«Les agents sont de brav' gens», dit une chanson montmartroise; et la
chanson dit vrai. Ce sont de braves gens à qui bien injustement Paris
rend la vie dure quelquefois. Ils auront mal fini l'année. Pendant les
trois semaines que dura la grève de nos terrassiers, je les retrouvais à
chaque instant, groupés autour des chantiers déserts, les mains tendues
aux petites flammes des braseros. Des gardes républicains sans armes
(encore de braves gens!) se mêlaient à eux; et tous demeuraient là,
paisibles, dans la nuit et dans le froid, guettant la bagarre possible,
toujours prêts à courir--sans phrases--au-devant de quelque mauvais
coup. Les terrassiers sont redevenus sages et ce sont, à présent, les
garçons épiciers qui se fâchent. Le bon _sergot_, lui, subit sa destinée
sans colère. Des chantiers du Métro nous l'avons vu passer aux
devantures des marchands de comestibles et, depuis huit jours, y monter
la garde, impassible spectateur du tapage et des affolements qui parent
d'une si pittoresque physionomie cette dernière semaine de décembre.
Car c'est l'affolement. Cohue sur les trottoirs; bousculade et asphyxie
dans les magasins; les boulevards me font penser aux quais d'une gare où
vingt mille personnes auraient peur, en même temps, de manquer le train.
Y a-t-il, dans les rues, plus de voitures que la semaine dernière?
Assurément non; mais, au lieu de fiacres vides qui stationnent, il y a
des fiacres pleins qui courent, et cela donne aux yeux, dès que vient la
nuit et que s'allument les lanternes, une impression d'enfer joyeux...
La population des piétons aussi semble doublée, et l'on n'avance, entre
la Madeleine et la porte Saint-Denis, qu'en jouant des coudes. Pourquoi?
C'est que tout Paris est dans la rue. Tout Paris fait ses emplettes,
fiévreusement, dans une hâte folle. Et cependant voilà plus de quinze
jours que s'offraient à, nous les tentations des étalages de nouvel an.
On s'y arrêtait paresseusement; on pensait: «Je verrai demain.» Et voici
que l'heure presse et que, tout de même, il faut prendre un parti. Alors
on court, on se rue, on prend d'assaut le sac de bonbons, le livre
d'étrennes, le jouet, le bibelot, qui ne sont exactement ni le bibelot,
ni le jouet, ni le volume, ni le sac de bonbons qu'on souhaitait
d'acheter. Mais quoi? On est en retard. Tout le monde est en retard et
de ce désarroi universel résulte une prodigieuse agitation de fête.
*
* *
Est-on, au fond, si gai que cela? Non. C'est un vacarme qui ressemble à
de la gaieté; mais ce n'est pas de la gaieté. Je suis sûre que si l'on
pouvait interrompre un instant cette diabolique bousculade, arrêter au
passage ces gens qui courent, les mains pleines de paquets, et leur
demander: «Vous amusez-vous?» la plupart répondraient: «Mais non! Je
m'ennuie horriblement, et je n'ai pas vécu, depuis un an, une semaine
plus désagréable que celle-ci!»
Ils auraient sujet de se plaindre, en effet. Les étrennes sont devenues
un formidable impôt et qui entame douloureusement, au début de l'année,
certains budgets. Que d'appétits déchaînés, juste ciel! Je ne vois
autour de moi, depuis hier, que des yeux quêteurs et des mains tendues.
Mon concierge et mes domestiques m'enveloppent de sourires menaçants;
mon coiffeur m'épie; mon facteur, armé d'un almanach, m'a rendu visite,
et trois porteurs de journaux m'ont présenté, avec leurs souhaits, les
listes des périodiques déposés par eux, depuis janvier 1905, au
rez-de-chaussée de ma maison. Personne ne veut être oublié. J'ai dû
subir les compliments des délégués de diverses corporations attachées au
fonctionnement de mon ascenseur, à l'entretien de mon immeuble, au
nettoyage de ma rue... et de son sous-sol. Mes fournisseurs eux-mêmes me
font de petits présents; mais ces fournisseurs ont des enfants à qui je
devrai rendre la politesse... Il y a enfin les vrais cadeaux;--ceux qui
coûtent cher, ou dont le choix impose un effort à l'imagination. Je suis
entourée d'amis que cet effort rend très malheureux. Donneront-ils des
fleurs, ou des bonbons? Oui, des bonbons; mais lesquels? Mme X...
préfère les marrons glacés; Mlle Z..., le chocolat; à moins que ce ne
soit le contraire; ils n'ont pas noté la chose; ils ne savent plus. Ils
ignorent aussi si le petit Chose aime les livres, ou s'il ne préfère pas
un jouet; et, là encore, les choix sont embarrassants; tel jouet peut
déplaire et tel livre paraître absurdement grave ou d'une piteuse
frivolité. L'opinion de l'enfant importerait peu, à la rigueur; mais il
y a celle des parents qu'on ménage, et aux yeux de qui l'on ne voudrait
pas passer pour un monsieur sans discernement.
Les même; scrupules rendent très difficile aux hommes le choix des
étrennes féminines. Il est malaisé de deviner ce qu'une femme désire;
d'autant qu'elle-même ne le sait pas toujours très bien. On voudrait
découvrir pour elle, sans s'y ruiner tout à fait, le cadeau idéal:
l'objet imprévu, la spirituelle trouvaille qui amusera, touchera, et
devant quoi l'on aura le vaniteux plaisir de l'entendre s'écrier: «Où
dénichez-vous ces merveilles?»--ou bien: «J'en désirais un depuis des
années... comment le saviez-vous?» En attendant, on cherche, on hésite,
on s'énerve; on est de très mauvaise humeur...
*
* *
Ephémères soucis! Dans deux jours, l'année nouvelle s'ouvrira, et les
plus grincheux lui souriront. Ils subiront la contagion de l'universelle
joie qui emplit ce jour-là les âmes des enfants et des humbles,--de tous
ceux qui reçoivent des étrennes, au lieu d'en donner. Ils se sentiront
heureux de tous les petits bonheurs qu'ils ont, même en rechignant,
répandus autour d'eux;--et contents aussi d'entamer le calendrier neuf.
Ce calendrier neuf, c'est le commencement heureux d'on ne sait quoi;
c'est l'espérance ouverte sur des bonheurs possibles et qu'on a manques;
c'est la promesse des réparations, des revanches attendues; c'est les
trois cent soixante billets superposés d'une loterie qui recommence.
Y sera-t-on plus heureux cette année que l'autre? Avant quelques
semaines, on ne songera même plus à se poser la question. Les vieilles
habitudes seront reprises; les soucis d'hier nous auront ressaisis et il
nous semblera qu'il n'y a rien de changé dans l'histoire de chacun de
nous. Nous penserons simplement que nous avons un an de plus, et je
connais quelques femmes que cette pensée contristera.
Pour l'instant, elles ne songent point à s'en plaindre. Elles oublient
l'ennui de vieillir; elles se laissent aller, comme tout le monde, à la
bonne griserie du Jour de l'An, sourient à l'année qui vient, et ne
regrettent rien de celle qui s'en va.
Elle laissera en moi, cette année 1905, un souvenir très doux, très
reconnaissant; car elle m'a procuré une joie dont je ne soupçonnais pas,
avant de l'avoir éprouvée, l'infinie douceur et les amusantes surprises:
la joie de se confier de loin, par l'écriture, à des milliers d'êtres
qu'on ne voit pas, qu'on ne verra jamais. Qui sont-ils? Où va la
confidence, joyeuse ou triste, qu'on vient de livrer à la feuille du
journal? Ces petites pages, détachées du carnet où l'on a pris, jour à
jour, l'habitude d'annoter sa vie, qui les lira?
C'est d'abord une inquiétude... une inquiétude qui va jusqu'à
l'angoisse. On voudrait connaître ces étrangers mystérieux par qui on se
sent guettée; savoir l'opinion qu'ils ont de vous. «Suis-je une bavarde
dont on se moque, ou une ignorante dont on a pitié?» Et puis, un beau
jour, le courrier vous apporte une lettre; une autre la suit bientôt;
puis une autre... Et il y a de tout, dans ces lettres: des paroles qui
encouragent, des doléances, des remerciements, des critiques; et tantôt
une louange qui rend fière; et tantôt une petite semonce qui rend
modeste. N'importe! On n'est plus seule; on sent se former et, de
semaine en semaine, grossir autour de soi comme un cortège d'amis
invisibles; et désormais c'est _pour eux_ que l'on pense, et c'est pour
eux que l'on écrit.
J'ai goûté pendant une année cette joie très profonde; j'en remercie de
tout mon coeur, en prenant aujourd'hui congé d'eux, les lectrices et les
lecteurs de ce journal.
Lorsqu'en janvier dernier, le directeur de _L'Illustration_ voulut bien
m'inviter à détacher de mon carnet, pour les publier ici, quelques-unes
des «impressions» de ma deuxième année de Paris, il fut amicalement
convenu entre nous que la place que me cédait--pour douze mois--le très
spirituel écrivain qui l'occupait alors! lui serait rendue le jour même
où ce bail prendrait fin. Les douze mois sont passés.
Les lecteurs de _L'Illustration_ connaissent depuis longtemps M.
Nozière, qui, sous la signature d'André Fagel, leur livra pendant
plusieurs années les leçons de sa fine expérience des gens et des choses
de Paris. Ce sont, de nouveau, les chroniques de M. Nozière qu'ils
trouveront à cette place, à partir de la semaine prochaine.
Encore une fois, l'Etrangère à qui tant de bienveillance fut témoignée
leur dit merci; et, suivant la vieille formule qu'aucune formule
meilleure ne remplacera, elle leur souhaite, à toutes et à tous, une
bonne année.