«... Dans toutes celles de nos possessions où j’ai exercé les pouvoirs
que je détiens du gouvernement de la France, me dit Partonneau, je me
suis toujours arrangé, dans ces dernières années, pour faire condamner à
mort le plus grand nombre possible de mes sujets. Je disais aux
tribunaux indigènes--non pas, tu le comprends bien, aux magistrats
français: il m’aurait suffi d’exprimer ce désir pour que ces animaux
s’évertuassent à le contrarier--je disais à ces braves juges noirs qui
rendent leurs arrêts sous un baobab, un doubalel ou un fromager: «Ne
vous gênez pas! Soyez sévères! Faites respecter les bonnes mœurs,
l’ordre public, et même les intérêts de votre politique et de vos
passions!»
»Tu vas penser que je suis altéré de sang, que j’aime à voir pendre,
décapiter, fusiller, peut-être écarteler. Il n’en est rien. Je suis le
plus doux des hommes, et le plus indulgent: la mansuétude incarnée. Mais
je vais t’enseigner une chose, qu’on ignore trop, et qu’il est
indispensable de connaître: c’est que le bon état, c’est que la
prospérité d’un cercle sont en raison proportionnelle et directe du
nombre des condamnés à mort!
»Ainsi qu’il arrive de la plupart des grandes découvertes, c’est le
hasard qui me permit de faire celle-ci.
»J’étais à ce moment gouverneur de la côte des Graines (Afrique
Occidentale). Il y a des fonctionnaires coloniaux qui dirigent leur
colonie sous un _pankah_, assis dans leur fauteuil en rotin. Ce n’est
pas ma manière. A parcourir perpétuellement la colonie, on ne parvient
pas encore à tout savoir et à réaliser ce qui devrait être fait; mais en
restant sur son derrière, on ne sait rien, et rien ne se fait. Je finis
même par réfléchir à ceci: «Il n’y a encore aucune communication entre
la côte des Graines et sa voisine, le Niger-Volta. Si je vais rendre
visite à mon collègue du Niger-Volta, bien que je n’aie pas grand’chose
à lui dire--mais il paraît que l’apéritif est chez lui excellent, parce
qu’il a une machine à glace,--à partir de cet instant, il y en aura
une!»
»Donc, je pars, en automobile--nous avons tous des automobiles, à
l’heure qu’il est, sur les routes de ma colonie--et je télégraphie à
l’administrateur de Bodiéni: «Peut-on rouler de Bodiéni à Fouloubé, qui
est la capitale du Niger-Volta?» Il me répond: «De la frontière du
Niger-Volta à Fouloubé, il y a une route d’auto, mais de Bodiéni à cette
frontière, sur trois cents kilomètres, rien! C’est la forêt et la
montagne.» Alors, je lui câble: «Pas de route sur trois cents
kilomètres? Vous avez trois jours pour la faire!»
»L’administrateur de Bodiéni n’avait avec lui par suite de décès,
relèves, et autres petits jeux administratifs, qu’un commis principal,
le seul blanc avec lui dans tout le cercle: un ancien étudiant en
pharmacie, à trois inscriptions. Il colle son pharmacien sur le boulot,
avec dix mille indigènes levés par les soins des chefs de villages. En
trois jours, la route est faite, sauf pour les ponts: mais comme c’était
la saison sèche, l’auto descendait gentiment dans le lit des rivières, à
sec ou du moins guéables. Pour remonter, on mettait dix indigènes
derrière, cinquante devant, qui tiraient à la cordelle: ça faisait une
négromobile au lieu d’une automobile, mais ça marchait tout de même...
Voilà comment il y a une route, maintenant, de ma capitale au Niger: ce
n’est pas plus difficile que ça: il n’y avait qu’à y penser. Et c’est
une belle route, bien qu’un des chefs du pays, Malmady-Coumla, prétende
qu’elle lui fiche le vertige. C’est qu’elle est pour la plus grande
partie en lacets, en corniche, au-dessus des torrents, et qu’elle est
large! Ce bon Mahmady-Coumba n’était accoutumé qu’à ses pistes, qui ont
juste la largeur des pieds d’un nègre et vont toujours tout droit, du
fond des vallées à leur sommet, sans se soucier de la pente.
»Me voilà donc à Bodiéni en un rien de temps. Il y a là des
Apolloniennes assez agréables. Quelques instants diurnes pour me
rafraîchir, quelques heures nocturnes pour nouer connaissance avec
elles, et le lendemain je me fais rendre compte des affaires d’État par
l’administrateur. Tout était dans l’ordre, les indigènes faisaient
preuve d’un bon esprit. Autrement dit, ils avaient payé leurs taxes.
C’est tout ce qu’on leur demande: je défie qu’on prétende qu’un cercle
où l’indigène acquitte les taxes sans réclamer n’est pas animé d’un bon
esprit.
»--L’impôt est rentré, me dit l’administrateur: 300.000 francs, dans des
caisses, sous mon lit.
»--Et votre chambre ferme à clef?
»--On n’a jamais su ce que c’était qu’une clef dans le pays... mais
qu’est-ce que ça fait?
»--Vous avez raison, lui dis-je, du moment que vous couchez dans votre
lit. Et je ne vous demande même pas si vous y êtes seul.
»En effet, jamais les noirs ne se risqueraient à voler en plein jour,
surtout une lourde caisse dont tout le monde sait le contenu. La
confiance de mon subordonné avait mon approbation sincère. Je lui
accordai mes compliments pour l’administration de son cercle.
»--Je repars demain, ajoutai-je. Vous m’accompagnerez.
»C’est encore un de mes principes de me faire accompagner par
l’administrateur, tant que je suis sur son domaine. On s’aperçoit ainsi
d’un tas de choses, même si les noirs n’osent se plaindre de rien. Par
exemple, si les vieilles femmes, seules, assistent aux palabres, c’est
que le chef de cercle a coutume d’être trop entreprenant avec les
jeunes, à qui leurs maris ou leurs pères font gagner la brousse avant
qu’il arrive. Mais tout à coup je réfléchis:
»--Mais non, ce n’est pas possible. Et l’argent de l’impôt? Vos trois
cent mille francs, dans cette case ouverte à tout le monde? Mettez-y
votre pharmacien.
»--Il est loin: sur le tronçon de route qui reste à construire entre
Bodiéni et la frontière. Je ne puis pas le faire revenir: les noirs n’en
ficheraient plus un coup. Mais ça ne fait rien: je puis quitter le poste
avec vous demain matin... Je vais installer le condamné à mort dans ma
chambre: les caisses de l’impôt ne risqueront rien.
»--Le condamné à mort?
»--Oui: Samba Laôbé... Monsieur le gouverneur, Samba Laôbé est la
providence du cercle. Sans lui, surtout depuis que tous mes
collaborateurs européens ont été mobilisés, je ne m’en serais pas
tiré... Vous avez vu mes miliciens, hier?
»--Oui. Ils manœuvrent comme des rengagés sénégalais. Je n’ai jamais vu
ça.
»--C’est le condamné à mort qui les a dressés... Et le jardin? Il est
admirable, n’est-ce pas, le jardin? Il n’y en a pas deux comme ça dans
toute l’Afrique occidentale. C’est le condamné à mort qui y veille... Il
tient aussi la comptabilité.
»--Mais qu’est-ce que c’est que votre condamné à mort?
»--C’est un condamné à mort. Voilà tout. Seulement il l’est depuis dix
ans... Il y avait eu recours en grâce, comme la loi l’exige, et il est à
croire que la pièce, ou bien la réponse à la pièce, s’est perdue dans la
brousse, que le courrier a été arrêté, intercepté... Alors Samba est
toujours condamné à mort, mais il n’est pas exécuté. Vous concevez que,
dans ces conditions, il marche au doigt et à l’œil. Sinon, on lui dit:
«Tu sais, Samba, je vais écrire à Paris!» Et puis, comme il est
éternellement prisonnier, on a tout pu lui apprendre, on avait le temps:
la cuisine, l’art militaire, l’horticulture, le jardinage, la lecture,
l’écriture, la comptabilité; et maintenant, on peut se reposer sur lui
pour former des élèves. Tandis qu’avec des galapiats de condamnés à deux
ou trois ans de travaux seulement, ça ne vaut pas la peine d’essayer de
leur faire entrer quoi que ce soit dans la tête: quand ils ont appris,
ils s’en vont!...
»Nous partîmes le lendemain, laissant la garde des 300.000 francs, le
commandement du cercle, en somme tout le gouvernement, à Samba Laôbé,
condamné à mort. Il s’en tira à la satisfaction universelle. J’aurais
voulu pouvoir lui faire décerner les palmes académiques.
»Voilà pourquoi j’invite tous mes tribunaux indigènes à multiplier le
nombre des condamnés à mort: ils sont l’épine dorsale des États que je
gouverne. Car, bien entendu, instruit par cette expérience, je m’arrange
pour qu’ils ne soient jamais exécutés.»
»Au bout du compte, c’est l’extension de la loi Bérenger à la peine de
mort; et puisque la suspension des effets du jugement a pour
indispensable condition la bonne conduite du bénéficiaire, on a toutes
les chances de garder sous la main un gaillard souple comme un gant.
»J’ai parlé «du glaive de la loi». Ce n’est là, je dois bien le
spécifier, qu’une figure: les condamnés à mort par les tribunaux
indigènes, aux termes de la coutume, doivent être pendus jusqu’à ce que
mort s’ensuive. Pour parler correctement j’aurais dû dire, par
conséquent: la potence, ou le gibet, ou la hart, comme tu voudras, de la
justice.
»Mon procédé, pour me procurer une quantité suffisante de condamnés à
mort, était aussi simple qu’efficace: il me suffisait d’inviter les
tribunaux indigènes à ne pas se gêner pour faire preuve de sévérité.
Pour éviter ensuite la destruction, qui eût été, pour mes projets,
déplorable, de cette matière première, il me fallait user ensuite d’une
certaine diplomatie. J’y employais mon procureur de la République, avec
qui j’étais, par bonheur, dans les meilleurs termes: homme, du reste, de
la plus grande humanité. Il ne faut point trop s’en étonner: à notre
époque contemporaine, c’est le plus souvent la magistrature assise qui
prétend à la sévérité, la magistrature debout à l’indulgence:
précisément, je suppose, parce que ce devrait être l’inverse; ainsi
l’exige le perpétuel paradoxe de nos mœurs judiciaires actuelles.
»Bien pénétré de mes intentions, qui s’accordaient avec la bonté
naturelle de son cœur, cet excellent magistrat s’arrangeait pour
retarder durant des mois l’expédition du pourvoi, puis du recours en
grâce. Parfois même, il savait égarer les pièces nécessaires à cette
expédition, et tu conçois bien qu’on ne saurait exécuter un homme tant
que la Cour de cassation et le président de la République n’ont pas dit
leur dernier mot. Enfin, si par hasard le moment arrivait que nous
étions forcés dans nos derniers retranchements, que la Cour de cassation
repoussât le pourvoi, que le président de la République refusât la
grâce, j’avais découvert, avec lui, un moyen tout à fait sûr de
conserver indéfiniment mon condamné:
»Le jugement, disions-nous, appartient sans conteste au tribunal
indigène, mais l’application de la peine nous concerne: elle est du
ressort de l’exécutif. Or, il est constaté que, dans le cercle où cette
application de la peine doit avoir lieu, personne ne sait pendre. Et le
condamné doit être pendu, non pas fusillé ou décapité, cela ne fait
point l’ombre d’un doute. En conséquence, il sera sursis à l’exécution
jusqu’à ce qu’il apparaisse un spécialiste de la pendaison.
»On n’en trouvait jamais: nous y mettions bon ordre.
»C’est ainsi que Mamy-N’Diaye, du cercle de Kouadiakofi, put couler,
comme tous ses collègues, cinq ou six années d’une existence heureuse,
malgré la décision des anciens de son village, qui voulait que, depuis
ce temps, son corps se balançât dans les airs. Ce Mamy-N’Diaye, du
reste, avait été de son vivant légal, si je puis employer cette
expression, une déplorable crapule, la honte de sa race et de sa tribu:
un incorrigible ivrogne, qui avait fini par tuer son père et sa mère,
deux de ses oncles et le garde-police venu pour l’arrêter. Mais on a des
principes ou on n’en a pas: mon principe était que Mamy-N’Diaye ne
devait pas plus être exécuté que les camarades. C’était bien davantage
encore l’opinion de Carlier, l’administrateur du cercle: tous les autres
administrateurs possédaient déjà leur condamné à mort et lui n’en avait
pas! Il en souffrait comme d’une insupportable infériorité, susceptible
d’influer sur son avancement, puisque le gouvernement de son cercle s’en
ressentait. Il me jura que Mamy-N’Diaye, malgré les apparences, ferait
un aussi bon condamné à mort que les autres. Le fait est qu’il l’avait
dressé à la perfection par le procédé le plus élémentaire: rien qu’en
lui annonçant qu’il deviendrait un cadavre définitif le jour où il
boirait autre chose que de l’eau. Obligé à la sobriété, Mamy-N’Diaye
était devenu le plus inoffensif des hommes, et la main droite de Carlier
pour l’administration du cercle, bien entendu. Par surcroît, on l’avait
mis à la vaccination: il maniait la lancette comme un vieux praticien.
»Malheureusement, il y a des choses qu’on ne saurait prévoir. Voilà
qu’un jour tombe à Kouadiakofi le quartier-maître de la marine Plévech,
détaché à la flottille et à l’hydrographie de la Volta. Carlier était en
tournée. Il est reçu par le commis principal Bouffiot, un brave homme,
mais un crétin, qui lui offre à dîner. Le dîner est servi, comme de
juste, par Mamy-N’Diaye, qui avait dirigé les travaux du cuisinier. Ce
dîner était excellent. Plévech en fait ses compliments à Bouffiot, qui
répond orgueilleusement:
»--Depuis que nous avons notre condamné à mort!...
Et Mamy-N’Diaye salue, avec un bon sourire.
»--Vous avez un condamné à mort? fait Plévech. Pourquoi ça? Pourquoi
n’est-il pas exécuté?
»--Parce que, expliqua Bouffiot, qui par malheur, dans sa situation
subordonnée, ne se croyait pas permis de révéler un des grands secrets
de mon gouvernement, parce que... il doit être pendu.
»--Eh bien?...
»--Eh bien, continue Bouffiot selon la consigne, à Kouadiakofi, personne
ne sait pendre.
»--Vous ne savez pas pendre? crie Plévech avec autant de stupeur que
d’indignation. C’est impossible! Tout le monde sait pendre!
»--Mais non, je vous assure...
»--Tout le monde sait pendre: c’est la chose la plus facile. Vous avez
bien une corde?
»--Oui...
»--On fait un nœud à double épissure... Tenez, comme ça!... Il n’y a
plus qu’à trouver un arbre: ce doubalel, avec sa grosse branche, par
exemple. Il a l’air d’avoir été fait pour ça... Il faut aussi une
table... Mais la voilà: celle devant laquelle nous sommes assis... Toi,
le condamné à mort, enlève la nappe... Elle est enlevée?... Mets la
table sous la branche. Appelle mon boy.
»Le boy de Plévech arrive à l’ordre, Plévech lui fait accrocher la
corde.
»--Et maintenant, dit Plévech à Mamy-N’Diaye, monte sur la table.
»Le pauvre Mamy-N’Diaye, qui depuis six ans qu’il était condamné à mort
n’avait jamais fait autre chose qu’obéir, monta sur la table.
«--Mais, proteste Bouffiot, ça ne vous regarde pas, cette affaire-là!
»--Est-il condamné à mort, oui ou non? Je ne connais que ça. Une
administration qui n’exécute pas les sentences parce qu’elle ne sait pas
pendre! C’est à n’y pas croire! Quand je raconterai ça... Boy, mets la
corde au cou du condamné... Bon!... retire la table... Il n’y a qu’à
retirer la table.
»... Le boy retira la table, et Mamy-N’Diaye, qui n’y avait rien compris
du tout, se trouva pendu. Bouffiot sauta à son tour sur la table, pour
le dépendre, mais il était trop tard: la colonne vertébrale s’était
cassée net.
»--Vous voyez bien que vous savez pendre, conclut Plévech.
»L’administrateur Carlier, à son retour, ayant appris la fin imprévue du
pauvre Mamy-N’Diaye, m’en avertit par télégramme, mais je ne pus faire
prendre aucune mesure disciplinaire contre Plévech, attendu qu’en effet
sa victime était censée être exécutée depuis plusieurs années, et,
juridiquement, devait l’être.