A. DIANE OU ANGE.

En dépit de l’approbation des docteurs en théologie, le sieur de

Cholières, qui avait déjà consacré un curieux chapitre au mariage

dans ses _Après-disnées_, revient gaillardement à ce sujet qu’il

connaissait, comme il le dit, _experto crede Roberto_, et il

entasse, sur le compte des Babyloniens, des Turcs, des Moscovites et

de la plupart des peuples étrangers, une foule de descriptions peu

ou point décentes sur les usages nuptiaux. Il a soin de laisser de

côté les chapitres de la France, de l’Angleterre et d’autres pays de

l’Europe: a beau parler, qui vient de loin: «Puisque le mariage est

tant à priser, dit-il malignement dans son avant-propos, j’inférerai

qu’il m’est loisible, voire honneste, d’entamer propos, qui, quoy

que diametralement ne passe par la ligne du milieu, par reflexion

neantmoins, se rapproche au centre nuptial.» On peut dire qu’il était

là dans son centre. La _Forest nuptiale_ est du domaine rabelaisien et

n’a rien de commun avec la _Sylva nuptialis_ de Nevizanus.

LES

AMOURS FOLASTRES ET RÉCRÉATIVES

DU FILOU ET DE ROBINETTE[10].

[10] Dediez aux Amoureux de ce temps, par l’un des plus rares

esprits. _A Bourg en Bresse, par Jean Tainturier_, 1629,

in-16 de 84 pages.

Le savant auteur du _Manuel du Libraire_, en décrivant ce petit livre

dans la dernière édition de son admirable ouvrage, l’a qualifié ainsi:

«Roman comique, peu connu.» En effet, on ne l’avait pas vu passer dans

les ventes publiques, avant celle de Charles Nodier, où un charmant

exemplaire, relié en maroquin vert par Kœhler, ne fut vendu que 62

francs, parce qu’on ne connaissait pas encore _les Amours folastres et

récréatives du Filou et de Robinette_, dans le monde des bibliophiles.

Mais Charles Nodier le connaissait bien, ce curieux roman comique

et satirique, et il eût certainement consacré, à un livret dont il

savait tout le prix, une de ces notes que lui seul pouvait faire, si la

mort lui eût laissé le temps de terminer lui-même le Catalogue de sa

bibliothèque. M. G. Duplessis, qui fut le continuateur de ce Catalogue

posthume, n’a pas remplacé la note que nous regrettons, par cette vague

indication: «Joli exemplaire d’un petit roman presque introuvable et

d’une gaieté un peu libre.»

Ce roman était si peu connu que Lenglet-Dufresnoy ne l’avait pas

cité dans sa _Bibliothèque des romans_. Plus tard, il figurait

dans l’immense collection de romans français formée par le duc de

la Vallière (voyez le nº 10236 du Catalogue de Nyon) et le marquis

de Paulmy. Mais ce dernier, qui avait pris la peine de lire ou de

feuilleter la plupart de ces romans, s’était montré fort injuste à

l’égard de cette histoire divertissante, qu’il a inscrite dans son

Catalogue manuscrit avec un jugement dont nous appellerons, en invitant

les amateurs de notre littérature gauloise à décider la question: «Ce

petit roman est rare et mauvais.»

Espérons, pour l’honneur littéraire du marquis de Paulmy, qu’il avait

confié l’examen de ce petit roman à un de ses secrétaires, Mayer,

Contant d’Orville ou Legrand d’Aussy, qui étaient chargés de préparer

des notices pour la _Bibliothèque universelle des romans_, ou pour

les _Mélanges tirés d’une grande bibliothèque_, et qui s’acquittaient

souvent de cette tâche avec aussi peu de goût que de conscience. Quoi

qu’il en soit, la Bibliothèque de l’Arsenal possède deux exemplaires

de ce volume rarissime.

Quel en est l’auteur, que le titre proclame _l’un des plus rares

esprits_ de son temps? Nous regrettons de ne l’avoir pas découvert,

malgré nos recherches. Cependant nous avions pensé d’abord à Marcelin

Allard, né en Forez, qui avait publié en 1605 la _Gazette françoise_,

recueil bizarre et amusant, lequel renferme beaucoup de détails sur

les mœurs de sa province, assez voisine de la Bresse; mais il n’est

pas sûr que Marcelin Allard ait vécu jusqu’en 1629. Nous ne pouvions

oublier que le savant Claude-Gaspard Bachet, sieur de Méziriac, et le

poëte Nicolas Faret, l’un et l’autre originaires de Bourg en Bresse,

étaient aussi contemporains du Filou et de Robinette; mais l’histoire

littéraire n’a jamais soupçonné que l’auteur de _l’Honnête homme_ et

le traducteur des Épîtres d’Ovide eussent fourvoyé leur muse décente

dans le genre trivial et facétieux. Nous nous sommes donc rejetés sur

Charles Sorel, qui, n’étant pas encore historiographe de France, ne

se faisait pas scrupule de composer ou de faire imprimer des romans

gaillards sous le pseudonyme du comédien Moulinet, sieur du Parc. On

peut constater, il est vrai, beaucoup d’analogie entre le _Francion_

et les _Amours folastres et récréatives du Filou et de Robinette_:

l’esprit gaulois, mélangé de naïveté et de malice, que Sorel mettait

alors dans ses livres, se retrouve au même degré dans les deux ouvrages

qui sont à peu près du même temps, car la première édition de _la Vraie

Histoire comique de Francion_ est de 1622. Dès l’année 1613, Sorel

avait fait paraître _les Amours de Floris et de Cléonthe_, qui ne

valent peut-être pas _les Amours du Filou et de Robinette_.

Une objection se présente tout d’abord, que nous n’avons pas résolue.

Comment le Parisien Charles Sorel aurait-il fait imprimer un de ses

ouvrages à Bourg-en-Bresse? Passe encore s’il eût été Bressan ou

Forésien. De plus, n’est-il pas singulier que le second livre imprimé

à Bourg-en-Bresse soit justement un petit roman comique, assez libre,

dans le genre de ceux qu’on appréciait surtout à la cour et que les

_beaux esprits de ce temps_ ne se lassaient pas de produire? Le premier

livre imprimé à Bourg-en-Bresse, deux ans auparavant, chez le même Jean

Tainturier, est la traduction des _Épistres d’Ovide en vers françois,

avec un commentaire fort curieux_, par Claude-Gaspard Bachet, sieur

de Méziriac. On sait combien cette édition est rare; on peut supposer

que l’auteur ne l’avait fait imprimer que pour ses amis. Or le sieur

de Méziriac, ami de Racan, de Malherbe et des poëtes en renom à cette

époque, avait passé plusieurs années à Paris dans leur société, avant

de revenir se fixer en Bresse, dans sa ville natale, où il s’était

marié richement et où il menait le train d’un grand seigneur. Son

commentaire sur les épîtres d’Ovide ne prouve pas seulement son

érudition; il donne la mesure et le ton de son esprit galant, délicat

et agréablement caustique. Ce n’est pas dire que nous dussions lui

attribuer, un peu à l’aventure, la composition des _Amours du Filou

et de Robinette_, mais il avait certainement introduit l’imprimerie

à Bourg-en-Bresse et fait venir dans cette ville Jean Tainturier

pour imprimer ses propres ouvrages. On peut donc croire avec assez

de vraisemblance qu’il ne fut pas étranger à l’impression ou à la

réimpression de ce roman comique, qu’un de ses amis, Charles Sorel

peut-être, lui avait envoyé de Paris pour le divertir.

L’éditeur, dans sa dédicace aux Amoureux de ce temps, ne nomme pas

l’auteur, qui a voulu garder l’anonyme; mais il déclare que cet auteur

était _grandement versé aux discours amoureux_, c’est-à-dire déjà connu

par d’autres ouvrages traitant de matières amoureuses; en outre, il

promet de s’occuper d’un commentaire destiné à éclaircir _l’obscurité

de cette œuvre importante_. Voilà bien le commentateur Claude-Gaspard

Bachet, sieur de Méziriac. On doit induire, de ce passage, que le roman

des _Amours du Filou et de Robinette_ faisait allusion à des faits et à

des personnages véritables, de même que la plupart des romans d’amour

qu’on publiait alors.

Il faut d’abord remarquer les trois petites figures gravées en bois,

qu’on voit sur le titre de l’édition originale. Celle du milieu

représente évidemment Robinette, tenant un bouquet qui semble être le

prix de la lutte entre deux amoureux rivaux: elle est vêtue à la mode

du temps, les cheveux frisottés en buisson, avec la grande collerette

ou guimpe tuyautée et godronnée, le corsage plat et ouvert par devant,

à manches étroites et à épaulières bouffantes; la robe à cerceaux

en tonnelle, de couleur bariolée; la ceinture ou cordelière tombant

jusqu’aux pieds. A la droite de Robinette, on reconnaît le Filou, à

la flûte dont il joue pour attendrir «cette belle nymphe de cuisine,»

comme l’appelle l’auteur du roman; il est habillé dans le goût de la

cour: le justaucorps boutonné sur la poitrine et serré autour des

reins, les manches collantes sur le poignet et bouffantes en haut du

bras, les chausses de soie dessinant la jambe jusqu’au-dessus du genou,

et l’ample haut-de-chausses à crevés de satin. Il n’a pas de coiffure

et l’on ne distingue pas sa fameuse moustache. Le rival du Filou est

placé à la gauche de Robinette, qui lui tourne le dos. Ce rival ne

peut être que l’illustre Gueridon, qu’on mettait toujours à côté de

Robinette dans les chansons, dans les ballets, dans les estampes,

avant qu’il eût été supplanté par le Filou. Gueridon paraît avoir le

costume de province: le chapeau de feutre à larges bords, le pourpoint

flottant sur les cuisses, avec les chausses lâches sans canons et sans

jarretières. Il porte tristement sous son bras une cornemuse, que la

flûte du Filou a rendue silencieuse et inutile.

Qu’est-ce que Gueridon? Qu’est-ce que le Filou? Qu’est-ce que Robinette?

Ce sont trois types comiques, inventés ou mis en scène, d’après des

personnages réels, sous la régence de Marie de Médicis, vers 1611.

On lit, dans le _Discours sur l’apparition et faits pretendus de

l’effroyable Tasteur_, imprimé à Paris en 1613: «On ne parle plus

ni du Filou, ni de la vache à Colas. Robinette est censurée. On ne

dit plus mot du Charbonnier.» M. Édouard Fournier, qui a réimprimé

cette curieuse pièce dans son recueil des _Variétés historiques et

littéraires_ (t. II, p. 38), dit, dans une note, que «_Robinette

censurée_ fait allusion aux chansons et pasquils assez licencieux de

_Robinette et Gueridon_, de _Filou et Robinette_.» Gueridon n’étant pas

en cause, nous n’avons pas à nous en préoccuper ici.

Quant au Filou, voici la note que notre savant ami M. Édouard Fournier

lui consacre à propos de ce passage du _Discours sur l’apparition du

Tasteur_: «Ce mot de _filou_ n’était pas encore le nom d’une espèce;

c’était celui d’un type de bandit à la mode, dont la barbe épaisse

et hérissée avait mis en vogue ce que l’on appelait les _barbes à la

filouse_. Dix ans après, le nom s’est étendu à l’espèce tout entière.

Dans un arrêt du Parlement du 7 avril 1623, il est parlé des hommes

hardis _se disant filous_. Toutefois Filou se maintient comme type

jusqu’en 1634. Voy. notre tome 1er, page 138.» M. Édouard Fournier

renvoie son lecteur à cette phrase du _Rolle des presentations faictes

au grand jour de l’eloquence françoise_: «S’est présenté Gilles

Feneant, sieur de Tourniquet, l’un des ordinaires de la maison du

Roy de bronze, fondé en procuration du Filou et de Lanturelu.» Mais

il n’a pas jugé à propos de chercher, dans une note, par quel motif

l’auteur de la pièce imprimée en 1634 a fait intervenir ici le Filou

et Lanturelu, lorsque ces deux héros de la chanson n’étaient plus à

la mode: leurs deux noms se sont offerts naturellement à l’esprit de

l’auteur, qui évoquait le _Roi de bronze_, lequel n’est autre que la

statue de Henri IV sur le Pont-Neuf, car le Pont-Neuf avait été le

théâtre principal de la gloire du Filou et de Lanturelu, à l’époque où

la chanson populaire associait ces deux noms dans ses joyeux refrains.

Ce fut peut-être aussi sur le Pont-Neuf que le Filou se fit connaître

par ses exploits de _pince_ et de _croc_, qui valurent à son nom

l’honneur de devenir synonyme de _voleur_. «Il y avoit desja

quelques années que le Filou estoit roy de Paris, écrivait en 1629

l’historiographe de ses _Amours folastres et récréatives_, et s’en

estoit retiré après y avoir acquis une renommée universelle.» Il devait

probablement cette renommée à des vols et à des escroqueries, qui

n’avaient pas eu pour lui une issue malheureuse, car nous ne voyons pas

qu’il ait été pendu ni même envoyé aux galères, ce que la chanson n’eût

pas manqué de raconter par la voix des _Chantres du Pont-Neuf_. «Je

suis ce Filou, dit-il lui-même en se recommandant à Robinette, je suis

ce Filou, dont la gloire jadis tant publiée a effacé le renom de toutes

les plus belles âmes de son temps.» Le mot _filou_ se trouve pour la

première fois, avec la signification de _pipeur_ ou _voleur_, dans les

_Curiositez françoises_, d’Antoine Oudin (Paris, A. de Sommaville,

1640, in-8). Antoine Oudin, secrétaire et maître de langues du roi,

avait pu entendre souvent à la cour ce mot-là, qui y était en usage

depuis trente ans environ. «Il n’y a pas trente ans que le mot de

_filou_ a été mis en usage,» disait Jean Bourdelot, dans un Traité de

l’étymologie des mots françois, qu’il laissa manuscrit à l’époque de

sa mort, en 1638. Ménage, qui a recueilli cette particularité dans ses

_Origines françoises_, publiées en 1650, ajoute: «Ce mot fut ensuite

donné à ceux qui volent la nuit et tirent la laine.»

L’étymologie du mot a donné lieu à bien des suppositions plus ou moins

plausibles: les uns dérivaient _filou_ du grec φιλήτης, qui veut dire

_voleur_; les autres, du flamand _fyil_, signifiant _vaurien_; ceux-ci,

du vieil allemand _fillen_, dans le sens de frapper ou battre; ceux-là,

de l’italien _figliuolo_, pris en mauvaise part. Du Cange, en invoquant

un ancien texte latin que Caseneuve avait cité déjà dans ses _Origines

françoises_, constate que la basse latinité, antérieurement au douzième

siècle, s’était approprié le mot _fillo_ dans le même sens que _filou_,

qui paraît en être sorti. Cette expression, que les Actes de Saint-Gall

(_de Casibus S. Galli_) emploient au pluriel: _fillones_, suggère au

savant et judicieux Du Cange cette définition: «_Nebulones_ cujusmodi

sunt, quos nostri inde fortean _filous_ vocant: Verberones. Kero

monach. _Verbera_, _Fillo_, _Verberum_, _Filloum_, _Fillonokertu_.»

Il est certain que _filou_, qui conserve à peu près la forme et

l’l’assonance du mot bas-latin ou tyois _fillo_, se prenait d’abord

dans l’acception de _mauvais garçon_ et de _vagabond_; mais ce mot-là

impliquait encore un genre de fourberie impudente, que caractérise

tout spécialement une épigramme de Theodulphus, rapportée dans les

_Analecta_ de Mabillon; ce distique, qui n’a pas été oublié dans

le _Glossarium ad scriptores infimæ latinitatis_, nous semble bien

convenir au personnage du Filou, tel que le dix-septième siècle l’avait

fait paraître:

Ecce nugax labiis Filo quidam certa susurrans;

Nunc joca, nunc fletus, nunc quoque turpe canit.

Ce personnage, dont l’original existait sans doute et qui semble être

le type du _lenon_ parisien à cette époque, était sans doute peint

d’après nature dans une chanson du Pont-Neuf, que nous n’avons pas

retrouvée, mais qui est mentionnée dans une facétie en vers de l’année

1614: _Estreine de Pierrot à Margot_. Pierrot exige qu’une bonne

chambrière sache

Dire _Prominon Minette_,

Ou quelque autre chansonnette,

Comme seroit Laridon,

Le Philoux ou Gueridon...

Au reste, le portrait physique et moral du Filou est esquissé d’une

manière très-vive et très-plaisante dans une facétie du temps, que

M. Édouard Fournier a réimprimée dans le t. II de ses _Variétés

historiques et littéraires_, et que nous allons citer ici en entier,

comme une pièce à l’appui de notre opinion sur le personnage réel ou

allégorique du Filou. Cette facétie, intitulée _la Moustache des Filoux

arrachée_, se trouvait dans un précieux recueil formé par le duc de la

Vallière et détaillé dans le Catalogue de sa bibliothèque en 3 volumes,

sous le nº 3913; mais le Catalogue ne nous a pas appris en quelle année

ladite pièce aurait été imprimée à Paris, et nous ne savons si le

sieur du Laurens, qui s’en déclare l’auteur, est le même que Jacques

du Lorens, à qui l’on doit un volume de satires souvent réimprimé

alors. M. Édouard Fournier n’a pas éclairci ces deux points, et nous ne

sommes pas éloigné de croire que le titre de la pièce doit être ainsi

restitué: _la Moustache du Filou arrachée_, par le sieur du Lorens.

Muse et Phebus, je vous invoque.

Si vous pensez que je me mocque,

Baste! mon stil est assez doux;

Je me passeray bien de vous.

Je veux conchier la moustache,

Et si je veux bien qu’il le sçache,

De cet importun fanfaron

Qui veut qu’on le croye baron,

Et si n’est fils que d’un simple homme.

Peu s’en faut que je ne le nomme.

Il se veut mettre au rang des preux

Par une touffe de cheveux,

Et se jette dans le grand monde

Sous ombre qu’elle est assez blonde,

Qu’il la caresse nuict et jour,

Qu’il l’entortille en las d’amour,

Qu’il la festonne, qu’il la frise,

Pour entretenir chalandise,

Afin qu’on face cas de luy:

Car c’est la maxime aujourd’huy

Qu’il faut qu’un cavalier se cache,

S’il n’est bien fourny de moustache.

S’il n’en a long comme le bras,

Il monstre qu’il ne l’entend pas,

Qu’il tient encor la vieille escrime,

Qu’il ne veut entrer en l’estime

D’estre un de nos gladiateurs,

Mais plustost des reformateurs,

Et qu’avec son nouveau visage

Il prétend corriger l’usage,

Ce qu’il ne pourroit faire, eust-il

Glosé sur le Docteur subtil.

L’usage est le maistre des choses;

Il fait tant de métamorphoses

En nos mœurs et en nos façons,

Que c’est le subject des chansons.

Quiconque ne le veut pas suivre

Fait bien voir qu’il ne sçait pas vivre.

Les roses naissent au printemps;

Il faut aller comme le temps.

Le sage change de méthode:

On lui voit sa barbe à la mode,

Et ses chausses et son chapeau;

En ce différant du bedeau,

Qui porte, quelque temps qu’il fasse,

Mesme bonnet et mesme masse;

Son habit fort bien assorty,

Comme une tarte my-party,

Toutesfois sans trous et sans tache.

Il n’entreprend sur la moustache

De nostre baron prétendu,

De peur de faire l’entendu

Et en quelque façon luy nuire,

Car c’est elle qui le fait luire,

Qui fait qu’il se trouve en bon lieu

Et qu’il disne où il plaist à Dieu;

Car il n’a point de domicille,

Et s’il ne disnoit point en ville,

Sauf votre respect, ce seigneur

Disneroit bien souvent par cœur.

Bien que pauvreté n’est pas vice,

Ceste moustache est sa nourrice,

Son honneur, son bien, son esclat.

Sans elle, ô dieux! qu’il seroit plat,

Ce beau confrère de lipée,

Avecque sa mauvaise espée

Qui ne degaine ny pour soy,

Ny pour le service du roy!

Quoiqu’il ait eu mainte querelle,

Elle a fait vœu d’estre pucelle,

Comme son maître le baron

Fait estat de vivre en poltron,

Je dis plus poltron qu’une vache,

Nonobstant sa grande moustache,

Qui le fait, estant bien miné,

Passer pour un déterminé,

Capable, avec ceste rapière,

De garder une chenevière.

Il tient que c’est estre cruel,

Que de s’aller battre en duël.

Qu’on le soufflette, il en informe,

Et vous dit qu’il tient cette forme

D’un postulant du Chastelet,

Qui n’avoit pas l’esprit trop let,

Et le monstra dans une affaire

Qu’il eut contre un apotiquaire

Pour de prétendus recipez

Où il y en eust d’attrapez.

La loy de la chevalerie,

C’est l’extreme poltronnerie.

Il fait pourtant le Rodomont

A cause qu’il fut en Piedmont,

Ou, que je n’en mente, en Savoye,

D’où vient ce vieux habit de soye,

Qui mérite d’être excusé,

Si vous le voyez tout usé;

Il y a bien trois ans qu’il dure.

Fust-il de gros drap ou de bure,

Aussi bien qu’il est de satin,

Il eust achevé son destin.

Mais sa moustache luy repare

Tout ce que la Nature avare

Refuse à son noble desir;

C’est son délice et son plaisir,

C’est son revenu, c’est sa rente,

Bref, c’est tout ce qui le contente,

Et fait, tout gueux qu’il est, qu’il rit,

Qu’avec grand soin il la nourrit;

Qu’il ne prend jamais sa vollée,

Qu’elle ne soit bien estallée;

Que son poil, assez deslié,

D’un beau ruban ne soit lié,

Tantost incarnat, tantost jaune.

Chacun se mesure à son aune;

Il y a presse à l’imiter.

Les filoux osent la porter

Après les courtaux de boutique;

Tous ceux qui hantent la pratique,

Laquais, soudrilles et sergens,

Quantité de petites gens

Qui veulent faire les bravaches,

Tout Paris s’en va de moustaches.

Ils suivent leur opinion

Contre la loy de Claudion.

Vous n’entendez que trop l’histoire...

Nos gueux s’en veulent faire à croire

En se parant de longs cheveux.

Pensez qu’au temple ils font des vœux

Et prières de gentils-hommes.

O Dieux! en quel siècle nous sommes!

Qu’il est bizarre et libertin!

Quant à moy, j’y perds mon latin

Et suis d’advis que l’on arrache

A ce jean-f..... sa moustache.

Le mestier n’en vaudra plus rien,

Nostre baron le prévoit bien:

C’est ce qui le met en cervelle.

La sienne n’est pas la plus belle.

Il sent bien que son cas va mal.

Je le voy dans un hospital,

Ou qui se met en embuscade

Pour nous demander la passade.

Il peut réussir en cet art,

Car il est assez beau pendart

Pour tournoyer dans une église;

Mais je luy conseille qu’il lise,

S’il veut estre parfait queman,

Les escrits du brave Gusman,

Dit en son surnom Alpharache.

Bran! c’est assez de la moustache.

Voilà un portrait achevé, auquel le petit roman des _Amours folastres_

ajoutera pourtant quelques coups de pinceau.

Nous ne dirons plus rien sur le Filou, si ce n’est que le recueil de la

Vallière, que nous avons indiqué plus haut et qui serait aujourd’hui,

dit-on, à la Bibliothèque impériale, donne les titres de plusieurs

pièces qui concernent les filous en général: _Regles, statuts et

ordonnances de la caballe des Filous, reformez depuis huit jours

dans Paris: ensemble leur police, estat, gouvernement et le moyen de

les connoistre d’une lieue loing sans lunettes_, in-8;--_la Blanque

des illustres Filous du royaume de Coquetterie_, Paris, 1655, in-12,

etc. Dans son _Recueil de diverses pièces comiques, gaillardes et

amoureuses_ (Paris, 1671, in-12), César Oudin de Préfontaine a décrit

_l’Assemblée des filoux et des filles de joie_, de manière à prouver

que le nom de _filou_ était devenu synonyme de _marlou_, souteneur de

filles. Cependant _marlous_ et _filous_ n’en étaient pas moins des

voleurs de nuit, à cette époque, puisque Mlle de Scudéry adressa contre

eux un _Placet au Roi_, en vers, pour se plaindre de leurs mauvais

procédés nocturnes à l’égard des amants, qu’ils dévalisaient dans les

rues de Paris: un poëte anonyme composa alors le _Placet contraire

présenté au Roi par les Filoux_.

Une autre pièce pourrait bien se rapporter plus spécialement au Filou

de Robinette: _l’Estrange Ruse d’un filoux habillé en femme, ayant

duppé un jeune homme d’assez bon lieu, sous apparence de mariage_,

in-8. Enfin, n’y aurait-il pas quelque analogie entre le Filou et ce

_Courtizan grotesque_, qui fut l’objet de tant de sarcasmes facétieux

en vers et en prose dans le genre de la pièce suivante: _Coq à l’asne

sur le mariage d’un Courtisan grotesque_, 1620, in-8?

Passons maintenant à Robinette, qui n’était pas moins célèbre que

le Filou et qui avait existé aussi réellement. Cette «personne si

recommandable à la postérité,» quoique l’auteur des _Amours folastres_

la qualifie de _nymphe de cuisine_, devait être particulièrement connue

à la cour de France, «en laquelle, dit-il, la bonne fortune avoit fait

une dame extremement fameuse en reputation, qui se nommoit Robinette,

de qui le nom voloit desja par tout l’univers, et sans l’assistance

de laquelle il ne se fait point de belle entreprise à Paris, qu’elle

n’y soit meslée... Tous les meilleurs poëtes estoient employez à faire

des vers à sa louange, et les meilleurs balladins ne composèrent point

de ballets, qu’elle n’y fust appellée; bref, elle estoit chantée,

publiée et proclamée unanimement de tout le monde; et celuy s’estimoit

malheureux, de qui le nom de Robinette ne venoit à la bouche.»

Il y avait aussi une chanson populaire relative à Robinette, chanson

dont le commencement est mentionné dans les _Amours folastres_:

Appelez Robinette,

Qu’elle vienne un peu ça bas, etc.

On découvrirait certainement cette chanson dans les recueils du temps.

Il y avait, en outre, beaucoup de pièces volantes en prose et en vers,

dont Robinette était l’héroïne, en compagnie du Filou ou de Gueridon.

Une de ces pièces porte pour titre: _les Folastres et joyeuses Amours

de Gueridon et Robinette: ensemble les missives envoyées de Provence

à Chastellerault par ledit Gueridon à Robinette, avec leur heureuse

rencontre à la Foire Saint-Germain_ (Paris, 1614, in-8). Ce titre

rappelle celui du ballet, qui fut dansé à la cour, le jeudi 23 janvier

de cette même année 1614: _Ballet des Argonautes, où estoit representé

Guelindon dans une caisse comme venant de Provence et Robinette dans

une gaisne comme estant de Chastellerault_ (Paris, Fleury Bourriquant,

1614, in-8).

L’introduction de Gueridon ou Guelindon et de Robinette dans le _ballet

des Argonautes_ n’est pas trop raisonnable, mais ces deux personnages

étaient alors tellement à la mode, que la magicienne Circé n’avait pu

se dispenser de les faire venir de Provence et de Châtelleraut; le

poëte de ballet a mis dans leur bouche des vers qui, tout vagues qu’ils

soient, font partie essentielle de notre sujet:

Énigmes et découvertes bibliographiques · 第 33 / 82 题