_Archéologie._
Deux de nos distingués collaborateurs du numéro de Noël, M. Georges
Cain, le conservateur du musée Carnavalet, et M. F. Hoffbauer, l'artiste
bien connu, viennent de publier, chacun, un intéressant livre d'art que
nous sommes heureux de signaler à nos lecteurs:
Les _Coins de Paris_ (Flammarion, 7 fr. 50), que nous présente M.
Georges Cain, sont, pour une grande part, la réédition d'un ouvrage,
_Croquis du Vieux Paris_, publié, en 1904, à un très petit nombre
d'exemplaires. Le travail primitif, remanié et augmenté, forme,
aujourd'hui, un luxueux volume, qu'accompagnent de multiples
reproductions de tableaux, de dessins, d'eaux-fortes, de lithographies,
empruntés à des collections particulières, à des musées, à des
bibliothèques privées. L'auteur, dans son introduction, se défend
d'avoir voulu refaire un «guide de l'étranger dans Paris». Point n'était
utile de nous rassurer là-dessus. Nous savions que M. Georges Cain,
négligeant de parti pris le trop décrit, le trop connu, se serait
attaché seulement au rare, sinon à l'inédit, et nous devinions, dès le
titre, qu'il avait désiré simplement nous associer à ses flâneries
d'artiste amoureux de la vieille cité: «Notre but, dit en effet M.
Georges Cain, serait de continuer, par des promenades dans ce qui nous
reste du précieux Paris d'autrefois, la série des documents dessinés ou
gravés que renferme le musée Carnavalet.» Tous les artistes voudront
suivre, par des itinéraires peu usités, le précieux cicerone dans tous
les endroits où l'on trouve encore d'anciennes maisons et de vieux
aspects. Ils verront ressusciter à leurs yeux le Paris de
Louis-Philippe, ce Paris qui était encore «la province» et dans lequel
M. Victorien Sardou, le spirituel préfacier de l'ouvrage, jouait au
cerceau autour de l'Eléphant de la Bastille.
M. Hoffbauer, lui, nous transporte à Borne et nous ramène à des âges
beaucoup plus reculés. Il vient, en effet, d'entreprendre la
reconstitution, par l'image, des aspects de la Ville Éternelle à travers
les siècles. L'idée est heureuse. Depuis les récentes découvertes de M.
Boni, on se méfiait des descriptions un peu conventionnelles, inspirées
par la reconnaissance aux bénéficiaires de la civilisation latine. Une
revision s'imposait et nul mieux que M. Hoffbauer n'était désigné pour
ce travail. La première partie de l'étude, consacrée au _Forum_ (Plon,
20 fr.), est ornée de 4 aquarelles, de 2 gravures hors texte et de 52
dessins dans le texte. Sur un récit sobre et nerveux de M. Thédenat, de
l'Institut, qui nous retrace les phases mouvementées de la vie politique
et religieuse de Borne, M. Hoffbauer a échelonné la série de ses
merveilleuses illustrations. Successivement les monuments de la Ville
Éternelle, fidèlement restitués d'après les documents authentiques, se
dressent à nos regards. Oh! la prestigieuse évocation! le rappel
impérieux de tous nos souvenirs classiques! Voici le temple de Janus, le
collège et les statues des Vestales, la Curia hostilia, le Comitium, la
prison, le Tullianum, les hideuses gémonies, le grand cloaque; puis,
sous la République, la Curie, le Senaeulum, les temples de Saturne et de
la Concorde, les tribunaux, les basiliques; puis encore, sous l'empire,
les arcs de triomphe, les statues et les temples des empereurs, la Voie
Sacrée...; enfin, après le christianisme, les premières églises... C'est
toute la vie romaine, sous ses formes successives, qui, de ces pierres,
de ces arcs et de ces colonnes, surgit exacte et saisissante.
Après les _Peintres modernes_, les _Pierres de Venise_ constituent
l'ouvrage le plus considérable de Buskin. Que fut Buskin? Un archéologue
ou un artiste? Ni l'un ni l'autre. Buskin fut un _sourcier_,
c'est-à-dire un de ceux qui découvrent, partout où elles se trouvent,
des sources de vie. Sous les pierres amoncelées par les foules et que
travaillèrent des milliers d'artistes, il a entendu murmurer des voix
que l'histoire officielle n'a pas su percevoir. Ainsi parlent--et mieux
que d'autres--les _Pierres de Venise_. L'ouvrage, traduit par Mlle
Mathilde P. Crémieux (H. Laurens, 12 fr.) et magnifiquement illustré,
est préfacé par M. Robert de la Sizeranne.
_Beaux-Arts._
Cinq volumes nouveaux viennent de paraître dans la collection des
_Grands Artistes_ (H. Laurens, 2 fr. 50 chaque vol., in-8°, avec 24
gravures hors texte): ce sont les monographies de _Gros_, par M. Henry
Lemonnier, professeur à la Sorbonne; de _Claude Lorrain_, par Baymond
Bouyer; de _Percier et Fontaine_, par Maurice Pouché; de _Ruysdaël_, par
Georges Biat; de Gainsborough, par Gabriel Mourey. Ces cinq études sont
documentées à souhait et si nous signalons particulièrement celle de M.
Maurice Fouché, c'est que Percier et Fontaine, architectes et
décorateurs, créateurs et maîtres incontestés du style empire,
collaborateurs inséparables, sont pour la première fois présentés au
grand public, qui ne les connaissait guère que de nom et de réputation.
Pierre-François-Léonard Fontaine, né à Pontoise en 1762, et Charles
Percier-Bassant, né à Paris en 1764, se rencontrèrent d'abord à l'école
de Peyre jeune, inspecteur des bâtiments du roi, puis se retrouvèrent à
Borne. C'est là qu'en 1788 un événement douloureux, la mort du peintre
Drouais, leur permit d'associer pour la première fois leurs talents déjà
formés: ils firent ensemble un projet de monument que le sculpteur
Michallon exécuta dans l'église de Santa-Maria in via Lata. Trois ans
plus tard, revenus à Paris, séparément, mais tous deux à pied, par
économie, ils exécutaient pour l'ébéniste Jacob, qui avait la fourniture
du mobilier de la Convention, des dessins dans lesquels ils s'étaient
hasardés à restaurer le style antique. Cette tentative réussit et leur
faveur commença. En 1793, ils étaient appelés à la «direction des
décorations» de l'Opéra. C'était la fortune et, tout en continuant à
créer des modèles de meubles, de bronzes d'ameublement, d'objets
d'orfèvrerie, qu'on ne cessa plus de leur commander de toutes parts, ils
purent désormais s'adonner à l'architecture. Ils établirent plus de
projets, à vrai dire, qu'ils ne construisirent de monuments: l'arc de
triomphe du Carrousel et le monument expiatoire de Louis XVI sont les
seules oeuvres complètes qui nous restent d'eux. Mais ils furent surtout
d'admirables restaurateurs, à la Malmaison d'abord, puis à Saint-Cloud,
enfin aux Tuileries et au Louvre, dont ils devinrent les architectes en
1805, à Compiègne, Fontainebleau et au palais Pitti, à Florence. Toutes
les décorations éphémères des fêtes du sacre, puis du deuxième mariage
de Napoléon furent leur ouvrage. Elles étaient imposantes et
majestueuses, comme nous pouvons en juger par les 54 planches du
magnifique volume in-folio publié en 1807: _Sacre et Couronnement de
Napoléon, empereur des Français et roi d'Italie_, et par les 13 planches
du: _Mariage de S. M. l'empereur Napoléon avec S. A. R. l'archiduchesse
Marie-Louise d'Autriche_. Louis XVIII et surtout Louis-Philippe
continuèrent à Fontaine (Percier préférait se consacrer désormais à
l'école qu'il avait fondée) la confiance que lui avait témoignée
Napoléon: c'est dans cette seconde période qu'il restaura Versailles et
le Palais-Royal, et construisit, de 1815 à 1826, le monument expiatoire
de la rue d'Anjou, qui, vu de l'extérieur est souvent jugé un peu lourd,
mais dont on apprécie le grand caractère et la belle ordonnance
lorsqu'on pénètre à l'intérieur.
Tous les volumes de la collection des _Grands Artistes_ sont illustrés
de 24 gravures, très convenablement imprimées, qui reproduisent les
oeuvres caractéristiques du peintre, du sculpteur ou de l'architecte
étudié dans le texte. Il y manque peut-être une vingt-cinquième image:
le portrait de l'artiste lui-même. Les traits de Gros, Ruysdaël, Claude
Lorrain, Gainsborough, et surtout de Percier et de Fontaine, ne nous
sont pas familiers: nous aimerions qu'on nous remette sous les yeux leur
physionomie en même temps qu'on nous rappelle les faits de leur
existence et les phases de leur talent.
De même, dans la collection parallèle des _Villes d'art célèbres_ (H.
Laurens, chaque vol., pet. in-4°, abondamment ill. 3 fr. 50 ou 4 fr.,
selon l'importance), il est permis de regretter l'absence d'un plan de
chacune des cités qui nous sont décrites. Assurément M. Émile Gebhart,
de l'Académie française, ne prétend pas nous guider dans _Florence_ de
la même façon que le Baedeker ou le Joanne, ni M. P.-J. Bié dans
_Nurenberg_, ni M. Pierre Gauthiez dans _Milan_. Mais un plan nous
aiderait cependant à nous orienter parmi les monuments au milieu
desquels on nous promène, à situer les palais, les églises qu'évoquent
pour nous de brillants écrivains dont le texte est semé de reproductions
de photographies.
M. Pierre Gauthiez, artiste érudit, a entrepris de réhabiliter Milan,
que l'on traverse trop souvent sans l'étudier, pour courir vers d'autres
villes d'une beauté plus illustre. Il est un enthousiaste du Dôme trop
souvent décrié: «... Je n'ignore pas, dit-il, qu'il est de bon goût, et
raffiné, d'affecter, au nom du gothique, un grand mépris pour la
cathédrale milanaise. Cette affectation de dédain, et les plaisanteries
faciles, empruntées à la pâtisserie le plus souvent ou à la lingerie,
sont simplement ineptes. Si la cathédrale de Chartres est la rude fleur
d'un pays morne, gris et pâle, quand la moisson ne le fait point roux;
si Notre-Dame de Paris, ou Laon, ou Reims, ou Bourges, expriment l'âpre
mysticisme de nos terres barbares, pourquoi ce pays doux et gras du
Milanais, dont l'allégresse accueille et dont le charme enivre, après la
traversée des Alpes, n'aurait-il pas reçu le droit d'exprimer la forme
de sa religion dans cette blanche église, immense, à mille clochetons,
immaculée comme les glaciers que l'on découvre de son toit, offerte au
soleil et aux molles pluies argentées comme les plaines qui lui font un
magnifique piédestal? Est-ce que la vigne lombarde est courte et bossue,
et revêche, comme nos ceps? Ne s'enlace-t-elle point aux mûriers pour
s'épanouir en guirlandes? Et l'air qui joue autour du Dôme a-t-il rien
de commun avec notre ciel dur et belliqueux? Ces gens avaient du marbre,
et non une pierre austère et rugueuse. Ils ont fait leur cathédrale en
marbre...»
A qui l'éditeur pouvait-il demander la monographie de Florence, sinon à
M. Émile Gebhart? On devine avec quelle faveur cet érudit académicien,
ce lettré exquis, analyse l'âme et la race florentines, répète ce que
racontent les vieilles pierres de Florence, inventorie ses trésors
d'art.
Trois plaquettes consacrées à _Rossini_ par Lionel Dauriac, à _Gounod_
par P.-L. Hillemacher, à _Liszt_, par M. D. Calvocoressi, inaugurent une
nouvelle série: celle des _Musiciens célèbres_ (H. Laurens, 2 fr. 50
chaque vol. petit in-8º). Ces études ne sont pas seulement intéressantes
et élégamment écrites; elles sont présentées avec une illustration
documentaire et anecdotique, aussi fidèle que variée: portraits,
fac-similés de pages autographes, reproductions de costumes, de décors,
de ballets, caricatures, etc.,--richesses iconographiques enfouies en
des musées, des bibliothèques, des conservatoires, et dont la plupart
sont utilisées pour la première fois.
M. Romain Rolland (célèbre depuis quelques semaines pour avoir obtenu le
prix de l'Académie féminine de _la Vie heureuse_, avec son roman
_Jean-Christophe_), vient de publier, dans la collection, des _Maîtres
de l'art_, une biographie de _Michel-Ange_ (Librairie ancienne et
moderne,3 fr. 50). En 160 pages, M. Romain Rolland a su être complet:
l'oeuvre gigantesque et la vie enfiévrée de Michel-Ange apparaissent
dans ce petit livre avec un relief saisissant. On trouve à la fin du
volume une table chronologique, un catalogue des principales peintures
et sculptures, enfin une bibliographie comprenant les écrits de
Michel-Ange et ceux qui lui ont été consacrés.
_Voyages._
L'Espagne est un pays charmant!... Certes oui, l'Espagne pittoresque,
vue, contée et crayonnée par un artiste! M. J. Worms a fait plusieurs
voyages au delà des Pyrénées à des époques où il y avait encore des
Pyrénées, des costumes nationaux, des traditions originales. Au gré des
étapes de sa vie ambulante de peintre, il a recueilli des impressions et
croqué des types qui ne sont plus ou presque plus. Du tout, enfin, il a
fait un beau livre, _Souvenirs d'Espagne_ (H. Floury, éd.), riche en
illustrations ingénieuses et piquantes.
On sait qu'en vingt-sept mois la mission du Bourg de Bozas traversa
l'Afrique, de la mer Rouge à l'Atlantique, en passant par la Somalie,
l'Éthiopie, les plateaux du haut Nil et le Congo. M. du Bourg de Bozas
mourut sur l'Ouellé, près du but. Ainsi se termine sur une page tragique
le récit de cette exploration. _De là mer Rouge à l'Atlantique_ (de
RUDEVAL, 30 fr.), dont nos lecteurs connaissent déjà au moins l'un des
épisodes, une curieuse chasse à l'éléphant qui fut relatée dans
_L'Illustration_. L'ouvrage, illustré d'après les photographies de la
mission, est présenté par une préface de M. R. de Saint-Arroman.