Dans une region dite la Morfondue,
D’autant qu’elle est sujette au frileux Aquilon,
Colletet, embrasé des flammes d’Apollon,
Va faire maintenant sa demeure assidue.
Cette region froide à sa flamme étoit due:
Son feu temperera l’hemisphere Gelon:
Desja sa muse y balle, au son du violon,
Sous l’ombre d’un meurier par la cour espandue.
Les poëtes voisins, pour desdier ces lieux,
Ont faict un sacrifice aux domestiques dieux,
Affin que tout arrive à bien au nouvel hoste:
Garnier avec Leblanc et le pere Thomas
Se trouverent, ayant au chef une calotte,
Et par les vins fumeux chasserent les frimas.
M. Prosper Blanchemain publia ce sonnet, qui avait été composé sans
doute vers 1625, puisque Jean Leblanc était déjà très-vieux quand
il fit réimprimer ses _Odes pindariques_, en 1611, et qui fixe
approximativement l’époque où Colletet devint propriétaire de la maison
de Ronsard, où il réunissait ses amis, poëtes et buveurs. «Voilà
bien, disait M. Prosper Blanchemain, ce grand _meurier_ de des Réaux,
et, de plus, nous savons que l’habitation est située dans la rue des
Morfondus. Jaillot et le plan de Gomboust nous apprennent que la rue
des Morfondus, plus tard rue du _Puits-de-Fer_, n’est autre que la
rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, illustrée d’autre part pour avoir
été habitée par Pascal et par Rollin, dont les demeures sont connues.
Il ne me restait plus qu’un pas à faire pour arriver au but de mes
recherches: déterminer l’emplacement exact de la maison; il m’a été
impossible d’y parvenir.»
Le mûrier de Ronsard, ce grand mûrier dont Colletet vendait les mûres,
au dire de Tallemant des Réaux, et que Jean Leblanc célébrait comme
l’ornement de la cour du Balustre, cour _gaie et magnifique_, qui,
suivant Tallemant, n’avait que quatre pieds en carré; ce mûrier était
là, ce me semble, pour mieux diriger la recherche que M. Blanchemain
a faite au milieu du faubourg Saint-Marcel, au lieu de rester _à
l’entrée_ de ce faubourg, comme le lui conseillaient les textes qu’il a
cités.
Je réfutai donc en ces termes l’article que M. Prosper Blanchemain
avait consacré à sa découverte, dans le nº 102 du _Bulletin du
Bouquiniste_ (15 mars 1861):
«M. Prosper Blanchemain, à qui nous devons une très-bonne édition des
œuvres complètes de Ronsard, et qui avait préludé à ce grand travail
d’éditeur passionné, par la publication des pièces que n’ont pas
recueillies les anciens éditeurs de son poëte favori, s’est occupé
naturellement de retrouver la maison que Ronsard possédait à Paris.
Cette maison était déjà célèbre dans l’histoire littéraire, par les
assemblées de la Pléiade, que Ronsard convoquait chez lui et qu’il
présidait lui-même, concurremment avec son ami Baïf. Mais on ne savait
pas exactement dans quel quartier ni dans quelle rue il fallait la
chercher; or cette maison peut exister encore, si le mauvais génie des
démolitions ne l’a pas fait disparaître incognito.
«M. Prosper Blanchemain a constaté, d’après un passage des _Vies des
Poëtes_, de Guillaume Colletet, ouvrage inédit dont le manuscrit est
à la Bibliothèque du Louvre, que la maison de Ronsard devait être
située _à l’entrée du faubourg Saint-Marcel_, et que Guillaume Colletet
l’avait habitée après lui. Les poëtes se succèdent et ne se ressemblent
pas. Suivant la vie de Guillaume Colletet, écrite par un de ses amis,
P. Cadot, avocat au parlement, et non encore publiée, la maison, qui
avait été le berceau de la Pléiade au seizième siècle, aurait vu se
former au dix-septième les premières réunions de l’Académie française.
Ce sont là des faits intéressants, que M. Prosper Blanchemain nous a
révélés dans une note insérée au _Bulletin du Bouquiniste_.
«Mais il n’a pas été aussi heureux dans la recherche qu’il a faite de
l’endroit même où cette maison fameuse était placée. Un sonnet inédit
de J. Leblanc, adressé à Guillaume Colletet, _sur sa maison du faubourg
Saint-Marcel_, nous apprend que ladite maison s’élevait
Dans une région dite la Morfondue.
«M. Blanchemain a cru que cette région n’était autre que la rue
des Morfondus, plus tard rue du Puits-de-Fer, et maintenant rue
Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. C’est là qu’il est allé demander la maison
de Ronsard ou celle de Guillaume Colletet. Nous ne sommes pas surpris
qu’il ne l’ait pas trouvée, car la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont,
qu’on appelait, du temps de Ronsard, la rue du Puits-de-Fer, à cause
d’un puits public, et qui s’était appelée auparavant _chemin du
Moulin à vent_, ne fût bâtie, comme son nom l’indique, qu’à la fin du
seizième siècle, c’est-à-dire après que la construction de l’église de
Saint-Étienne-du-Mont, commencée sous le règne de François Ier, eut été
achevée. On la nomma aussi rue des _Morfondus_, parce qu’on n’y voyait
qu’une seule maison, que le peuple avait plaisamment baptisée: _la
maison des morfondus ou des réchauffés_.
«Guillaume Colletet, qui mourut le 19 janvier 1659, fut enterré dans
l’église de Saint-Sauveur, au faubourg Saint-Denis, où il n’avait
pas d’épitaphe, dit expressément Piganiol de La Force. La tradition
rapporte qu’il était si pauvre, que ses amis furent obligés de se
cotiser pour payer les frais de l’enterrement. La tradition pourrait
bien être fausse ici comme ailleurs, car Guillaume Colletet était alors
propriétaire de la maison du faubourg Saint-Marcel, qui passa en la
possession de son fils François Colletet, que Boileau nous représente
_crotté jusqu’à l’échine_ et _allant quêter son pain de cuisine en
cuisine_. François Colletet fut, comme son père, propriétaire et
bourgeois de Paris. Il possédait une magnifique bibliothèque qui ne
lui avait pas coûté ce qu’elle valait, il est vrai, et qui se vendrait
aujourd’hui 2 ou 300,000 francs, car elle était toute composée de vieux
romans, de facéties, de vieux poëtes français, de mystères, de farces
et d’anciennes pièces de théâtre. Il est certain que François Colletet
ne fut pas plus pauvre que son père ne l’avait été, et nous avons même
de bonnes raisons pour supposer qu’il avait fait des économies, aux
dépens de sa nourriture et de son habillement.
Quant à la maison, qu’il habitait comme son père et qui lui
appartenait à titre de domaine patrimonial, elle n’était pas dans la
rue des Morfondus ou du Puits-de-Fer, comme l’a supposé M. Prosper
Blanchemain, mais dans la petite rue du Mûrier, qui s’était nommée
d’abord rue Pavée, et qui changea de nom en l’honneur du mûrier, sous
l’ombrage duquel la Pléiade tenait ses séances poétiques. Cette rue
s’ouvre, en effet, _à l’entrée du faubourg Saint-Marcel_, au pied de
la montagne de Sainte-Geneviève, exposée aux vents du nord, _dans une
région dite la Morfondue_.
En 1676, François Colletet, à qui ses publications littéraires
n’avaient pas trop bien réussi, voulut se faire industriel et recréer
le Bureau d’adresses, que Théophraste Renaudot exploitait auparavant
avec tant de succès et de profit. Il eut l’idée de faire un journal
d’affiches et d’annonces, le premier qu’on ait vu paraître en France.
Ce journal, qui devait être distribué et affiché dans Paris tous
les huit jours, se composait d’une feuille in-4; il parut, pour la
première fois, au mois d’août 1676; mais il fut supprimé, peu de
semaines après, sur un ordre du lieutenant de police, au moment où
l’entreprise de François Colletet devenait si prospère, qu’elle avait
nécessité la fondation de plusieurs bureaux auxiliaires. Le principal
bureau était dans le domicile de François Colletet. Voici le titre que
ce pauvre industriel ajouta au recueil factice des numéros publiés par
son Bureau d’adresses: _Journal des avis et des affaires de Paris,
contenant ce qui s’y passe tous les jours de plus considérable pour
le bien public_. (Paris, du Bureau des journaux, des avis et affaires
publiques, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet, 1676,
in-4 de 152 pages.) A la fin de chaque numéro, on annonce que «les
cahiers du journal se distribuent tous les jeudis chez le sieur
Colletet, rue du Meurier, proche Saint-Nicolas-du-Chardonnet.»
«Il n’y a donc pas de doute ni d’amphibologie possible: la maison de
Colletet, c’est-à-dire celle de Ronsard, était dans la rue du Mûrier,
et quoiqu’elle fût _proche_ de l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
elle dépendait de la paroisse de Saint-Médard, comme François Colletet
l’a déclaré lui-même dans son poëme burlesque du _Tracas de Paris_:
Il vaut bien mieux voir Saint-Médard:
C’est une magnifique église,
Qu’avec grande raison je prise,
D’où sont beaucoup de gens de bien,
Et dont je suis paroissien.
«Lorsque j’ai publié le _Tracas de Paris_, à la suite du _Paris
ridicule_ de Claude Le Petit (_Paris, Adolphe Delahays_, 1859,
in-12), j’ignorais encore la demeure de François Colletet, et j’avoue
humblement que je n’avais pas pris la peine de la chercher. Maintenant
qu’elle est trouvée, du moins à peu près, il faut demander à notre
archéologue parisien, M. Berty, qui a fait des travaux si complets sur
la topographie de l’ancien Paris, ce qu’il a pu découvrir, aux Archives
de l’Empire, relativement à la maison de Ronsard et des Colletet.»
M. Prosper Blanchemain ne renonça pas, toutefois, à placer la maison
de Ronsard dans la rue _Neuve_-Saint-Étienne-du-Mont, laquelle n’avait
encore, je le répète, qu’une maison construite, dans les premières
années du dix-septième siècle, quand on la nommait _rue des Morfondus_.
Il aurait pu, cependant, s’en rapporter au témoignage de François
Colletet lui-même, à qui appartint la maison qu’il avait héritée de
son père et qu’il habitait toujours en 1676, _rue du Mûrier, proche
Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.
1º La maison de Ronsard était surtout connue par ce mûrier, qui
donna son nom à la rue Pavée et qui subsistait encore à la fin du
dix-septième siècle.
2º Cette maison était située _à l’entrée_ du faubourg Saint-Marcel,
c’est-à-dire non loin de l’enceinte de Philippe-Auguste, à côté de la
place Maubert, là où commençait le faubourg enfermé depuis, en partie,
dans l’enceinte de Charles V.
3º Le quartier de la place Maubert, comprenant le faubourg
Saint-Marcel, représente exactement cette _région dite la Morfondue_,
que M. Blanchemain a prise pour une rue. Le mot _région_ ne peut
s’entendre que d’un quartier.
4º La maison du pauvre Guillaume Colletet, malgré les _superbes_ lions
qui en gardaient le portique, malgré sa magnifique cour du Balustre,
malgré son parterre et ses doubles allées, n’était pas un palais, tant
s’en faut: les allées étaient de quatre pieds chacune, comme nous
l’apprend Tallemant des Réaux; la cour avait quatre pieds en carré!
C’était assez pour Guillaume Colletet, qui, le chef couvert d’une
calotte de drap, buvait frais, à l’ombre du mûrier de Ronsard, avec ses
amis Garnier, Leblanc et le père Thomas.
PIERRE DU PELLETIER
ET
PIERRE GUILLEBAUD.
Je ne parle jamais d’un livre, sans l’avoir lu d’un bout à l’autre,
et même sans l’avoir étudié littérairement et bibliographiquement. Un
titre d’ouvrage est sans doute un commencement d’information, mais
c’est la porte du sanctuaire: il faut pénétrer plus avant, pour savoir
ce qui s’y passe.
J’avais remarqué, dans l’excellent et utile _Bulletin du Bouquiniste_
de M. Aubry, l’annonce d’un volume que je ne connaissais pas; elle
était ainsi conçue: _Hortus epitaphiorum, ou Jardin d’épitaphes
choisies_, où se voyent les fleurs de plusieurs vers funèbres, tant
anciens que nouveaux, tirez des plus fleurissantes villes de l’Europe;
le tout divisé en deux parties (_Paris, Gaspard Meturas_, 1666, 2
part. en 1 vol. in-12). Je priai M. Aubry de me communiquer ce volume,
qui avait déjà trouvé acquéreur, et je le lui rendis, le lendemain,
après l’avoir examiné à loisir, en lui envoyant la note suivante, qui
fut imprimée dans le _Bulletin du Bouquiniste_ (1857, 21e nº, 1er
novembre):
«Voilà, à coup sûr, un livre rare, parce qu’il n’a jamais été signalé
et qu’il est tombé bientôt dans l’oubli. Nous regrettons seulement que
cet exemplaire ne soit pas dans un état parfait de conservation (il est
un peu mouillé et court de marge), car les amateurs se disputeraient
certainement entre eux sa possession à un prix élevé. C’est un volume
qui se rattache, en effet, aux collections spéciales de livres sur
l’histoire de Paris et sur l’histoire littéraire du dix-septième
siècle. Il s’agit d’un recueil d’épitaphes, parmi lesquelles un grand
nombre appartiennent à des personnages illustres enterrés dans les
églises de la capitale. Nous ne connaissons qu’un seul recueil du
même genre, qui n’est pas rare, mais qui a été négligé jusque dans
ces derniers temps: _Selectæ christiani orbis Deliciæ, ex urbibus,
templis, bibliothecis et aliunde_, per Franciscum Swertium (_Colon.
Agrip._, 1608, pet. in-8, frontispice gravé). Quant au _Recueil
d’épitaphes sérieuses, badines, satiriques et burlesques_ (Bruxelles
ou Paris, 1782, 3 vol. in-8), compilé par le bonhomme La Place, il
n’a pas la moindre valeur, au point de vue historique. Celui que
nous avons sous les yeux a été recueilli par un assez mauvais poëte,
Pierre du Pelletier, que Boileau a immortalisé dans ses satires, en le
représentant _crotté jusqu’à l’échine_ et habitué à _mendier son pain
de cuisine en cuisine_.
«Pierre du Pelletier n’en était pas réduit à cette extrémité: «il
avait assez de cuisine pour vivre,» comme le dit l’abbé Guéret, dans
la _Promenade de Saint-Cloud_; mais il vivait surtout du produit de
ses dédicaces, de ses sonnets et de ses vers laudatifs. Il attachait
au moins une de ces poésies complimenteuses à chaque nouveau livre
qui voyait le jour, et il y ajoutait, d’ordinaire, une dédicace de
sa façon, qu’il se faisait payer d’une manière ou d’autre. On peut
donc croire que ce recueil d’épitaphes a servi également son métier
de flatteur à gages, et que les éloges posthumes qu’il contient
ont été payés souvent par les parents ou les amis du défunt. Quoi
qu’il en soit, on remarque dans ce ramassis, fait sans ordre et sans
mesure, une foule d’épitaphes intéressantes, composées par les poëtes
contemporains, Guillaume Colletet, Frenicle, Lamothe Le Vayer fils,
Habert, et du Pelletier lui-même. Quelques-unes de ces épitaphes sont
consacrées à des morts célèbres; ainsi, on en trouve trois relatives
à la fameuse demoiselle de Gournay, et l’une d’elles est de Lamothe
Le Vayer, fils du grand philosophe Pierre de Lamothe Le Vayer, et ami
de Molière. Il y a plusieurs pièces de Malherbe, de Théophile, etc.,
imprimées ou non dans leurs œuvres. Enfin, l’analyse de ce curieux
volume demanderait une étude approfondie; bornons-nous à l’indiquer
aux bibliographes futurs, qui le remettront peut-être en honneur dans
l’intérêt de l’histoire. La dédicace, adressée à M. Naudé, chanoine
en l’église Notre-Dame de Verdun, prieur d’Artige en Limousin et
bibliothécaire de l’excellentissime cardinal Mazarin, par le libraire
Gaspard Meturas, et non par le compilateur anonyme qui n’a signé qu’un
sixain encomiastique, nous donne lieu de penser qu’il existe de ce même
recueil une édition antérieure à l’année 1653, c’est-à-dire à la mort
du savant Gabriel Naudé.»
Je m’étais trop pressé de rédiger la note précédente, et j’avais
fait fausse route. Quel est le bibliographe qui ne se trompe pas dix
fois par jour ou par semaine? M. Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de
la ville d’Angoulême, me prouva bel et bien que je m’étais trompé
en attribuant à Pierre du Pelletier la publication de l’_Hortus
epitaphiorum_, qui appartenait sans conteste à Pierre Guillebaud,
religieux feuillant, lequel a composé et mis au jour un certain nombre
d’ouvrages historiques sous le nom de dom Pierre de Saint-Romuald.
J’insistai pour que la critique de mon savant collègue fût imprimée
in-extenso dans le _Bulletin du Bibliophile_, et je fis amende
honorable le plus humblement du monde, en la faisant suivre de cette
lettre, qui renferme quelques particularités bibliographiques, et que
je tiens à conserver comme une expiation de ma faute.
A Monsieur Aubry, libraire, éditeur du _Bulletin du
Bouquiniste_.
Monsieur,
Vous avez bien voulu me communiquer la lettre que vous adresse M.
Eusèbe Castaigne, bibliothécaire de la ville d’Angoulême, pour relever
les inexactitudes que contient ma note relative au recueil intitulé:
_Hortus epitaphiorum selectorum_. Je vous engage à publier promptement
cette lettre, qui m’a paru d’autant plus utile, qu’elle est extraite
en partie d’un ouvrage de ce savant bibliothécaire: _Essai d’une
Bibliothèque historique de l’Angoumois_, que tous les bibliographes
devraient connaître, et qui n’est malheureusement pas très-répandu à
Paris.
J’avoue humblement que M. Castaigne a raison de se ranger du côté de
Niceron et de Barbier, qui attribuent à dom Pierre de Saint-Romuald
ce recueil d’épitaphes latines et françaises, que j’avais cru pouvoir
attribuer à Pierre du Pelletier. Cependant je persiste à croire que
ce dernier n’est pas tout à fait étranger à la compilation dudit
recueil, surtout pour la partie française. Les six vers signés _du
Pelletier_, et placés à la suite de l’épître dédicatoire du libraire à
Gabriel Naudé, sont en quelque sorte le complément de cette dédicace.
Quel autre que du Pelletier aurait inséré dans ce volume un si grand
nombre de pièces de vers composées par du Pelletier? Il n’y a que
François Colletet et de Prade, qui occupent autant de place que lui
dans l’_Hortus epitaphiorum_. Or, de Prade et François Colletet étaient
les meilleurs amis de du Pelletier. Dans l’introduction _Au lecteur_,
on remarque la traduction en vers français de _Trois utiles advis d’un
vivant_, écrits en vers latins, probablement par Pierre Guillebaud.
Cette traduction est précédée de la note suivante: «Ces trois ont
été traduits par le sieur du Pelletier, advocat au Parlement, qui a
desja enrichy le public de plusieurs de ses ouvrages, tant en prose
qu’en vers.» A la page 439, on trouve une «épigramme du sieur du
Pelletier sur la mort de son intime amy, le sieur de Chandeville, poëte
excellent, neveu de feu M. de Malherbe;» à la page 465, un sonnet de
Fr. Colletet au sieur du Pelletier, sur la mort de sa femme; à la page
530, un sonnet du même du Pelletier, imité d’une pièce de vers latins
de Pierre Guillebaud, imprimée à la page 317. Enfin, on peut supposer,
avec quelque vraisemblance, qu’un révérend père feuillant n’aurait pas
mis, à la page 484: «_Autre_ (épitaphe) _à l’antique, qui est à Paris,
en l’église de Sainct-Eustache_, POUR QUELQUE GROS CATHOLIQUE.» C’est
un peu trop gros, ce me semble, pour un religieux.
Je reconnais, cependant, que la première partie du recueil, où il y
a des vers latins de la façon de Pierre Guillebaud, relatifs à des
personnes de sa famille et de sa ville natale d’Angoulême, doit lui
être laissée en toute propriété, quoiqu’on lise, en tête d’un sixain
à la mémoire de Claude Robert, chanoine de l’église cathédrale de
Châlons-sur-Saône: «Il est du style de D. P. de S. R. feuillant.» Nous
signalerons même une particularité curieuse, qui vient à l’appui de
cette attribution: c’est que l’exemplaire qui nous a été communiqué,
et qui appartient, nous dit-on, à un de nos plus doctes paléographes,
offre beaucoup de corrections manuscrites de la main de l’auteur.
L’épitaphe de Jeanne Masson, mère de Pierre Guillebaud, à la page 261,
est précédée de cette note filiale: _Quidnam sic properè, te misero
mihi!_
En somme, ce recueil, dont j’ai voulu signaler seulement l’intérêt au
point de vue de l’histoire, est encore plus intéressant que je ne l’ai
dit. J’ai eu, depuis, l’occasion d’examiner la première édition de
1648, ou du moins un exemplaire avec son premier titre, où le fleuron
et l’adresse ont seuls des différences. Le fleuron représente deux
Amours assis et adossés; l’adresse est ainsi conçue: _Paris, chez
Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, à la Trinité, près les Mathurins_.
Sur les nouveaux titres portant la date de 1666, le fleuron, à l’image
de la sainte Trinité, reproduit l’enseigne du libraire, qui a mis
pour adresse: _Chez Gaspar Meturas, rue Sainct-Jacques, et se vend à
Lyon, chez Charles Mathevet, rue Mercière, à l’image de sainct Thomas
d’Acquin_. Cette adresse nous apprend donc que le libraire-éditeur,
Gaspard Méturas, qui venait de publier, en cette même année 1666,
le nouveau recueil d’épitaphes, rassemblées par le P. Labbe, avait
cédé à un libraire de Lyon le restant des exemplaires de son _Hortus
epitaphiorum_.
Nous persistons à penser que le _Thesaurus epitaphiorum_ du P. Labbe
est bien loin d’offrir le même intérêt historique et archéologique,
que l’_Hortus_ de Pierre Guillebaud, ou de Pierre du Pelletier.
Non-seulement le _Thesaurus_ ne donne aucune épitaphe française, mais
encore les épitaphes latines qui s’y trouvent, et qui peuvent se
rattacher à notre histoire, sont dépourvues de ces indications locales
qui ajoutent beaucoup de prix à la plupart des épitaphes latines ou
françaises, recueillies par Pierre du Pelletier ou Pierre Guillebaud.
En outre, le P. Labbe a consacré un livre entier de son recueil aux
épitaphes de l’antiquité païenne; un autre livre aux épitaphes de
l’antiquité chrétienne; un autre aux inscriptions de la Grèce et de
l’ancienne Rome, en l’honneur des chiens et des chats, etc. Pierre
Guillebaud, ou Pierre du Pelletier, s’est contenté d’accorder quelques
pages au Dogue et au petit Chien de Du Bellay, au Chat et à la Chatte
de Maynard, à la Chauve-souris de Baïf et à l’Ane du Catholicon
d’Espagne. A tout seigneur tout honneur.
Je remercie sincèrement mon savant collègue de m’avoir averti d’être
plus prudent à l’avenir dans mes élucubrations bibliographiques.
Mais, hélas! il suffit de se sentir quasi-bibliographe, pour être
bien convaincu qu’on n’écrit pas vingt lignes en bibliographie,
sans commettre une ou deux erreurs: de là le proverbe: _Errare
bibliographicum est_. Ce qui console, c’est qu’un bon chrétien péche au
moins sept fois par jour.
Agréez, etc.
P. L. JACOB, _bibliophile_.