ISARN OU MÉNAGE.

M. A.-T. Barbier, ancien secrétaire des Bibliothèques de la Couronne,

était le neveu du célèbre auteur du _Dictionnaire des anonymes_. Il

avait voulu marcher sur les traces de son savant oncle et il s’était

fait bibliographe; mais, avec beaucoup d’instruction et beaucoup

d’esprit naturel, il manquait absolument de critique. On ne doit pas

s’étonner qu’il se soit plus d’une fois fourvoyé dans des questions

littéraires, où il apportait toujours plus d’érudition que de logique.

Après sa réimpression des _Mémoires de Hollande_, qu’il attribua un

peu légèrement à madame de Lafayette, d’après le témoignage d’un docte

Hollandais J.-G. Grævius, et qui lui avaient fourni du moins une

publication très-intéressante (Paris, J. Techener, 1856, in-16, avec

portraits et _fac-simile_), il était tourmenté du désir de prendre sa

revanche et de gagner la partie dans une autre joute bibliographique.

C’est alors qu’il eut la malheureuse idée de soutenir, sinon de

prouver, que le poëte Isarn n’avait jamais existé, et que Ménage

s’était caché sous ce nom imaginaire, pour adresser le poëme du _Louis

d’or_ à mademoiselle de Scudéry.

M. A.-T. Barbier se livra, pendant plusieurs mois, à d’actives

recherches, par toutes les bibliothèques de Paris, dans le but de

démasquer le prétendu pseudonyme de Ménage. Je fis sa connaissance,

pendant qu’il poursuivait sa chimère, en feuilletant des milliers de

livres et de manuscrits. Je ne lui dissimulai pas que c’était bâtir

sur le sable, que de prétendre, à force d’inductions et de déductions

les plus savantes et les plus ingénieuses du monde, changer Isarn

en Ménage: «A quoi bon, lui disais-je en riant, vous crever les

yeux vous-même, pour nous démontrer qu’il fait nuit en plein jour?»

J’espérais qu’il ne donnerait pas suite à cette étrange croisade,

entreprise contre le pauvre Isarn, qui avait des droits acquis de

longue date dans l’histoire littéraire, et je pensais que tôt ou tard

la lumière se ferait dans l’imagination obscurcie de M. A.-T. Barbier.

Hélas! je comptais sans l’obstination d’un bibliographe!

Voici l’incroyable article qu’il fit paraître dans le _Bulletin du

Bouquiniste_ (1er mai 1858):

«_Curiosité bibliographique.--Pseudonymie.--Ménage._

«Dans tous les temps, les auteurs qui ont voulu se jouer des

curieux ont inventé différents moyens de dérouter les lecteurs;

Cicéron et le Junius anglais ont réussi dans leur projet. Le

Sempsiceranus des lettres à Atticus et le pseudonyme des

Lettres de Junius ne nous ont pas encore été dévoilés, après une

multitude de recherches érudites. Ménage, qui aimait à surprendre

ses amis, témoin son sonnet italien qu’il leur avait présenté

sous le nom du Tasse, s’est surpassé lui-même dans ce genre. On a

cru, jusqu’à ces derniers temps, à l’existence d’un auteur du nom

d’Isarn, qui n’était autre que Ménage lui-même.

«Le _Louis d’or_, adressé, sans nom d’auteur, à mademoiselle de

Scudéry, eut deux éditions, l’une en 1660 et l’autre en 1661,

avec le retranchement d’un vers trop libre et des additions qui

permirent de le réimprimer dans les Éloges de Mazarin, rassemblés

par Ménage en un volume in-folio (1666). Il avait des précautions

à prendre, pour ménager ses nombreux bienfaiteurs, car, après

Chapelain, son protégé, c’était le mieux renté de tous les beaux

esprits, au point d’exciter la jalousie d’un plaisant, qui avait

trouvé dans le nom de _Gilles Ménage_ l’anagramme de _Mange

l’Église_.

«Voici comment il s’y prit: son _Dictionnaire étymologique_,

deuxième édition de 1694, contient cet éloge d’Isarn ou plutôt

de lui-même, comme il sera démontré tout à l’heure: «Il y a, à

Castres, une famille du nom d’Isarn, qui se prononce Isar, dont

était _M. Isar, auteur du Louis d’or et de plusieurs autres

compositions très-ingénieuses_.» Cet éloge d’outre-tombe était

assez adroit et trompa la bonne foi de La Monnoye et de quelques

autres contemporains; mais, aujourd’hui que les manuscrits de

Conrart peuvent être lus par tout le monde, à la Bibliothèque de

l’Arsenal, on voit, en regard du nom de _Thrasyle_, une apostille

de la main de Pélisson, dans laquelle il parle ironiquement

des constantes amours d’Isarn[4]. D’un autre côté, le _Grand

Cyrus_[5] contient un récit piquant des amours inconstants de

Thrasyle, où nous voyons figurer deux confidentes de _Mandane_

(madame de Longueville), mademoiselle de Lavergne et madame

d’Harambure, sous les noms d’_Athalie_, de _Cléorite_, et, sous

les noms de _Thrasyle_ et d’_Hégésippe_ (premier historien

ecclésiastique grec), Ménage et Huet.

[4] Voir B. de l’Ars., Mss. nº 151, p. 615.

[5] T. VII, p. 1044 et 1090.

«La comparaison d’une pièce écrite par Ménage, que je possède,

avec la relation d’une aventure au bord de la Seine, signée _Isar

le Pensif_, ne laisse plus aucun doute sur l’identité d’Isarn et

de Ménage[6]. Quoique ma pièce remonte à une époque antérieure,

elle porte en elle-même, outre la ressemblance du corps de

l’écriture, la preuve qu’elle est de notre auteur, qui en a

conservé, dans son _Dictionnaire étymologique_, la définition du

mot DISTRICT.

[6] Manuscrit de Conrart. B. de l’Ars., nº 151, p. 571.

«A.-T. BARBIER.»

M. A.-T. Barbier était fier et heureux de sa belle découverte, et je

me reproche aujourd’hui de ne l’avoir pas laissé jouir paisiblement de

son bonheur. Je pris fait et cause pour _Isarn_, et je me chargeai de

défendre son identité dans le _Bulletin du Bouquiniste_, où il avait

été sacrifié impitoyablement à ce sournois de _Ménage_.

«_Le Ménage-Isarn de_ M. A.-T. BARBIER.

«Il est impossible de laisser passer, sans une réponse, sans une

protestation immédiate, l’inexplicable assertion de M. A.-T.

Barbier, qui prétend avoir découvert le savant Ménage sous le masque

d’Isarn, «auteur du _Louis d’or_ et de plusieurs autres compositions

très-ingénieuses,» comme Ménage l’a dit lui-même dans son _Dictionnaire

étymologique_.

«C’est chose grave que de vouloir déposséder de ses droits et de son

titre d’auteur un écrivain, qui devait se croire, en vertu d’une longue

et incontestable possession, à l’abri de pareille chicane littéraire:

il faudrait, au moins, une preuve, sinon des preuves, pour établir un

nouveau système qui donne un démenti éclatant à une opinion accréditée,

confirmée par le témoignage de deux siècles.

«M. A.-T. Barbier est un bibliophile passionné, un chercheur

infatigable, un obstiné feuilleteur de livres. Nous l’avons vu, pendant

dix mois, dix mois entiers, s’acharner à la poursuite de son Ménage,

caché sous la peau d’Isarn; nous l’avons vu, inébranlable dans ses

convictions préconçues, repousser, rejeter dédaigneusement tout ce qui

pouvait détruire son rêve favori. Le XVIIe siècle avait beau crier:

_Isarn_; M. A.-T. Barbier répétait: _Ménage_.

«Quand M. A.-T. Barbier a publié une charmante édition des _Mémoires

de Hollande_, qu’il attribuait à madame de Lafayette, nous avons

applaudi à sa découverte, un peu problématique cependant, mais fondée,

du moins, sur la déclaration formelle d’un ancien bibliographe, le

rédacteur de la _Bibliotheca Heinsiana_. C’était peut-être un paradoxe,

mais un paradoxe ingénieux, qui ne faisait tort à personne, puisque

les _Mémoires de Hollande_ ne sont pas trop indignes de l’auteur de

_la Princesse de Clèves_, et que cet ouvrage agréable n’a jamais eu de

père avoué. L’enfant est de bonne race; on en fait honneur à madame de

Lafayette; soit, baptisons l’enfant!

«Il est étrange, il est cruel, au contraire, de s’attaquer à ce pauvre

Isarn, à l’auteur reconnu, incontesté du _Louis d’or_, pour lui enlever

son livre, son joli petit livre, pour lui arracher, bon gré mal gré,

ses lauriers de poëte et de bel esprit, au profit de son contemporain

et de son ami, le docte et pédant Ménage. Et sur quoi s’appuie

l’échafaudage fragile et mal enchevêtré de ce monstrueux paradoxe?

Sur un passage des manuscrits de Conrart, où l’on voit, en regard du

nom de Thrasyle, une apostille de la main de Pellisson, dans laquelle

ce dernier parle ironiquement des constantes amours d’Isarn. Or,

_Thrasyle_, c’était Ménage, dans le monde des Précieuses.

«Le grand maître des autographes, le spirituel et savant M. Feuillet

de Conches, nous expliquera la note de Pellisson, lorsqu’il publiera

les _Chroniques des Samedis de mademoiselle de Scudéry_, dans la

Bibliothèque elzévirienne de M. Jannet. M. Feuillet de Conches est

d’autant plus autorisé à nous dire le dernier mot sur Isarn, qu’il

possède, dans son admirable collection, beaucoup de lettres et de

manuscrits de ce même Isarn, qui n’a jamais été et qui ne sera jamais

Ménage, _quoi qu’on die_!

«M. A.-T. Barbier aurait mieux fait de tenir compte de l’opinion tout à

fait contradictoire de son illustre parent, l’auteur du _Dictionnaire

des Anonymes_, dans lequel Isarn est nommé deux fois comme ayant

composé _la Pistole parlante, ou la Métamorphose du Louis d’or_ (Paris,

de Sercy, 1660, in-12), réimprimée sous le titre du _Louis d’or, à

mademoiselle de Scudéry_ (Paris, Loyson, 1661, in-12), et plus tard,

avec le nom de l’auteur, dans le _Recueil de pièces choisies tant en

prose qu’en vers_ (La Haye, van Loom, 1714, 2 vol. in-8), publié par

Bernard de La Monnoye. A.-A. Barbier n’était pas seulement un excellent

bibliographe, c’était un écrivain profondément versé dans l’histoire

littéraire. C’est donc lui qui se charge de répondre ici à son cousin,

M. A.-T. Barbier.

«En attendant une réponse plus détaillée, nous ferons observer à M.

A.-T. Barbier que Ménage n’avait aucun motif de se déguiser sous le

masque d’Isarn, ou _Isar le Pensif_. Ménage, d’ailleurs, en sa qualité

de _précieux_, connu, admiré, adulé sous la majestueuse dénomination

du _sage Thrasyle_, ne se fût pas abaissé à prendre un nom de bête,

car, suivant _les Origines de la langue françoise_ de Ménage lui-même

(Paris, 1650, in-4º), l’_isard_ ou _isar_, est une espèce de chamois.

M. A.-T. Barbier aura peut-être de bonnes raisons à nous fournir, au

sujet de cette métamorphose de Ménage en chamois, métamorphose plus

étrange que celle du _Louis d’or_ du véritable Isarn.

«Nous renvoyons donc M. A.-T. Barbier au traité de la _Versification

françoise_, par Pierre Richelet (Paris, 1671, in-12), dans lequel il

est fait mention avec éloge de M. IZARN, et de son _Louis d’or_; nous

le renvoyons aux recueils manuscrits de Conrart, où il est souvent

question de M. ISARN, qui se trouve là côte à côte et face à face

avec Ménage ou Thrasyle; nous le renvoyons enfin à _la Pompe funèbre

de Monsieur Scarron_ (Paris, Jean Ribou, 1660, in-12), où il verra

paraître, dans le cortége démasqué des auteurs du temps, «ISSARE,

autheur de _la Pistole parlante_,» entre l’_habile_ Cassagne et

l’_ingénieux_ Perrault, auteur du _Dialogue de l’Amour et de l’Amitié_.

«P. S.--Dans une lettre adressée à Mlle de Scudéry, le 13 octobre

1656, Pellisson dit avoir reçu deux lettres d’Isarn, qui est encore

à Bordeaux (Mss. de Conrart, in-folio, t. V). Dans une autre lettre

adressée à Mlle Legendre, le 2 novembre 1656, Pellisson dit avoir dîné

chez Godeau, évêque de Vence, avec Chapelain, Isarn, Mlles Robineau et

de Scudéry (Bibl. de l’Arsenal, MSS. Belles-Lettres, nº 145, in-fol.).

Qu’en pense M. A.-T. Barbier?»

Cette note, modérément sarcastique, n’éclaira pas M. A.-T. Barbier,

mais elle le mit au désespoir; loin de s’avouer vaincu, il rassembla de

toutes parts une foule de renseignements plus ou moins problématiques,

afin de continuer le combat, pour la plus grande gloire de Ménage. Il

voulut répliquer à l’article dans lequel j’avais réduit à peu de chose

son thème favori sur Isarn, et il présenta au directeur du _Bulletin

du Bouquiniste_ une argumentation si longue, si verbeuse, si obscure,

tranchons le mot, si déraisonnable, que force fut à M. Aubry de refuser

l’insertion de cette insignifiante polémique. M. A.-T. Barbier ne se

tint pas pour battu: il eut recours au ministère de l’huissier. M.

Aubry me pria de prendre la plume une dernière fois et de répondre,

sous son nom, à M. A.-T. Barbier. En conséquence, on lut dans le nº 38

du _Bulletin du Bouquiniste_ (15 juillet 1858):

«BIBLIOGRAPHIE POÉTIQUE PAR HUISSIER.

«C’est là une nouvelle espèce de bibliographie, qui, nous l’espérons

dans l’intérêt des lecteurs du _Bulletin du Bouquiniste_, ne se

renouvellera pas souvent.

«Nous avons inséré, dans le 33e numéro (1er mai), une note de M.

A.-T. Barbier, qui annonçait au monde bibliographique avoir découvert

le fameux Ménage sous le masque d’Isarn. Cette note, rédigée en

style sibyllin, avait tous les caractères d’un oracle: obscurité,

singularité, nouveauté. Nous connaissions Ménage, nous ne connaissions

guère Isarn; il était tout simple que le premier se fût incarné

littérairement dans le second. D’ailleurs, M. A.-T. Barbier était sûr

de son fait, comme s’il eût, d’un coup de baguette, forcé Ménage à

quitter son déguisement de chamois et à reprendre son véritable nom.

«Dans le numéro 35 (1er juin), le bibliophile Jacob répondit à M.

A.-T. Barbier, en style de bibliographe, et lui démontra, par des

faits, des dates et des arguments sans réplique, qu’Isarn était bien

Isarn, comme Ménage était Ménage, et que, même en bibliographie, il

vaut mieux laisser chacun comme il est.

«M. A.-T. Barbier, qui avait employé plus d’un an à la découverte de

son Ménage, caché sous la peau d’Isarn, comme le dit le bibliophile

Jacob, ne voulut pas s’avouer à lui-même qu’il était dupe d’une

illusion obstinée: il eut l’intention de prouver qu’il ne se trompait

pas et qu’Isarn n’avait jamais existé que dans la personne de Ménage;

mais, en bibliographie comme en poésie, l’intention ne saurait passer

pour le fait. Deux fois, trois fois, M. A.-T. Barbier nous apporta des

notes, toujours écrites en style sibyllin, mais, par cela même, trop

obscures pour notre intelligence; il ne faisait que répéter sa première

note, en la rendant plus confuse qu’elle n’était d’abord; du reste, pas

un renseignement, pas une date, pas une preuve. La bibliographie est

une science précise et claire, qui ne saurait vivre dans les ténèbres

et dans le chaos. Nous attendions que la lumière se fît dans l’esprit

de M. A.-T. Barbier: _Fiat lux!_

«M. A.-T. Barbier, qui a tant de droit à notre déférence, refusa de

donner à ses idées et à ses recherches une forme plus nette et plus

exacte; il exigea de nous l’insertion de sa réponse telle quelle,

et, pour obtenir cette insertion, il eut recours à l’entremise d’un

huissier.

«Voici la pièce curieuse que nous mettons sous les yeux des

bibliographes:

L’an mil huit cent cinquante huit, le vingt-neuf juin, à la

requête de M. André-Thomas Barbier, ancien bibliothécaire,

demeurant à Paris, rue de Grenelle Saint-Germain, nº 168,

J’ai, François-Gustave Fontaine, huissier près le tribunal civil

de la Seine, séant à Paris, y demeurant, rue de Buci, nº 12,

soussigné;

Fait sommation à M. Auguste Aubry, libraire-éditeur du journal le

_Bulletin du Bouquiniste_, demeurant à Paris, rue Dauphine, nº

16, en son domicile, parlant à sa femme ai dit, etc.

D’insérer dans le plus prochain numéro du journal _le Bulletin du

Bouquiniste_ la réponse suivante, que le requérant entend faire à

l’article intitulé _le Ménage-Isarn de M. A.-T. Barbier_, signé

P. L. Jacob, bibliophile, publié dans le numéro, du premier juin

courant, du journal susindiqué, pages 271 et 272.

Énigmes et découvertes bibliographiques · 第 22 / 82 题