LIVRES A L’INDEX EN 1774.

Nous avons plusieurs recueils assez volumineux offrant la nomenclature

de tous les livres qui, depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours,

ont été mis à l’index par le Saint-Siége apostolique, et signalés ainsi

à l’animadversion de tous les fidèles. Ce fut seulement vers 1540, que

la Cour de Rome eut l’idée de séparer ainsi le bon grain de l’ivraie,

dans un temps où des ouvrages en tous genres étaient plus ou moins

infectés du poison de la Réformation. Depuis ce premier Index, rédigé à

la hâte et encore peu étendu, de nombreux suppléments sont venus sans

cesse augmenter la liste des livres interdits sans rémission, et l’on

peut dire que la réunion de tous ces livres formerait aujourd’hui une

bibliothèque considérable, très-curieuse et même assez bien choisie.

Il faut constater cependant que l’autorité civile, du moins en France,

n’a pas accepté les yeux fermés l’Index ultramontain, et que dès le

commencement du dix-septième siècle une foule d’ouvrages, marqués du

sceau de la réprobation papale, étaient fort honorablement approuvés

par les bons esprits de France et souvent réimprimés avec privilége du

roi.

Mais il y eut dès lors un Index spécial, préparé au point de vue

de la politique monarchique, des libertés de l’Église gallicane,

et de l’_honnêteté_ française; index variable de sa nature, et

continuellement modifié par l’administration et par les magistrats.

Cet Index purement civil, confié exclusivement au syndicat de la

corporation des libraires, n’a jamais été mis au jour, sans doute parce

qu’il se modifiait suivant les circonstances. Le temps et l’usage se

chargeaient d’innocenter tel ouvrage qui avait été d’abord dénoncé

à la police et condamné par les tribunaux. Il serait utile, pour

l’histoire littéraire, de refaire cet Index de la Librairie, par ordre

chronologique, et de montrer par là les inexplicables changements de

l’opinion, en ce qui concerne les délits vrais ou prétendus de la

pensée et de la presse. Mais où retrouver les éléments de cet Index,

à partir du procès criminel intenté aux poëtes Théophile, Frenicle et

Colletet, en 1623, à l’occasion du _Parnasse satirique_? Le savant

Gabriel Peignot nous a donné deux volumes de Dictionnaire raisonné,

seulement pour les livres _condamnés au feu_; il faudrait au moins

quatre volumes pour les livres condamnés tacitement et supprimés par la

police, jusqu’à la Révolution de 89.

En attendant que ce grand travail bibliographique s’exécute, nous

publierons ici une liste assez longue des ouvrages qui furent retirés

par les experts-syndics de la Librairie et détruits, sinon vendus

sous le manteau, lors de la vente publique des livres de feu M. de

Rochebrune, commissaire au Châtelet de Paris. Ce digne commissaire,

qui figure plusieurs fois d’une manière plaisante dans les journaux

de Bachaumont, était un excellent homme, un peu naïf et crédule, mais

très-ami des livres et des gens de lettres. Sa bibliothèque s’était

enrichie naturellement dans les expéditions de saisie qu’il eut à

faire pendant quarante ans à Paris: il avait ramassé de la sorte

beaucoup de livres très-rares et très-singuliers, qu’il lisait à ses

heures pour se délasser des fatigues du commissariat; il tenait aussi

certains volumes suspects, imprimés ou manuscrits, de la munificence

des auteurs, qu’il avait conduits à la Bastille, ou au For-l’Évêque, ou

au Châtelet, avec une déférence et une politesse dont les patients lui

savaient gré, d’autant plus qu’elles ne faisaient pas partie obligée de

son ministère. M. de Rochebrune était même lié intimement avec Piron,

Collé, Vadé, et quelques autres de même joyeuse humeur. Il fut regretté

au Parnasse, dans les tavernes et chez les libraires.

Mussier fils, qui avait sa librairie sur le quai des Augustins, au

coin de la rue Gît-le-Cœur, fut choisi pour dresser le catalogue

des livres de M. de Rochebrune; la vente devait avoir lieu dans la

maison mortuaire, rue Geoffroy-l’Asnier. Mussier fils mit à part les

ouvrages défendus, les recueils de gravures obscènes, les livres trop

licencieux, les poésies trop érotiques. Nous voulons bien croire que

tout cela fut brûlé impitoyablement, quoique la vente en fût alors

très-facile par l’entremise des colporteurs qui exerçaient le commerce

secret de la librairie. Ensuite le libraire disposa les cartes de

son Catalogue; mais, au moment de l’impression, ces cartes furent

soumises à un nouveau contrôle d’experts qui marquèrent à l’encre

rouge une centaine d’articles, qu’on ne pouvait pas même exposer, par

leurs titres, au scandale de la publicité. La place que ces articles

occupaient est restée en blanc dans le Catalogue où les experts ont

laissé figurer une quantité d’ouvrages aussi et plus dangereux que ceux

qu’ils supprimaient. Parmi ces derniers, dont nous publions la liste

telle que les experts l’ont rédigée, on remarquera bien des livres,

qui aujourd’hui ne scandalisent personne, et auxquels la police ne se

soucie plus de donner la chasse dans les catalogues de la librairie de

luxe ou de la librairie à bon marché.

Voici cette liste curieuse, qui servira désormais à remplir les lacunes

que les bibliographes regrettaient de trouver dans le célèbre Catalogue

du commissaire Rochebrune.

Énigmes et découvertes bibliographiques · 第 43 / 82 题