Nous avons plusieurs recueils assez volumineux offrant la nomenclature
de tous les livres qui, depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours,
ont été mis à l’index par le Saint-Siége apostolique, et signalés ainsi
à l’animadversion de tous les fidèles. Ce fut seulement vers 1540, que
la Cour de Rome eut l’idée de séparer ainsi le bon grain de l’ivraie,
dans un temps où des ouvrages en tous genres étaient plus ou moins
infectés du poison de la Réformation. Depuis ce premier Index, rédigé à
la hâte et encore peu étendu, de nombreux suppléments sont venus sans
cesse augmenter la liste des livres interdits sans rémission, et l’on
peut dire que la réunion de tous ces livres formerait aujourd’hui une
bibliothèque considérable, très-curieuse et même assez bien choisie.
Il faut constater cependant que l’autorité civile, du moins en France,
n’a pas accepté les yeux fermés l’Index ultramontain, et que dès le
commencement du dix-septième siècle une foule d’ouvrages, marqués du
sceau de la réprobation papale, étaient fort honorablement approuvés
par les bons esprits de France et souvent réimprimés avec privilége du
roi.
Mais il y eut dès lors un Index spécial, préparé au point de vue
de la politique monarchique, des libertés de l’Église gallicane,
et de l’_honnêteté_ française; index variable de sa nature, et
continuellement modifié par l’administration et par les magistrats.
Cet Index purement civil, confié exclusivement au syndicat de la
corporation des libraires, n’a jamais été mis au jour, sans doute parce
qu’il se modifiait suivant les circonstances. Le temps et l’usage se
chargeaient d’innocenter tel ouvrage qui avait été d’abord dénoncé
à la police et condamné par les tribunaux. Il serait utile, pour
l’histoire littéraire, de refaire cet Index de la Librairie, par ordre
chronologique, et de montrer par là les inexplicables changements de
l’opinion, en ce qui concerne les délits vrais ou prétendus de la
pensée et de la presse. Mais où retrouver les éléments de cet Index,
à partir du procès criminel intenté aux poëtes Théophile, Frenicle et
Colletet, en 1623, à l’occasion du _Parnasse satirique_? Le savant
Gabriel Peignot nous a donné deux volumes de Dictionnaire raisonné,
seulement pour les livres _condamnés au feu_; il faudrait au moins
quatre volumes pour les livres condamnés tacitement et supprimés par la
police, jusqu’à la Révolution de 89.
En attendant que ce grand travail bibliographique s’exécute, nous
publierons ici une liste assez longue des ouvrages qui furent retirés
par les experts-syndics de la Librairie et détruits, sinon vendus
sous le manteau, lors de la vente publique des livres de feu M. de
Rochebrune, commissaire au Châtelet de Paris. Ce digne commissaire,
qui figure plusieurs fois d’une manière plaisante dans les journaux
de Bachaumont, était un excellent homme, un peu naïf et crédule, mais
très-ami des livres et des gens de lettres. Sa bibliothèque s’était
enrichie naturellement dans les expéditions de saisie qu’il eut à
faire pendant quarante ans à Paris: il avait ramassé de la sorte
beaucoup de livres très-rares et très-singuliers, qu’il lisait à ses
heures pour se délasser des fatigues du commissariat; il tenait aussi
certains volumes suspects, imprimés ou manuscrits, de la munificence
des auteurs, qu’il avait conduits à la Bastille, ou au For-l’Évêque, ou
au Châtelet, avec une déférence et une politesse dont les patients lui
savaient gré, d’autant plus qu’elles ne faisaient pas partie obligée de
son ministère. M. de Rochebrune était même lié intimement avec Piron,
Collé, Vadé, et quelques autres de même joyeuse humeur. Il fut regretté
au Parnasse, dans les tavernes et chez les libraires.
Mussier fils, qui avait sa librairie sur le quai des Augustins, au
coin de la rue Gît-le-Cœur, fut choisi pour dresser le catalogue
des livres de M. de Rochebrune; la vente devait avoir lieu dans la
maison mortuaire, rue Geoffroy-l’Asnier. Mussier fils mit à part les
ouvrages défendus, les recueils de gravures obscènes, les livres trop
licencieux, les poésies trop érotiques. Nous voulons bien croire que
tout cela fut brûlé impitoyablement, quoique la vente en fût alors
très-facile par l’entremise des colporteurs qui exerçaient le commerce
secret de la librairie. Ensuite le libraire disposa les cartes de
son Catalogue; mais, au moment de l’impression, ces cartes furent
soumises à un nouveau contrôle d’experts qui marquèrent à l’encre
rouge une centaine d’articles, qu’on ne pouvait pas même exposer, par
leurs titres, au scandale de la publicité. La place que ces articles
occupaient est restée en blanc dans le Catalogue où les experts ont
laissé figurer une quantité d’ouvrages aussi et plus dangereux que ceux
qu’ils supprimaient. Parmi ces derniers, dont nous publions la liste
telle que les experts l’ont rédigée, on remarquera bien des livres,
qui aujourd’hui ne scandalisent personne, et auxquels la police ne se
soucie plus de donner la chasse dans les catalogues de la librairie de
luxe ou de la librairie à bon marché.
Voici cette liste curieuse, qui servira désormais à remplir les lacunes
que les bibliographes regrettaient de trouver dans le célèbre Catalogue
du commissaire Rochebrune.