--... Il faut compter aux colonies, me dit-il, avec les forces morales.
Du reste, c’est très simple: elles se ramènent à une seule: la
sorcellerie.
--Partonneau, tu vas fort! Et l’Islam en Afrique, et les mandarins
confucianistes en Indo-Chine, les missionnaires catholiques et
protestants partout; l’administration civile elle-même. Elle ne repose
pas uniquement sur la force brutale, l’administration! Du moins elle
l’affirme. Elle entend représenter la civilisation...
--Même l’influence morale de l’administration, c’est de la
sorcellerie!... Parce que la force matérielle, pour l’indigène, est
conditionnée, causée par des esprits invisibles, par des fétiches qui la
procurent. L’administrateur ou le chef militaire a de bons fétiches, des
fétiches plus puissants que les fétiches locaux, voilà tout. Le marabout
musulman est un féticheur monothéiste, pas autre chose. Et le
missionnaire apporte d’autres fétiches, un peu différents. Tout primitif
est un pur spiritualiste. L’explication matérialiste des phénomènes est
une des conceptions les plus récentes--et par conséquent une des moins
solides--qui soient entrées dans la cervelle de l’humanité.
--Mais les sorciers, les vrais sorciers indigènes, ce sont des fumistes
ou des empoisonneurs, ou les deux!
--Pas nécessairement, ou pas du tout. Quand ils empoisonnent, c’est dans
l’exercice de leurs fonctions. C’est l’esprit qui habite le poison qui
tue, et légitimement, non pas eux. Eux ne sont que l’intermédiaire,
l’instrument. Ils représentent la justice immanente, et la moralité
telle qu’on la conçoit autour d’eux, telle qu’on en a besoin autour
d’eux. Une justice qui nous choque, mais supérieure, religieuse. Ils
sont un élément d’ordre et d’organisation. Ils découvrent les voleurs
plus sûrement qu’un juge d’instruction; les criminels aussi: ce n’est
pas toujours le _vrai_ criminel: mais bah!... Dans une communauté
régulièrement constituée, l’essentiel est d’en trouver un, et que le
vouloir social de réparation, de sécurité soit satisfait... Relis la
_Dernière Incarnation de Vautrin_.
--Mais ils ne croient pas eux-mêmes à leurs magies?
--Autant qu’à ses rites n’importe quel prêtre de n’importe quelle
religion... C’est-à-dire plus ou moins, selon les individus et les
cas... mais s’ils n’y croyaient pas _généralement_, leur attitude serait
incompréhensible.
»Il faut te dire que longtemps, comme toi, je les ai pris pour des
fumistes, des simulateurs, des empoisonneurs--uniquement!... Au Gabon,
surtout.
»Car des sorciers, il y en a! Tout le Gabon en fourmille, et c’est une
sale engeance. Et l’idée que j’avais d’eux, c’est que ce sont seulement
des singes et des empoisonneurs. Pour des empoisonneurs, pas moyen d’en
douter: c’est un pays où il ne fait pas bon avoir une paille avec sa
_mousso_ indigène. Je te recommanderais de faire attention! Pour un oui
ou pour un non, elle va trouver le féticheur, et le féticheur lui donne
je ne sais quoi, qui est malsain dans la soupe. C’est extraordinaire ce
qu’il y a d’Européens qui sont morts de la colique, au Gabon. Et
j’imagine qu’il y en aura encore pas mal.
»Mais des singes aussi, ces sorciers. Au moment où les indigènes sèment
leur mil, ils ont un système à eux pour obtenir du diable, ou de qui tu
voudras, une bonne récolte: ils s’habillent en champ de mil, ils se
couvrent de paille de mil des pieds à la tête, et ils dansent, ils
dansent comme des fous en se jetant de l’eau sur la tête. Comme ça, il y
aura de la pluie, et du grain à faire péter les silos! Les nègres sont
convaincus de l’efficacité du procédé beaucoup plus que nos paysans de
celle des Rogations. Mais eux, les sorciers? Je n’arrivais pas à me
fourrer dans la tête qu’ils pussent avoir confiance dans ces sottises:
s’habiller en meules de foin, penses-tu!
»Et puis voilà qu’une fois il nous tombe sur le dos, du côté de N’Djolé,
l’insurrection obligatoire tous les trois ou quatre ans. De ces petites
secousses de rien du tout, auxquelles on ne consacre pas même une ligne
dans les journaux de Paris, mais embêtantes, malgré ça, quand on est
dedans. Embêtantes parce que ça vous arrive généralement au moment qu’il
ne faut pas, où l’administrateur est en congé, où l’adjoint principal
des affaires indigènes est en tournée pour ramasser l’impôt, ou bien sur
son lit de camp avec la bilieuse--et la moitié des tirailleurs
sénégalais et des miliciens en tournée avec l’adjoint principal, à moins
qu’ils ne soient en bordée: et tu peux être sûr que ces négros savent
tout ça!
»Or, jamais, jamais, ils ne marcheraient sans leur sorcier, le sorcier
est toujours au fond de l’affaire. S’il n’y était pas, il n’y aurait pas
d’insurrection, puisque le bonhomme, pour tout arrêter, n’aurait qu’à
déclarer que les sorts ne sont pas favorables à l’opération, que le sang
du poulet sacrifié est tombé à gauche au lieu de tomber à droite, ou ce
que tu voudras! Et, d’autre part, c’est là qu’est le problème: voilà des
gaillards qui ont tout à perdre si la bataille tourne mal. En tout cas,
ils doivent y perdre leur réputation! D’abord, ils ont prédit que ça
tournerait bien. Ensuite, ils ont vendu, à des prix fous, des centaines
et des centaines de gris-gris qui doivent préserver leurs paroissiens
contre les balles. Si on les estourbit, pourtant, ces paroissiens? Et si
eux-mêmes y passent? Car ils doivent prendre le commandement de la
troupe, justement, en leur qualité de canailles invulnérables par
essence, et de magiciens porte-veine. Pour se décider dans ces
conditions, il faut qu’ils aient eux-mêmes la foi: ça ne peut pas
s’expliquer autrement.
»Eh bien! c’est avec leur sorcier en tête que j’ai vu s’amener, cette
fois-là encore, la bande de sauvages des environs de N’Djolé. De loin,
c’était noir, c’était grouillant, ça faisait comme des fourmis. Mais les
fourmis, c’est silencieux, même dans leur fureur, et ça, ça gueulait, ça
gueulait! Je les attendais à l’entrée du village, avec une douzaine
d’hommes, ce que j’avais de meilleur, de vieux Sénégalais. La contenance
de ma petite troupe me rassura: des gaillards d’attaque qui en avaient
vu de toutes les couleurs, et méprisaient profondément «ces nègres».
Mais la bande approcha, et c’était un bal, figure-toi, beaucoup plus que
ça ne faisait penser à une bataille: deux ou trois cents aliénés qui
chantaient je ne sais quoi, et sautaient en l’air plus haut que les
types des quadrilles payés, dans le temps, au Moulin de la
Galette,--avec leur sorcier, qui chantait et sautait plus haut que les
autres, leur sorcier qui n’était pas habillé en meule de foin, cette
fois, mais tout nu, le corps et la figure peints en rouge et en blanc,
et un casque extraordinaire sur le crâne, un casque qui reproduisait le
corps tout entier d’un formidable oiseau de proie, avec les ailes!
»Je dis à mes Sénégalais:
«A deux-cents mètres, feu sur le sorcier!»
»Ils comprirent. Parbleu, si on descendait le sorcier, tous ces
galapiats foutraient le camp! A deux cents mètres, ils ouvrirent le feu,
et moi-même j’épaulai.
»Tu sais si je suis bon tireur. Quand j’eus lâché mon coup de fusil, je
rouvris l’œil que je venais de cligner, pour regarder, comptant bien
voir le bougre à terre: il se portait comme toi et moi! Et il se
retourna vers sa bande, comme pour dire: «Vous voyez bien!»... Alors ce
fut le bond! Une vague énorme, déchaînée, toujours plus près! Je
continuais à crier:
»--Au sorcier, nom de Dieu! Au sorcier!»
»Je vidai sur lui toutes les cartouches de mon magasin. Je ne tirais pas
au hasard, je visais, je t’assure que je visais, en faisant tous mes
efforts pour garder mon sang-froid: mais peut-être l’ai-je perdu, après
tout. A cinquante mètres, à trente, à vingt, je tirais toujours: et
rien, rien, rien! Et chaque fois, cette gueule devenait plus proche,
terriblement plus proche, ricanante, triomphante, diabolique...
Parfaitement: diabolique. A ce moment, j’ai cru au diable, à toutes ces
histoires de diableries. Je me suis dit: «C’est vrai! Il ne blague pas:
il est verni!»
»J’ai fermé les yeux pour ne pas avoir l’éclair de son espèce de grand
coupe-coupe. Je le sentais déjà sur ma gorge, le coupe-coupe. Tout en
fermant les yeux, j’ai tiré une dernière fois. J’entendis alors mes
Sénégalais rigoler. Ma balle avait traversé le salaud de part en part;
il avait boulé comme un lièvre...
»J’ai fait: «Ouf!» Tu ne peux pas croire combien ça m’aurait embêté de
mourir converti aux sorciers: et j’en étais bougrement près.»
* * * * *
--Bon... Mais les missionnaires chrétiens ne sont pas des sorciers. Ce
n’est pas de la sorcellerie qu’ils tirent leur influence?...
--Qu’en sais-tu? Du moment qu’ils invoquent une puissance invisible,
parlent au nom de cette puissance? Ce n’est pas leur faute, mais pour le
primitif, ils sont des sorciers...