Je vous l’avais prédit, lorsque vous vous êtes décidé, dans un moment
d’impatience et peut-être de dépit (vous vous lassiez des lenteurs
inséparables de la formation d’une bibliothèque d’amateur), à vous
défaire de l’admirable choix de livres que vous aviez déjà réunis: les
goûts éclairés et intelligents d’un bibliophile sont indélébiles; il
peut, pour un temps, renoncer à la passion du bouquin; cette passion
renaîtra tôt ou tard plus vive et plus opiniâtre, et, suivant cet
axiôme que Charles Nodier avait formulé avant moi: «Quiconque a aimé
les livres, les aime encore, quoi qu’il dise, et les aimera toujours,
quoi qu’il fasse.»
Il y a trois ans à peine que votre cabinet de bibliophile a été vendu
avec un succès et un éclat qui ont surpassé tout ce qu’on raconte des
ventes de livres les plus fameuses; vos armoires étaient restées tout à
fait vides, et l’on pensait que la place serait bonne pour les ivoires,
les émaux, les camées, les tabatières, les bijoux anciens, et ces mille
et un objets d’art de petite dimension, qui composent le vaste et
capricieux domaine de la Curiosité. Mais, tout à coup, vous vous êtes
ravisé, vous avez senti de nouveau l’amour des livres précieux et des
belles reliures, et vous voilà redevenu bibliophile comme devant.
Mais il s’est opéré, dans votre goût, une transformation toute
logique et toute naturelle. Vous aviez, à grands frais, rassemblé de
splendides manuscrits à miniatures, de rares éditions gothiques, des
reliures d’orfèvrerie du moyen âge et des reliures en vieux maroquin,
à la devise de Grolier et de Maioli, aux armes et aux chiffres de
François Ier, de Diane de Poitiers, de Catherine de Médicis, de Henri
III et de Henri IV. Ces souvenirs historiques et littéraires, qui
appartenaient surtout au XVIe siècle, se trouvaient en présence du
mobilier le plus authentique, le plus complet et le plus merveilleux,
qu’un fin connaisseur ait jamais emprunté à la brillante époque de
l’Art français, au XVIIIe siècle; c’était là un anachronisme flagrant,
c’était aussi une discordance et une contradiction perpétuelles.
Qu’avaient à faire les vieux poètes, Martin Franc, Molinet, Crétin,
Clément Marot, et même Baïf et Ronsard, les romans de chevalerie et
les mystères, les conteurs et les chroniqueurs du bon vieux temps,
vis-à-vis des traditions presque vivantes de ce mobilier, si magnifique
et si harmonieux, qui nous transportait en plein règne de Louis XVI, et
qui semblait avoir gardé le parfum de Marie-Antoinette?
Aussi, votre nouvelle bibliothèque ne sera qu’un meuble de plus, au
milieu de ce mobilier bien digne de Versailles, de Trianon et de
Fontainebleau, puisqu’il vient en partie de ces résidences royales:
vous aurez des livres qui seront de ce temps-là, des livres gracieux
et spirituels, qu’on lisait alors, des livres ornés d’estampes de
Moreau, de Marillier et d’Eisen, reliés splendidement par Padeloup
et Derome, des livres enfin que la marquise de Pompadour et la reine
Marie-Antoinette reconnaîtraient pour les avoir tenus dans leurs mains.
Le volume, il est vrai, que je vous offre aujourd’hui en témoignage
de ma sincère et cordiale amitié, n’a pas la prétention de prendre
rang dans cette collection commémorative du XVIIIe siècle; il vous
rappellera seulement que vous étiez bibliophile avant la vente de
votre célèbre bibliothèque, et que vous n’avez pas cessé de l’être
après cette vente qui, en quatre jours d’encan, a produit, avec quatre
cents articles de catalogue, représentant sept ou huit cents volumes,
l’énorme somme de 430,000 francs.
De bibliophile à bibliophile, il n’y a que la main, et voici la mienne
dans la vôtre.
P. L. JACOB,
bibliophile.
Paris, 1er mai 1866.