans un fief féodal, y avait établi en manière de comtes

et de barons les complices qui lui étaient le plus sympathiques,

exploitant rudement ses paysans, faisant par surcroît la contrebande de

l’opium sur une généreuse échelle; et, quand un Chinois lui paraissait

suffisamment bandit pour être digne de sa confiance, lui donnant un

petit bien, mais lui conseillant de garder son fusil et beaucoup de

poudre. Il était aussi connu sous le sobriquet de Si-Sa-Peth. Ne

cherchez ce nom ni dans la langue annamite, ni dans la chinoise. C’était

la transposition, dans une orthographe pittoresque, de l’opinion des

Européens du cercle: «Si ça pète, ça cassera.» Les mandarins

paraissaient subir son contact, ce jour-là, avec répugnance;

Lou-Vinh-Phuoc n’était pas un lettré. Vulgaire paysan voué au

brigandage, plus lucratif, il ignorait la science des caractères; il

était obligé d’entretenir un scribe pour lire sa correspondance: un

parvenu, un nouveau riche.

Enfin, arriva, avec le retard d’usage, le cortège cavalcadant du grand

chef. Maison militaire, maison civile, domesticité. Tout cela brillant,

tout cela bruyant. Et, en dernier lieu, deux porteurs indigènes tenant

sur leurs épaules un meuble dont je suis bien forcé de dire un mot, bien

qu’il soit malaisé de le qualifier de façon décente: tel Louis XIV et le

duc de Vendôme, monsieur le Résident Général voyageait avec sa «chaise».

Comme à tout être humain les nécessités de la nature humaine

s’imposaient à lui; et il avait jugé, sans doute avec raison, malséant à

sa dignité de s’égarer dans la brousse comme un simple mortel.

Cette magnifique caravane et ce qui la suivait, s’arrêta pour les

présentations, qui furent faites par Partonneau avec une assurance

paisible et une politesse détachée. Ce fut un spectacle assez

déconcertant pour des yeux français, des yeux de Français de la

métropole, que ces vieillards cassés par l’âge, hautains dans leurs

robes écarlates ou jaunes, se prosternant cinq fois jusqu’à terre, le

front dans la poudre du chemin, devant le chef venu de France!

Déconcertant pour nous, mais pour nous seulement. Pour d’autres, mieux

accoutumés, tout naturel en restant émouvant: depuis des milliers

d’années, c’était le salut rituel, obligatoire, devant la Puissance,

considérée comme Père-et-Mère...

Mais Lou-Vinh-Phuoc, bousculant quelques-uns de ces somptueux et

respectueux mandarins, resta debout, l’œil bien droit, doucement

insolent, et tendit simplement la main, _à la française!_

Ce fut, dans l’assemblée annamite, un murmure de stupeur, et, parmi les

mandarins, d’indignation. Lou-Vinh-Phuoc déshonorait la hiérarchie! Mais

M. le Résident Général dressa la tête d’un air ravi. Se tournant vers

Partonneau:

--Vous allez expliquer à votre administré, fit-il, tout mon plaisir de

voir ici un homme ayant gardé la conscience et la fierté de ses droits

de citoyen!

Pour la première fois de sa vie, Partonneau faillit perdre son

sang-froid. Se reprenant, il traduisit à Lou-Vinh-Phuoc, en annamite:

--Son Excellence le Résident Général me charge de vous dire qu’il sait

que vous êtes un personnage grossier, sans connaissance des lettres,

ignorant des usages; et qu’en conséquence, dans sa commisération, il

veut bien vous faire la grâce--la grâce, entendez-vous!--de vous

dispenser du salut!

Ce fut, dans l’assistance indigène, un rire d’approbation, de

satisfaction, d’apaisement. M. le Résident Général ne comprit pas, il

s’éloigna de son pas actif. Lou-Vinh-Phuoc, écrasé, stupide, rougissant

d’avoir perdu la face en public, inquiet de son sort, n’osant suivre le

cortège, demeura seul. Et distinguant la chaise, abandonnée sur la berge

du Fleuve Rouge, il eut une impulsion subite, dans sa pensée

réparatrice. Quel était ce meuble? Un trône, sans doute, celui des

audiences. On doit à ces objets sacrés les révérences qu’on n’a pas

faites à leur maître. S’agenouillant, il l’entoura de ses bras.

L'illustre Partonneau · 第 16 / 20 题