On n’a pas encore nommé l’auteur d’un livre célèbre, publié au
commencement de la Révolution et intitulé: _Essai historique sur la
vie de Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France, pour servir à
l’histoire de cette princesse_. A Londres, 1789; in-8 de 79 p. Ce
libelle, qui eut alors un immense succès et qui fut réimprimé plusieurs
fois clandestinement, a été recherché et anéanti avec soin par ordre
de la cour; les exemplaires qui ont échappé à cette destruction
systématique ne sont pourtant ni rares ni chers. Quant à la seconde
partie, plus rare que la première, elle pourrait bien ne pas être
sortie de la même plume.
Dans l’introduction, l’éditeur, qui destinait cet Essai historique «à
porter le repentir et le remords dans l’âme d’une femme coupable,» se
défend de l’accusation de libelliste qu’on voudrait lui adresser, et
déclare qu’il ne croit pas avoir dépassé les bornes de l’histoire;
il dit que cet ouvrage _anonyme_ a été _trouvé_ à la Bastille, après
la prise de cette forteresse, le 14 juillet 1789, et que c’est
vraisemblablement le même manuscrit qui fut racheté _à tout prix_, au
moment où il allait être publié, et qui avait alors pour titre: _Les
Passe-temps d’Antoinette_.
Un vieux bouquiniste, fort bien instruit des particularités secrètes
de la Révolution, dans laquelle il avait joué un assez triste rôle
(je l’ai connu, en 1829, étalant ses livres sur le parapet du quai
Malaquais, vis-à-vis de la rue des Saints-Pères), m’a plusieurs fois
assuré que ce pamphlet, payé par le duc d’Orléans, était de Brissot,
lequel fut mis à la Bastille pour l’avoir fait imprimer à Paris, chez
Lerouge, sous la rubrique de Londres. Le bouquiniste me racontait
qu’il avait coopéré lui-même à la saisie de l’édition, qu’on enleva du
domicile de Brissot, pour la transporter au greffe de la Bastille. M.
Laurence, graveur au Palais-Royal, avait connaissance personnelle de ce
fait, très-important pour l’histoire littéraire et politique des causes
de la Révolution. M. Laurence avait été attaché, en 1789, au cabinet
particulier du lieutenant de police, et, par conséquent, il savait
mieux que personne les motifs de la détention des prisonniers de la
Bastille.
D’après cette indication, que mon bouquiniste appuyait de témoignages
incontestables, nous avons, en effet, retrouvé le style déclamatoire
et fleuri de l’avocat Brissot dans cette notice bourrée de calomnies,
mais écrite avec esprit et agrément. M. de Montrol, dans les excellents
_Mémoires de Brissot_ qu’il a rédigés avec les documents fournis par
la famille, donne une autre cause au dernier emprisonnement de ce
publiciste, qui ne se faisait pas faute de lancer un pamphlet de plus
ou de moins; celui que nous signalons ne paraît pas avoir été connu du
rédacteur des _Mémoires_.
Nous avons entre les mains deux éditions de cette brochure, toutes deux
offrant le même nombre de pages, mais différentes d’impression pour
le papier comme pour les caractères: dans l’une, mieux imprimée que
l’autre, l’introduction est en italiques et les notes sont en petit
texte. Ce sont surtout ces notes qui trahissent Brissot: ses idées,
ses haines, ses sentences, son anglicanisme, tout l’homme enfin, se
montrent à chaque ligne. Mais on ne doit pas supposer que Brissot ait
continué son ouvrage, auquel un misérable faiseur de romans obscènes
(le marquis de Sade, dit-on) ajouta une seconde partie, sous ce titre:
_Essai historique sur la vie de Marie-Antoinette, reine de France et
de Navarre, née archiduchesse d’Autriche le 2 novembre 1755_; orné de
son portrait et rédigé sur plusieurs manuscrits de sa main. _De l’an de
la liberté françoise 1789, à Versailles, chez la Montansier, hôtel des
Courtisanes._ Cette suite, dont il existe aussi plusieurs éditions, est
peu commune.
On voit, par la liste des livres saisis qui étaient conservés au
dépôt de la Bastille, sous le cachet de M. Lenoir, que cinq cent
trente-quatre exemplaires de l’_Essai historique sur la vie de
Marie-Antoinette_ avaient été retirés de la circulation, où, sans
doute, ils sont rentrés après la prise de la Bastille. On a prétendu
que Marat était l’auteur du libelle, composé sous les auspices du duc
d’Orléans, et que l’édition originale avait été fabriquée dans la cave
où il imprimait en cachette son journal de l’_Ami du peuple_.