EN 19... à Rome, je marchais le long du trottoir, dans une petite rue
qui aboutit à la place d’Espagne, quand, immobilisé par la foule,
j’aperçus un landau arrêté où une dame peignait. Le cocher écartait
avec son fouet quelques gamins qui s’apprêtaient à grimper sur les
essieux. C’était Mrs Merrymore. Elle tourna la tête, me vit et, comme
je la saluais, me fit de la main un gentil appel. Je m’avançai avec
la seule intention d’être courtois, et comptant à peine lui parler
d’Aymeris dont je n’avais point eu de nouvelles depuis la mort de
James. Après m’avoir confié la garde de ses cahiers et de son journal,
Georges avait disparu; aucun de nos camarades ne l’avait revu, sauf
peut-être Darius Marcellot, pensions-nous, qui entourait de mystère un
séjour dans une maison de repos, en Suisse. Notre ami aurait, aussi,
fait une cure à Wiesbaden chez un neurologue célèbre, puis en certaine
villa au bord du lac de Constance, où Mrs Merrymore aurait établi le
malade, avec défense de lire, d’écrire, de travailler d’aucune façon.
—Asseyez-vous près de moi,—me dit Mrs Merrymore, un peu hésitante
et confuse.—Vous n’interrompez pas un bien bel ouvrage, car je suis
ici, comme gardienne, à petite distance de Monsieur Aymeris; dans
ces conditions, je ne fais rien de bon!... Monsieur Aymeris est là,
dans une victoria, genre d’atelier dont il a pris le goût à Londres,
quand il exécutait sa série «Heures de la Tamise». Je le préviendrai
que vous êtes à Rome... J’espère qu’il consentira à vous voir, mais
j’aimerais mieux que ce ne fût pas encore ce matin, ni dehors... Il a
laissé pousser sa barbe, il est tout blanc, porte des lunettes qui
le défigurent et il se croit «inreconnaissable». Il vient d’être si
malade que je ne suis jamais tranquille. Heureusement, il est dans une
période de production, il fait même des choses très intéressantes,
des études pour une autre série des grandes villes. Mais il ne vous
montrera rien: il ne montre plus sa peinture. Monsieur Marcellot espère
qu’il se décidera à exposer un ensemble, probablement en Amérique ou
en Allemagne... il ne s’agirait ni de Londres, ni de Paris, lieux trop
pleins de souvenirs pénibles et où l’étonnante évolution accomplie par
Monsieur Aymeris depuis son dernier chagrin dérouterait ceux qui l’ont
toujours connu: douteraient-ils de sa sincérité?
Je demandai à Mrs Merrymore si c’était sous son influence qu’il avait
tant «évolué». Elle m’assura qu’elle n’en exerçait aucune sur lui, que
cette transformation datait de Florence; mais je devinais trop qu’elle
aussi, et dès le début de ses relations affectueuses avec notre ami,
par son silence avait incité Georges à douter de ses qualités les
meilleures, selon moi, et qui étaient une vision directe de la nature,
une expression naïve, sans «cérébralité» ni littérature.
Mrs Merrymore, tout en causant, observait Georges; il faisait poser,
sur la margelle de la fontaine centrale, des enfants et des hommes.
Les fleuristes, sous de vastes parasols et des tentes, complétaient
leurs étalages; le soleil embrasait les maisons rouges qui bordent les
marches de l’escalier par lequel on monte de la piazza à la Trinita
dei Monti, un des rares aspects immuables de Rome, en dépit de la
municipalité et de la civilisation.
Mrs Merrymore reprit:—Oui, Monsieur Aymeris se livre à une
interprétation très libre de ses modèles, il déforme la nature;
d’ailleurs Rome l’inspire moins que Venise et Naples, où nous nous
rendrons bientôt. Nous sommes en route, partis de Provence où nous
avons passé l’hiver. Depuis que je vous ai vu, Monsieur Aymeris est
devenu voyageur, de sédentaire qu’il fut toujours, comme vous autres
Français, et si j’exerce sur lui quelque influence, ce serait en ce
qu’il se déplace plus volontiers. Je lui prouvai que tout, sur terre,
est facile à atteindre, que l’hôtel est la véritable habitation des
hommes de notre temps.
Je me retirai sans avoir eu l’adresse d’Aymeris, Cynthia ne me l’ayant
pas apprise, et ne m’invitant point à ce que je m’en informasse. Un
soir, dans une trattoria du Transtevere, comme je commandais un repas
à l’italienne, dans la salle commune où des bourgeois et des artistes
mangeaient leur «minestrone» et leurs «spaghetti», en lisant le
_Corriere della Sera_ ou la _Tribuna_, le patron, Giuseppe, me fit un
signe, de l’épaule, et désignant le coin d’où partaient des cris et des
rires:—Monsieur ne connaît pas l’artiste parisien qui dîne avec ces
messioûs de la Secezione? Messioûs les foutouristes sont mes clients,
je leur réserve un salon à part.
Il nomma Aymeris parmi eux et, en me retirant de bonne heure, j’aperçus
dans une épaisse fumée de cigares, Georges et Cynthia au milieu des
coupes de vin mousseux et de douzaines de bouteilles à l’enveloppe de
paille; un jeune homme qui ressemblait à un Christ tenait un discours,
sans doute révolutionnaire. J’écoutai, mais ne compris pas très bien.
Georges, à ce moment, sortit, traversa le couloir au bout duquel je
m’attardais en curieux sous un bec de gaz; je reculai dans l’ombre;
Georges vint à moi:—Quelle chance! me dit-il. Ne te cache pas. Puisque
tu es ici, tu vas nous délivrer, mon amie et moi, de ces bougres-là!
Je ne suis plus assez robuste, ni jeune, pour ces repas bruyants qui
durent jusqu’au matin. Puisque je te tiens, allons faire un tour avec
Cynthia vers le Colisée, c’est aujourd’hui pleine lune... Dis donc:
j’espère que tu n’as pas lu mes élucubrations? Qu’as-tu fait de mes
«cahiers»? D’ailleurs _ce ne sont pas les vrais_.
Aymeris était en effet méconnaissable, il avait vieilli de vingt ans.
J’avais lu son journal qui m’expliquait «bien des choses»—mais... à sa
façon. Il y avait en lui de l’histrion et du simulateur.
Une fois dehors, nous nous perdîmes dans les ruelles noires,
il pleuvait un peu; Cynthia voulut rentrer à son hôtel, nous
l’accompagnâmes; puis le ciel s’éclaircissant, Georges et moi
déambulâmes à l’aventure. Nous fûmes soudain au Pincio où, las de notre
marche, nous nous assîmes sur un banc d’où l’on découvrait toute la
ville basse, les dômes, comme un troupeau dont Saint-Pierre serait
le berger, sous la coupole bleue du ciel que la lune éclaircissait,
assombrissait, selon le caprice des nuages. C’était en avril, il
faisait chaud et orageux.
Je me rappelle très bien, et notai hâtivement ce que me dit Georges
Aymeris pendant toute la nuit, car l’aurore nous retrouva là sur
ce même banc. Ce fut l’une des dernières conversations longues,
fraternelles, paisibles, que nous devions avoir ensemble. Georges
me raconta, cette nuit-là et les suivantes, la plupart des choses
que je sais sur son enfance et sa jeunesse, ce que son journal ne
mentionne pas; dès lors, j’eus, plus qu’avant, la certitude qu’il
n’aurait jamais dû quitter Paris, ni sa maison; partout ailleurs, il
était un errant, point à la façon de ces étrangers, de ces Anglais,
surtout, qui emportent leur «home» dans une valise, en quelqu’endroit
où ils campent—mais un pauvre homme qui cherche à mille lieues ce qui
était sous sa main; un déraciné volontaire; intelligence en déroute,
dédaigneuse ou ignorante de l’élémentaire hygiène, qu’après la Règle
de Passy sa maturité tardive et incomplète rejetait. Dès que le besoin
d’être aimé l’emporte sur la puissance d’aimer, l’homme qui exige de
la part des femmes ce que peu d’entre elles sont capables de donner,
celui-là se met sous leur tutelle, ou simplement, s’il cesse soudain de
leur rappeler qu’il est le maître, devient la victime de sa tendresse.
Trop de fois, comme il lui fallait prendre une décision et que je l’en
hâtais, je l’avais entendu répondre un «oui» brusque et indifférent,
dont je sentais la politesse et la fragilité, ce «oui» étant contraire
au désir de Georges. Je savais qu’un «non» invaliderait demain cet
acquiescement; en définitive, rien ne le contraignait à agir contre
sa volonté... Ce dont il se cachait ensuite plus par crainte que par
orgueil. La multiplicité de son point de vue chargeait son discours,
comme feraient des poids presque égaux dans les plateaux d’une balance
folle.
* * * * *
Nous étions près de la villa Médicis, que deux pensionnaires, un
peintre et un sculpteur, avaient fait visiter à Aymeris, où ils avaient
voulu l’attirer pour recevoir ses conseils. Georges pour qui ces jeunes
gens étaient dépourvus de toute compréhension artistique, leur avait
dit gravement, après une rapide inspection de l’atelier:—Vous savez,
moi, je crois au futurisme! Quittez cet antre du «passéisme».
Avec le statuaire, il avait émis, sardonique:—Etudiez donc les
monuments funéraires, au Campo Santo de Gênes. La sculpture n’a plus
d’emploi ailleurs que sur les tombes où l’on peut vêtir, à la mode du
jour, des pleureuses et des veuves inconsolables. Ou bien, devancez
les futuristes... la statuaire de demain se fera en boîtes à sardines
et ressemblera plus ou moins à la mécanique. Il y a des Russes qui y
réussissent assez bien... Connaissez-vous l’illustre Archipenko?
Et comme quelqu’un voulait lui faire entendre la musique d’un autre
pensionnaire compositeur:—Est-il «bruitiste»? avait interrogé Georges.
Sinon, indésirable!
Ces propos ayant été rapportés aux camarades et au Directeur de
l’Académie, l’on pria Aymeris de ne plus venir troubler le sommeil
sans rêves des lauréats qu’envoie la République sur les bords sacrés
du Tibre. Georges, qui aimait Rome passionnément, Rome qu’il avait
connue tard et après toutes les autres villes de l’Italie, il la voyait
comme cette rue de Montmartre qui passe sur un cimetière: la rue
Caulaincourt devenait pour lui un symbole que son ironie appliquait à
lui-même, dans sa crainte que notre époque ne produisît plus rien avant
qu’un cataclysme cosmique ne redonnât au genre humain les yeux d’un
nouveau-né.
Je ne lui parlai pas sans malice des «futuristes» italiens, du
manifeste de Marinetti, sachant, depuis le dîner à la trattoria, qu’il
les fréquentait; et même, quelqu’un me l’avait dit, ses tableaux
marquaient des déformations saugrenues.
Il s’écria, d’un ton dont je ne savais parfois s’il était sérieux ou
ironique:
—L’Art contemporain est semblable au Forum et à ces ruines que le
Professore Boni commente devant les touristes allemands. Regarde
autour de toi, considère la Ville aux Sept Collines, superposition de
terres faites de briques, de pierres et de marbres amalgamés par les
siècles. La Chapelle Sixtine se lézarde, elle s’effondrera bientôt.
Ce ciel au-dessus de nous est si beau, ce soir! Michel-Ange y compta
quelques étoiles de plus ou de moins qu’un astronome n’en compterait
aujourd’hui, et c’est le même firmament où des mondes apparaissent
et disparaissent, qu’importe? La statue dorée de Victor-Emmanuel,
vue d’ici, semble aussi haute que le dôme de Saint-Pierre; pour les
Romains d’aujourd’hui, elle est riche de plus de sens et de beauté que
le tombeau des Médicis, que le Jugement dernier de la Sixtine; une
cheminée de fabrique a plus d’éloquence pour nous que l’Aiguille de
Cléopâtre, ou que l’obélisque de Louqsor. Gabriel d’Annunzio dédiera
des strophes sublimes au Mémorial de Victor-Emmanuel. L’Art n’est
plus qu’un prétexte à gloses, à dissertations. Les œuvres du passé,
telles qu’elles parviennent à nous, ne sont plus que des documents
historiques,... et la fleur de notre génie moderne est comme celle de
ces rosiers que, chaque saison, Signor Boni remplace dans les jardins
du Forum: ils fleurissent et meurent dans un sol où les racines ne
se développent plus... La terre manque d’engrais; attendons qu’on la
retourne, qu’on la laboure, nous la fumons de notre propre substance!
Chez nous, dans la campagne normande, le paysan, en automne, fait
tomber dans le sillon que creuse sa charrue, le colza vert encore,
et qui engraissera le champ où l’on sèmera demain le blé pour l’an
d’après. Tu m’as surpris avec une bande de futuristes? Pourquoi pas?
Tout le monde est intelligent, tout le monde parle bien, surtout
s’agit-il de démolir! Démolir! démolir! En attendant qu’il s’agisse de
reconstruire, faisons des théories, l’œuvre viendra plus tard, après
nous peut-être... Moi, je suis d’un autre temps... je comprends le
passé, je l’aime, je lui appartiens comme le professore Boni... Mais
je prévois aussi l’avenir. Combien voudrais-je appartenir à demain!
J’attends, j’écoute... Le sol tremble. Allons! causons, écrivons des
traités, faisons des conférences... Mais ne peignons plus que pour
nous-mêmes, pour nous oublier...
Je lui dis en riant:—Veux-tu me donner à entendre que tu t’assieds...
entre deux chaises?
Mais il poursuivit sans même m’entendre:
—Il ne s’agit pas de moi, mais de tous les artistes qui ne voient plus
la nature, ou croient l’apercevoir au travers des œuvres du passé... et
sous une forme abolie. Nous sommes de vieux enfants chargés de chaînes
lesquelles nous ne voulons ou ne pouvons pas briser. Parfois, je me
demande si le sens des valeurs a disparu pour toujours avec l’humble
critère dont nous usions en face de nos ouvrages, à la façon dont un
couvreur juge une couverture, un gobelin une tapisserie, un ébéniste
un meuble, Michel-Ange ou Vinci un dessin ou une fresque. Tout cela:
aboli! Tous métaphysiciens! A quoi bon nous entêter à faire de la
peinture? Je ne sais plus, je ne sais plus!... Et pourtant je croyais
avoir quelques mots à dire...
J’interrompis encore Aymeris:—Il nous reste notre sentiment, notre
goût... Pourquoi abdiquerions-nous?
—Nous ahanons sous le poids des encyclopédies dont le cerveau des
hommes n’est plus de force à entreprendre la lecture... Le cercle des
connaissances humaines s’est trop agrandi depuis un demi-siècle, «il ne
reste plus rien dans ce ciel décrit dans les antiques cosmogonies...
une étoile qui ne brille plus que d’un éclat rouge et fumeux, va
bientôt mourir...» Notre globe va peut-être devenir un cube! Pourquoi
pas?
Après une pose, Aymeris, avec un rire mauvais, s’écrie:—En nous
attardant, nous sommes dans le saugrenu! la vie de l’artiste n’est plus
possible; si du moins il pouvait rester anonyme comme ces ambulants de
jadis, dont l’on retrouve, en de vieilles demeures provinciales, des
portraits qui vous émeuvent autant qu’une présence: une main, un visage
dont la forme et l’expression sont un langage que comprennent tous les
hommes! Mais prétends-tu mettre encore la main sur un homme naturel?
Aujourd’hui, las comme nous le sommes, toute petite secousse nouvelle
compte plus pour nous que la Beauté.
Et c’étaient les mêmes paroles qu’Aymeris m’avait dites jadis avec
humeur, après la lecture de quelque article de critique. Mais cette
belle nuit romaine, le grave paysage alentour, donnaient une sorte
de solennité à ces variations sur des thèmes rebattus que l’artiste
oublie, dès qu’il tient un pinceau à la main, le ciseau ou la plume.
Je l’interrompis:
—Alors tu renoncerais à la peinture? Sur la place d’Espagne, tu
paraissais pourtant, ce matin, appliqué comme un étudiant, quand les
gamins posaient autour de la fontaine. Oui, je t’ai surpris, farceur!
—Tu m’as donc vu? Je ne cache que mon étude, celle-là tu ne la
verras pas! Oui, je suis plus que jamais enivré, parmi ces inconnus
qui vont et qui viennent, qui filent comme des étoiles. Je m’étais
promis de n’ouvrir ma boîte à couleurs qu’en arrivant à Naples où
nous nous rendons, Cynthia et moi, pour continuer ma série de grandes
agglomérations populaires: Darius attend, il nous faut gagner notre
pain! Cette place d’Espagne qui évoque fâcheusement Gustave Doré
et Henri Regnault, mais embellie par des tramways et des fiacres
pareils à ceux de Bruxelles, cette vie moderne «unanime», me donne
envie d’essayer quelque chose. Si j’avais vingt-cinq ans, je crois
que je peindrais l’abominable monument Victor-Emmanuel, l’antique
Piazza Venezia, ses bavards lents et affairés qui, avec leurs têtes
de marchands d’oranges, se prennent pour les glorieux Romains de
la République... dont ils ont, accordons-leur cela, le profil de
médaille... mais fruste et abâtardi... Les hommes sont toujours
épatants, avec leurs misères, leurs tares, «leurs péchés capitaux»,
écrivais-je d’Amérique!... Je ne me lasse point encore de regarder
ces somnambules qui se remettent à table deux ou trois fois le jour,
se déshabillent le soir, se rhabillent le lendemain, recommencent la
même pantomime, et font l’amour. Se demandent-ils à quoi ça sert et où
ils vont? Ils n’ont pas d’_esthétique_, eux!... mais... si pardon...
ils ont un _goût_ aussi, les misérables! Dire qu’il me faudra encore
affronter le public, _notre juge_! Oh! le public! C’est lui qui a
empoisonné l’art. Si j’écrivais, mes livres seraient tirés à trois
exemplaires. Mais quand on est peintre, on _expose_, et voilà le hic!
Diable de Darius Marcellot! Quant à toi, je te mets d’avance à la porte
de mon exposition! Non, non, non! Ne prenons plus l’Art au sérieux...
pour le moment!
Et poursuivant une idée qu’il n’avait pas encore exprimée:—Si l’on
pouvait être, au milieu de la foule, comme un bouchon de liège sur
l’océan!...
Georges aperçut une lumière à une fenêtre de l’Académie de France,
tandis qu’il reprenait un récit du dîner _futuriste_, et, au milieu
d’un couplet sur les théories nouvelles, qu’il approuvait comme
l’esthétique d’une époque négative:
—Il y a donc encore quelqu’un qui remue, là dedans?
Je lui rappelai Passy, ses parents, les êtres chers de son enfance, la
tradition que les Aymeris incarnaient. Il reprit:
—Ne me parle pas de tradition. Sommes-nous comme Charles Maurras, qui
se reproche de n’avoir pas soutenu _l’Académie de France_, la _Comédie
française_, _l’Académie française_, et cætera? Est-ce notre faute, si
ce que nous devrions défendre n’est plus viable? La tradition est bonne
pour planter des choux, labourer, et encore assure-t-on que nos paysans
du Calvados s’entêtent à des traditions absurdes. Et si nous parlions
de famille... où serait la tradition?
Et dans une grande émotion, Aymeris me conta ceci:
—Mon ami Michel, mon condisciple du Condorcet, fils d’un emballeur,
celui que chaque matin je prenais dans ma voiture, Michel donc s’est
marié avec une Dijonnaise, la nièce de son patron-imprimeur; traversant
Paris, Michel est venu chez moi avec Madame Michel. Nous avons déjeuné
ensemble au restaurant. Michel est toujours le même, aussi intelligent
que jadis, et je ne m’étais point trompé sur son compte.
Mais sa femme! Oh! celle-là! Il faut beaucoup de courage à un homme
pour lier sa vie à une telle matrone; Michel a eu ce courage. Les
Michel ont déjà trois enfants; l’aînée était avec nous, car j’avais
choisi l’heure de midi, craignant, si nous dînions ensemble, l’ennui
d’une longue soirée, où nous n’aurions rien à nous dire. Or, Madame
Michel fut assez causante pour que j’aie pu deviner ce qui unit ces
braves gens, et ce sont _les seuls liens qu’on ne brise pas_. Ai-je
été jusqu’à envier le sort de Michel? Michel n’est plus poète; ses
vers étaient médiocres; or il paraît que ses livres d’histoire font
autorité. Il a donc trouvé sa voie; la carrière de Michel m’eût-elle
paru plus tentante que les appas de son épouse? Michel n’a rien du
«bourgeois de Bruges», il se contente d’une femme dont les proportions
sont celles de trois commères, mais si sa légitime ne lui inspire pas
des poèmes lyriques, elle classe ses documents, recopie ses manuscrits,
comme Madame Vinton-Dufour nettoyait les pinceaux de M. Vinton, lui
faisait la lecture et posait pour lui. Mais à chacun, une épouse assura
cette paix, cette sécurité, faute de quoi je suis devenu ce que je
suis. J’aurai connu deux ménages parfaits: le ménage Vinton-Dufour
et celui de mon brave Michel.... Nous avons été bien mal élevés! Le
dimanche nous demeurions sur le parvis du temple par horreur des
ténèbres, et craignant la monotonie du service. Nous nous y serions
habitués! Le bon fidèle ne reçoit pas la communion aux grand’messes en
musique, mais à la messe basse des servantes; aux offices chantés, il
chante avec la maîtrise, les paroles latines qu’il sait par cœur, il ne
les comprend point....
Georges Aymeris ne m’ayant point encore parlé de Mrs Merrymore, et
comme j’ignorais la situation présente de mon ami, ses espérances, ses
projets, j’escomptais une autre promenade nocturne pour qu’il me les
confiât, et détournai le cours de sa songerie mélancolique.
—Pourquoi dis-tu, Georges, que les principes que nous devrions
défendre ne sont plus viables? Ce n’est point notre faute, assures-tu?
Mais ne sommes-nous pas tous un peu responsables de cette faillite? Ce
sont les artistes, les «intellectuels» qui ont créé l’anarchie, dont tu
te plains plus que quiconque....
—Je t’arrête!—dit-il—je ne me plains et ne souffre de rien. J’aime
trop la vie pour me plaindre, je regarde et cela me suffit. Je
voyage, je suis parfaitement heureux hors de chez moi; nous sommes
au seuil d’un siècle où chacun devra être chez lui partout; époque
d’individualisme forcené, au sein de collectivités confondues et
haineuses. Mais, bast! qu’y pouvons-nous? Pris entre deux tendances
contraires, l’individu a, plus que jamais, besoin d’indépendance,
d’affirmer son moi au milieu d’une société qui l’englobe, où il se
débat et joue des coudes comme quelqu’un qui étouffe dans une panique.
Les races, les nations se fondront les unes dans les autres, la science
inventera des moyens de plus en plus nombreux de communication,
de pénétration, d’échange rapide, d’unification; la doctrine du
«nationalisme intégral» deviendra une élégance impossible: et que
nous reste-t-il, à part cette doctrine? L’exutoire du Socialisme, du
Pacifisme, la chimie de l’Internationale avec ses explosifs. Duquel
de ces deux rêves l’avenir fera-t-il une réalité? Tant que la société
sera en gésine (ce que j’appelle anarchie, peut-être parce que je suis
une branche de l’arbre qu’on est en train d’abattre), l’individualisme
dont nous sommes si jaloux, en art, le droit à l’indépendance, la
fameuse «personnalité»—on nous en rebat les oreilles! sont en cette
phase comme les lilas qu’on fait blanchir en les privant de lumière
et d’air: fleurs vite fanées après qu’elles ont répandu leur parfum
amorti. Si nous rejetons la règle, refusons les disciplines, est-ce
parce que chacun de nous espère avoir plus d’indépendance dans cette
société sans maîtres, sans «directives»? Ecoutons les théoriciens, même
s’ils divaguent parfois... essayons de tout, mais sans espoir d’un
Etat organisé, despotique, comme la France, sous Louis XIV, encadrant
l’individu, le soutenant développant la personnalité de celui qui avait
quelque chose à créer... L’Académie royale de France, à Rome, fut une
institution qui eut sa raison d’être. En aura-t-elle encore, quelque
jour à venir? Peu probable! Cette capitale moderne, la Rome couronnée
par le monument de Victor-Emmanuel, des milliards furent enfouis en
ses quartiers neufs, qu’une folie nationaliste a bâtis. Rome ne devait
plus, ne pouvait plus être la capitale du royaume, ne se trouvant sur
aucune ligne stratégique mais située hors du champ de l’activité
italienne. Le denier de Saint Pierre fut mis à contribution, le Pape
connut la gêne, de grandes familles furent ruinées par l’entêtement des
mégalomanes qui, dans ces lieux historiques, tentèrent de recommencer
l’histoire. Exemple à méditer!... Une autre fondation sera faite,
peut-être, pour les besoins de l’art, mais ailleurs, et dans un esprit
autre... si la vie est un éternel retour; pourtant ce qui est fini ne
recommence jamais pareil à ce qui fut. Pour moi la Villa Médicis est
morte, comme la cité antique qui dort à nos pieds... Cette Rome, si
je l’aime et l’admire, elle ne m’enseigne plus rien; j’y suis comme
le piéton sur la route, et qui s’arrête pour contempler le couchant,
mais je ne me fixerai point ici, je ne me fixerai plus nulle part,
je veux voir autre chose, j’irai plus loin, et j’oublierai plus loin
ma halte d’aujourd’hui. Tu m’as surpris en compagnie des futuristes,
rappelle-toi ce que j’ai dit du futurisme aux «passéistes» de la villa
Médicis. Entre les uns et les autres, comment balancer? Les futuristes
sont, du moins, en train de _vouloir quelque chose_, ils font des
manifestes!... Les autres ne veulent rien et agonisent. Pourquoi se
lamenter sur des ruines? Eux, ils aiment trop la vie pour avoir... du
goût; quant aux _tendances_, j’ignore le sens de ce mot.
J’objectai à Aymeris qu’il n’était plus à l’âge où l’on croit au
_nouveau_, en art, comme les jeunes gens qui prennent si souvent pour
tel ce qui est «du déjà vu», un peu corrigé et rafraîchi au goût du
jour. Il me répliqua:
—Cela, c’est un argument dont usent les doctrinaires, comme d’un
moyen de défense, s’ils se sentent menacés. Si fait! et ne jouons pas
sur les mots: les hommes produiront du nouveau, le nouveau est le
résultat d’une succession d’efforts, de recherches parfois longues.
Elles semblent vaines par elles-mêmes. Malheureusement, aujourd’hui,
le manifeste et la théorie précèdent l’œuvre; or la théorie devrait se
fonder sur l’œuvre. L’artiste de génie est inconscient. Mais, après
tout, prouvera-t-on que la beauté des œuvres d’art actuelles n’égale
pas celle des plus consacrées? Celui qui pour la première fois, et sans
préparation, lirait une pièce de Shakespeare, qu’y verrait-il? Tu me
fais dire des truismes...
Nous sommes dans une période de recherches; nous devrions nous cacher
pour produire, ne montrer à personne ce que nous faisons à moins
d’y être contraints, et surtout cesser de travailler dès que nous
n’y éprouvons pas le plaisir qui enfante... l’Œuvre. Cultivons notre
lyrisme intérieur, et vive la joie, dans les ténèbres du Devenir!
* * * * *
Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain, après qu’Aymeris
eut poussé ce cri d’allégresse, qui retentit encore dans mon cœur
comme les rires d’un pandémonium. N’est-ce pas, d’ailleurs, par ses
contradictions et son impuissance tragique à se mettre d’accord avec
lui-même, que Georges représentait pour moi un type de Français
de son temps, ou plutôt de sa classe si menacée? De même que ses
mouvements étaient les réflexes de certains gestes de ses aïeux, ses
idées demeuraient étrangement dépendantes des sentiments ataviques.
Il s’était battu contre des spectres, avait livré une guerre de
cinquante ans contre un certain lui-même, dernier héritier de tant
d’Aymeris dont la généalogie remontait loin dans notre histoire, ces
grands bourgeois, ou ces hobereaux, ayant tenu chacun sa place dans
une société hiérarchiquement organisée. Les efforts de Georges pour
se faire la sienne, en pleine désagrégation sociale, étaient aussi
vains que spasmodiques. Son intelligence, sollicitée par l’inconnu et
le nouveau, désireuse de s’accroître et de s’enrichir par tous les
spectacles et toutes les sensations—et Aymeris cultivait comme un
malade son inquiétude—il lui manquait à un degré rare, la méthode
par quoi _la raison corrige les excès de la sensibilité_. Au point
que je doutais parfois de cette intelligence sur laquelle je m’étais
peut-être mépris... Je parvenais mal à joindre les différentes parties
de sa personne morale. J’avais si bien cru le connaître et sa figure
s’éclipsait pour moi!
_Le tort essentiel du principe de liberté, c’est de prétendre suffire
à tout et de tout dominer. Il se donne pour l’alpha et l’oméga. Or, il
n’est pas l’alpha_, dis-je à Georges Aymeris, songeant à Ch. Maurras
que je lisais alors.
Le soir suivant, il ralluma notre conversation de la veille pour
corriger ou expliquer certains de ses vagues propos. Il avait parlé
d’anarchie d’un ton que je prenais pour de l’approbation; je lui avais
dit:—Qu’es-tu donc, mon pauvre Georges? Un anarchiste à rebours, un
romantique, un réaliste, un traditionnel, un «évolutionniste»? Ce
dont tu manques, plus encore que d’une méthode, c’est d’une Religion,
l’_Essentiel_.
Et je lui rappelai les phases du périple qu’il avait, depuis notre
rencontre à Cannes, accompli, en art moins encore qu’en politique
et en sociologie. J’aurais craint de l’attrister par le souvenir de
James dont il avait songé à faire un «citoyen du XX^e siècle», quand
nous sortions à peine de l’affaire Dreyfus. Georges, en ce temps-là,
quoique irrité par les tendances nouvelles de l’atelier Carrière, et le
germanisme envahisseur, n’en avait pas moins fréquenté «l’Etoile bleue»
de Levallois-Perret, les «Soirées ouvrières» de Montreuil-sous-Bois,
avec Véra Starkoff, le «Germinal» de Nanterre, «l’Egalité» de Maria
Vérone, et «la Pensée libre» d’Arcueil-Cachan. Il avait été de ces
_bourgeois intellectuels_ sans qui les _U. P._ n’auraient pas pu se
créer ni vivre.
Georges cita d’autres _U. P._, avec un rire moqueur: l’_Emile Zola_ du
XX^e arrondissement, _La Semaille_, _La Gervaisienne_.
—J’ai toujours eu de la bonne volonté, dit-il. Tu m’appelles
_anarchiste_, parce que je parais tout détruire autour de moi; je me
suis seulement rebellé contre les centenaires qui se repaissent de
la chair fraîche et dont la conception de l’Ordre est inséparable
de leur crainte du mouvement, du jugement, bref, de la vie. De même
que l’art de la Villa Médicis est la caricature de l’art classique,
l’_Ordre_, dans l’esprit de ces vieillards, est ankylose, paralysie.
Ils sont changés en statue, comme la femme de Loth, parce qu’ils se
retournent toujours et ne savent regarder qu’en arrière. Ils célèbrent
la tradition, et la rompent, plus que nos amis les Futuristes, sans
comprendre que la Tradition est, comme je te le disais, la somme de
toutes les expériences heureuses où, après des périodes de pauvres
récoltes, vient une somptueuse moisson. Ce qu’on appelle _Progrès_,
dans le jargon d’aujourd’hui, c’est le total d’une addition, arrêtée
à une certaine date, et à quoi d’autres nombres s’ajouteront, jusqu’à
la fin des siècles... Les grandes ères de l’humanité sont celles qui
allongent la colonne de ces chiffres. Mais ce progrès, qu’est-ce que ça
prouve?
* * * * *
La nuit suivante, nous allâmes, Georges et moi, le long des nouveaux
quais, sur la rive droite du Tibre, jusqu’au Ponte Mole, et revînmes
au Pincio par la place del Popolo. Avant de remonter à notre banc du
Pincio, nous fîmes un détour pour voir la maison de Mme de Beaumont.
Georges relisait les _Mémoires d’outre-tombe_. Il était nerveux,
irrité de ce que Mrs Merrymore ne nous eût pas rejoints. Il me parla
de ses relations avec elle, depuis la mort de James, et je pensai, un
instant, qu’ils allaient bientôt se marier, si un mariage encore secret
n’avait pas eu déjà lieu. J’avais cru deviner que l’obstacle avait été
l’enfant. Georges me dit:
—J’aurai bientôt soixante ans..., pas tout de suite! Mais, tu sais,
après la cinquantaine, ça va vite! Si je n’avais pas été surtout _un
fils_, j’aurais aujourd’hui une femme, sans doute une Française,
quelqu’une de mon monde, des enfants, une famille, comme mon ami
Michel, et je ne serais point ici, cette nuit, à attendre, comme un
jeune homme, un être exquis et adoré, mais dont la réserve et la
discrétion sont pour moi plus pesantes, parfois, que ne fut l’autorité
de ma mère sur mon enfance. La liberté que me laisse Cynthia tient à
une erreur de psychologie, assez rare chez les femmes qui, d’habitude,
s’imposent à un homme plutôt qu’elles ne s’effacent derrière lui. Cette
liberté dont mon pauvre père, en mourant, m’a dit qu’elle était le
plus grand des biens, qu’est-ce donc? Dans ma vie, la liberté ne fut
que _désorganisation_. Je me suis dissous dans une action négative,
qui est d’ailleurs un des traits individuels de la nation dont nous
faisons partie; nous sommes incapables d’organisation, et il semble
que la curiosité universelle d’un Léon Maillac, le dilettantisme
qu’il cultivait et par lequel il m’attira vers lui, au moment où je
me développais, ne fut qu’un de ces excitants dont l’usage prolongé
frappe d’impuissance. Je n’ai jamais eu de direction; néanmoins j’ai
toujours obéi à quelqu’un ou à quelque chose. L’indépendance devrait
nous permettre de choisir entre nos diverses possibilités, mais «_à
condition de distinguer la valeur_, le rôle, _la hiérarchie des
forces dont nous sommes doués_». Tu vois que je lis ton Ch. Maurras.
Quand nous nous sommes liés, toi et moi—je venais de m’échapper et
je courais hors de ma cabane, tel un chien qui a rompu sa chaîne;
aujourd’hui, je fuis l’état de liberté comme un autre chenil; mais où
est mon «_centre normal_»? Je suis battu, mais je sais pourquoi. Je
n’ai pas su m’isoler, cesser de tenir compte de ce qui s’était fait
autour de moi, de tout ce qui avait été fait avant moi, ne me référer
même grossièrement, qu’à mon seul jugement. Il fallait mentir, ils
sont obligés de mentir, ceux qui ont quelque chose à sauvegarder. Je
n’ai pas assez menti, parce que j’étais toujours amoureux et qu’en
cédant à des mobiles sentimentaux ou à des habitudes congénitales,
j’ai cru, par besoin de noblesse morale, obéir à ma volonté ou à ma
raison. Quelle confusion! J’ai cherché à mettre d’accord ma conduite
et mon intelligence. Et je me retire après la défaite de cet orgueil,
qu’orgueilleusement encore j’avais voulu et cru vaincre en moi.
Cynthia m’a pris, comme les autres me prirent, pour un dilettante, au
lieu de voir en moi un ouvrier, un homme de bonne volonté. Cynthia, par
pitié pour le malade qu’elle me croit être, a dit adieu à sa famille,
à son monde, à son pays, et elle ne m’abandonnera plus. Compromise à
ses yeux et aux yeux des siens, elle a choisi de me suivre. Nous sommes
venus à Paris, j’ai entr’ouvert ma maison, Cynthia s’y est installée
auprès de moi et ne se montre à personne, sauf à Darius Marcellot; mes
tantes sont mortes à quelques mois de distance. Cynthia est mon épouse,
mais elle n’est pas et ne veut pas être Mme Aymeris, par respect, je le
crois vraiment, oui, par respect pour notre liberté!
Et Aymeris éclata de rire en répétant le mot _liberté_.
—Mais toutes les grâces et le charme et les soins délicieux dont elle
m’entoure, le bonheur qu’elle me donne, rien n’empêche que... j’ai
manqué ma vie d’artiste. Ah!...
* * * * *
Au bout de tant d’années, je ne sais pas, en vérité, je me demanderai
toujours ce qui l’a attachée à moi. Après une première et désastreuse
expérience d’amour, peut-être avait-elle redouté de se laisser prendre
une seconde fois; ce qui ne l’a pas empêchée d’aimer James, plus que
je ne l’aimais. La vie est plus forte que nos morales, il faut s’y
abandonner, puisque... enfin, mon cher, tu vois comment notre roman se
termine?...
Il s’arrêta, regarda si quelqu’un venait.
—Tu sais comme les goûts de Cynthia et les miens sont pareils; nous
nous plaisons ensemble, nous voyagerons pour satisfaire un besoin
de tout connaître; nous irons aux Indes, en Chine, mais je possède
aujourd’hui la certitude qu’elle ne me connaît pas...
Aymeris avait cru entendre le pas de son amie. Ce n’était point elle.
Il me quitta subitement et sans me tendre la main.
Je ne devais plus revoir Cynthia à Rome; nous avions été trop loin,
elle et moi, dans nos confidences de Londres au sujet d’Aymeris;
Cynthia m’avait livré ses sentiments... Combien j’eusse voulu causer
ici avec l’honorable Cynthia, la fille d’un Lord, l’élève d’Aymeris et
sa gardienne à la fois, devenue une maîtresse qui se cache d’avoir tout
sacrifié à un artiste.
* * * * *
Ils n’allèrent ni en Chine ni aux Indes, mais vécurent en Italie
et dans le Midi de la France où ils passaient six mois de l’année.
J’aurais voulu choisir dans le journal ce qui eût permis au lecteur
de suivre, comme je le fis moi-même, les dernières étapes parcourues
par mon ami. Mrs Merrymore m’ayant enjoint, comme on le verra, de ne
retenir que les fragments où il n’est pas question d’elle, le lecteur
ne verra point le ménage dans son intimité.
Furent-ils heureux? Un homme peut-il l’être... si le présent est
dominé par les souvenirs d’une sombre existence et la crainte d’un
lendemain pire encore que le passé? pour un quinquagénaire à qui le
réveil, chaque matin, ramène comme à un adolescent, des promesses, des
espérances, l’énergie, l’amour de vivre; le soir l’accable, comme un
malade terrassé par la fatigue que lui cause la lumière.
Après ses voyages, Georges revint chez lui, se renferma dans son
atelier, écartant de plus en plus ses anciens amis; et il fut à Paris
comme dans une de ces chambres noires où l’on voit refléter sur un
écran ce qui se passe au dehors.
Retour en novembre 1912 (fragment daté 2 décembre).
_A l’horreur de rentrer à Paris, l’angoisse s’ajoute dès
l’antichambre, de journaux, de magazines, des cent lettres qu’il faudra
passer en revue; l’odeur de la maison à peine rouverte, mélange de la
poussière des vieux tapis, de l’haleine fade des bouches de chaleur,
et cette vieille «odeur de soi-même» que, tant que vous habitez une
maison, vous ne sentez plus; mais dont, au retour du voyage, vous
vous demandez: Est-ce donc celle qu’en déposant leur par-dessus dans
l’antichambre, les amis respirent? Sentirais-je «le vieux», comme les
choses de chez moi? Le gardien de ma maison, ex-sergent de ville, fume
sa bouffarde et crache par terre; il faudra toute une équipe d’ouvriers
pour lessiver, repeindre. Tout s’en va, rien ne tient plus chez moi
si ce n’est les taches qu’on ne peut plus «avoir» avec l’ongle ni la
salive, comme dit le bonhomme._
Georges Aymeris rentre pour la première fois à Passy avec sa compagne;
deux étrangers, deux intrus dans le silence, l’abandon d’une demeure
qui fut celle des Aymeris, et qui ne semble plus être à personne. Les
meubles, les portraits, tout ce dont les murs sont encore encombrés,
tant de choses qui devraient être chères à Georges, semblent attendues
par l’Hôtel des Ventes: elles ont perdu leur personnalité. Il a chassé
le dernier de ses anciens domestiques, les _témoins_; le gardien lui
remet les clefs dont le propriétaire ne connaît plus l’usage, la femme
de chambre de Cynthia déclare qu’elle ne couchera pas dans cette maison
où il doit y avoir des «ghosts» (revenants).
Les lits n’étaient point faits, Georges n’avait pas songé à commander
un repas. Lui et Cynthia dînèrent au restaurant, puis allèrent à
l’hôtel, pour la nuit. Et c’est ainsi que, ramenant sa compagne sous
ce toit, dans ces murs qu’il avait transformés à son goût et pour
son propre usage, mon ami était tel qu’un homme venu pour recueillir
l’héritage d’un parent, mais qui redoute d’en prendre les charges. Il
trouva sa maison hideuse et regretta celle de son père.
D’anciennes peintures de lui, qu’il aperçut dans l’atelier, lui
parurent si mauvaises, qu’il n’aurait pas résisté à la tentation de
crever deux toiles, si Cynthia ne l’en eût empêché.
Sur la table du vestibule, où les courriers s’accumulent depuis deux
mois, car Georges n’a plus fait suivre sa correspondance, il aperçoit
des lettres de Gisell, la grosse écriture de Gisell, et des Magazines
illustrés dont l’adresse est de la même main. L’un, «_Camera Work_»,
sur le rouleau duquel se détachent des caractères en gris clair,
bleuté; un papier d’emballage gris: _A photographic quarterly edited
and published by Walter Triebschen, New-York._ A la première page: «For
Georges Aymeris, from Gisell.»
Georges note dans son journal:
_Avant de couper la ficelle, je flaire que je vais être «rasé», et tout
de même, je coupe la ficelle, j’aplatis le magazine, roulé pour la
poste, un gros rouleau comme un rolly-polly, et aussi pesant, je le
crains, que cet indigeste et succulent entremets; d’abord, je tombe sur
«de la littérature»: «The days are wonderful and the life is pleasant»,
phrase liminaire d’un portrait écrit de Gisell, par Elma Strauss._
_Elma Strauss! Oui! Je me la rappelle!... Un hangar, rue d’Assas,
au fond de la cour, à droite, les mardis soirs. En ce temps là, je
corrigeais encore mes élèves chez Scarpi. L’une d’elles me conduisit
chez Elma Strauss et son frère David, un Christ à la barbe rousse,
végétarien drapé à la grecque et qui marchait dans le Quartier latin
en sandales orthopédiques. C’était assez beau, ce frère et cette sœur,
venus d’Amérique à Florence, puis, lors d’un séjour à Paris, soudain
touchés par la grâce, à la vue d’une toile de Picasso, se fixant parmi
nous; ils avaient trouvé leur chemin de Damas, ils reliaient le présent
au passé, ils ne nieraient plus désormais l’art moderne._
_...La prose d’Elma m’enchante, me fait rire, me divertit, alors même
que m’échappe le sens de la phrase—car je suis un «gogo», mes tantes
auraient dit:_ un snob. _Toute ma sympathie, en effet, est acquise au
nouveau message que je ne comprends pas tout de suite, à la sonorité
nouvelle, à l’inédit... à ce qui n’est pas vieux et décrépit. Je puis
avouer dans mon journal, que si je me moque, en public, des portraits
qu’écrit Elma Strauss, je les aime cependant. Et voici un autre
portrait, celui de Gisell Links; tout s’explique: lettre et magazine._
_Gisell n’est donc pas morte? Il semble qu’elle soit devenue
Socialiste, dans la Fifth avenue, New-York City; elle vivrait la simple
life entre deux palais de milliardaires, dans un modeste appartement:
ascétisme (d’art!), mobilier florentin du 16^e siècle, murs crépis à la
chaux, et dessus, quelques Henri-Matisse, en attendant qu’elle achète
une_ des Jeunes filles à la Mandoline _par Picasso._
_Donc, portrait de Gisell par Elma. Gisell rend à Elma la politesse;
et voici un article de Gisell sur Elma qui, à Paris, comme écrivain,
désavouée par son propre frère, en est réduite à distiller sa pensée
pour trois personnes dont je fus une, et, dès le début, Elma est
«advertisée» par la réclame de l’ingénieuse propagandiste; Gisell sera,
cette saison, la lionne de New-York, les éditeurs tendent vers elle
leurs espérances et leurs dollars. C’est l’alliance, bien moderne,
de l’Art et de la Finance; allons, bravo! A cette heure du soir
européen (il est onze heures, quand je rentre chez moi, encore ému
par les marbres du Parthénon, revus avec Cynthia au British Museum),
en ce moment même, l’aube dore déjà les gratte-ciel de la métropole
américaine et, au vingt-cinquième étage, en haut d’une de ces tours de
fer et de ciment armé, près d’une fenêtre que rougit le soleil bas de
décembre, sous un ciel laminé par le vent d’est, des hommes, des femmes
du Nouveau Monde, sont en train de goûter aussi au cubisme._
_«Presque chaque personne pensante—écrit Gisell—est en révolte contre
quelque chose, parce que le besoin de l’individu est pour plus de
conscience, et que la conscience se développe en brisant les moules
qui l’ont jusqu’ici soutenue. Et ainsi, laissons chaque personne dont
la vérité personnelle est trop grande pour les conditions de sa vie
propre, attendre avant de se détourner de la peinture de Picasso, ou de
la littérature d’Elma Strauss, car le cas de ceux-ci est le leur._»
Nous voyons ainsi Georges Aymeris, encore une fois, aux prises avec
le problème de l’art moderne. Hélas! il n’était point un dilettante,
un orateur, ni un théoricien, mais un peintre; et sa peinture, dont
Cynthia me montra quelques échantillons, trahissait un trouble
douloureux. Je fus atterré en face de ses œuvres récentes, où je ne
reconnus plus aucune de ses qualités.
Il y avait eu, entre Cynthia et moi, un silence.
* * * * *
Georges Aymeris et sa femme, car je sus, ensuite, qu’il avait
légitimement épousé l’Honorable Cynthia Merrymore—se répandirent
avec Darius Marcellot dans les petits cénacles de cubistes, de
littérateurs et de musiciens d’avant-garde; ils étaient de plus en
plus effarouchés par le monde, et se cachaient de leurs amis. Georges
portait les cheveux longs, s’était rasé le visage, il épaississait; sa
claudication s’était accentuée. Je me trouvai assis à côté de lui à
une représentation de _Tristan et Isolde_, que donnait une compagnie
allemande au théâtre de l’avenue Montaigne. La même saison, je le
rencontrai à la même place, enthousiaste et tremblant, lors de la
répétition générale du _Sacre du Printemps_. Il croyait voir en cet
ouvrage si révolutionnaire, trépidant, convulsif, macabre, l’annonce
d’une ère nouvelle, après un bouleversement universel. Au second
tableau surtout, la danse épileptique de la Jeune fille élue, que les
hommes-ours guettent comme des mouches noires prêtes à s’abattre sur un
gros rat agonisant, lui offrait l’image de sa propre personne dans la
société dont il était issu, et qui s’effondrait.
Darius lui fit connaître Richard Strauss, dont Georges méprisait l’art
clinquant, faussement original, qui sous des apparences d’étrangeté
et d’harmonie neuve, dans le tumulte d’une polyphonie la plus riche,
la plus voluptueuse, était si pauvre d’invention, si bas d’intention,
et agissait sur les sens des femmes et des faux artistes, comme les
mélodies de la _Tosca_ ou de _Mme Butterfly_.
Georges ne l’avouait point, par crainte de Darius, mais c’était
l’Allemagne dont il redoutait l’influence et d’où venaient les sombres
nuages qui s’accumulaient sur nous.
Un matin, c’était au mois de mai, Richard Strauss faisait répéter
l’orchestre de l’Opéra où la compagnie des Russes allait donner le
ballet _Joseph_. Georges avait eu la commande d’un décor pour un
autre ballet où apparaîtrait Ida Rubinstein; Bakst n’était plus
jugé suffisamment _moderne_, et Aymeris, avec un de ses amis, avait
conçu des maquettes à peu près irréalisables, à mon avis, et assez
médiocrement exécutées par un jeune cubiste dont Marcellot s’était
entiché. Aymeris s’était attelé à ce travail, encouragé par Cynthia
toujours soucieuse de combattre des crises trop fréquentes de
mélancolie, et de lui faire croire qu’il était en état de produire,
bien loin d’être un vieillard déjà oublié. Elle espérait ainsi le
distraire, l’empêcher de repartir pour des voyages dont elle se lassait
elle-même, ou bien leur trouver un objet. La compagnie des ballets
Russes comptait emmener Aymeris en Espagne, puis en Italie; l’ouvrage
d’Aymeris tiendrait l’affiche avec le _Joseph_ de Richard Strauss.
Le Directeur de l’Opéra était absent pendant la répétition craignant
les colères célèbres du kappelmeister berlinois qui créaient un malaise
parmi les musiciens de l’orchestre, Strauss faisant recommencer vingt
fois de suite une demi-page, un trait des violons, insultant un
instrumentiste professeur au Conservatoire. Tout d’un coup, Strauss,
debout, à son veston la rosette de la Légion d’honneur qu’il venait
de recevoir, frappe de son bâton le pupitre, et pâle, en rage,
s’écrie:—Il faudrait un sabre allemand pour les faire obéir!
On téléphona au Directeur, l’enjoignant d’accourir; déjà, ce matin, des
propos belliqueux avaient été échangés, des journalistes allemands et
le concierge de l’Opéra s’étaient gourmés.
Aymeris s’enfuit avec Cynthia, rentra chez lui vers midi par le
tramway; sur l’impériale, de dix voyageurs, six parlaient allemand;
Paris était envahi par l’Allemagne; le ballet russe lui-même se
germanisait. Après le déjeuner, Georges écrivit une lettre à l’adresse
de M. de Diaghilew, à l’effet de rompre son engagement. L’impresario
vint le voir et le supplia de lui rendre sa promesse que le décor tant
attendu par les critiques d’avant-garde serait prêt pour le mois d’août.
L’installation nécessaire pour ce travail, la recherche d’anciens
élèves qui pourraient agrandir les esquisses, l’aider à mettre l’œuvre
sur pied, et d’un local assez vaste pour y brosser des décors: toute
la partie matérielle de l’entreprise mit Aymeris dans un état alarmant
d’excitation nerveuse.
Une échelle manquait, sur quoi il pût grimper et s’asseoir. Il s’en fit
faire plusieurs de divers modèles et, à chaque essai, dut reconnaître
que sa jambe était si ankylosée que nulle échelle, si commodément
établie fût-elle, ne lui donnerait satisfaction.
Il s’avisa que le vieux peintre espagnol Mendoza, qui habitait
Versailles, avait inventé un système d’échafaudages et de poulies,
ainsi se hissait-il et se soutenait à hauteur voulue. Tout, chez
Mendoza, était ingénieux, il faudrait aller chez lui, se renseigner,
faire copier cette installation.
Le dimanche suivant, M. et Mme Aymeris louèrent une automobile pour
se rendre à Versailles. Après un déjeuner au Pavillon-Bleu, ils
s’attardèrent à l’ombre des grands arbres dans le parc de St-Cloud. Des
familles d’ouvriers étaient étendues sur le gazon où traînaient des
morceaux de papier graisseux avec des os et autres reliefs d’un repas
champêtre. Le parc était bruyant des clameurs d’une foule qu’Aymeris
trouva hideuse et effrayante. Une bande de jeunes hommes et de femmes
dansèrent une ronde en chantant la Carmagnole. Quand une automobile
passait, les voyageurs étaient poursuivis par des cris et des insultes.
Le chauffeur du taxi amena près des Aymeris sa voiture et les pria de
ne point s’attarder dans cet endroit: on venait de percer le caoutchouc
d’un de ses pneus; de la malveillance de ce public dominical, tout
était à craindre.
Ils se remirent en route pour Versailles; peu avant d’arriver aux
«Réservoirs», une roue se détacha. Le mécanicien, après une rapide
inspection, comprit qu’une pièce avait été sciée, de façon que
l’accident se produisît après quelques kilomètres de marche. Il avait
bien cru voir un gamin tripotant sa voiture, n’avait plus songé à y
regarder de près; et c’était alors, qu’il s’était permis d’engager
ses clients à quitter en hâte le parc de St-Cloud. Mais selon lui, le
mauvais drôle n’avait pas eu le temps d’accomplir son méfait à lui
seul. Or le chauffeur raconta des histoires telles, qu’à l’entendre,
les autos particulières étaient maintenant à la merci d’une populace
prête à tout saccager. Aymeris n’était que trop préparé à croire ces
paroles. Cynthia comptait prendre son thé aux Réservoirs, pendant que
Georges irait chez le peintre Mendoza. C’était jour de grandes eaux.
Les salles du restaurant étaient remplies de monde. Georges crut avoir
laissé choir la carte de Mendoza en ouvrant son portefeuille pour payer
l’addition; le garçon qui servait comprit qu’Aymeris l’accusait d’avoir
ramassé un billet de banque. Il y eut discussion.
Puis, calmé un peu, Georges tâcha de retrouver son chemin; croyant se
rappeler la maison du vieil artiste, il se mit seul en route, Cynthia
s’alla promener dans le parc où il la retrouverait ensuite.
Il fit le tour de plusieurs pâtés de maisons, s’engagea dans des rues
désertes, sonna à plusieurs portes. M. Mendoza y était inconnu. Il
entra chez un antiquaire et s’enquit; cet homme, qui avait M. Mendoza
pour client, donna le numéro et le nom de la rue à Aymeris; c’était
très proche, mais il fallait descendre le boulevard de la Reine,
tourner à droite, puis à gauche. Aymeris n’écoutait pas, il se remit
tout de même en route, se perdit encore et, de guerre lasse, revint au
parc. Cynthia n’était plus à la place convenue. S’il était en retard,
ils devaient se rejoindre à la gare, puisque l’automobile était en
panne. Georges entrevit qu’il n’exécuterait pas son décor, car il ne se
procurerait jamais une échelle. Tout se retournait contre lui!
A huit heures, ils prirent un train pour Paris; les wagons étaient
combles; des gens, avec des bouquets de lilas dans les bras et des
paniers de provisions, encombraient les couloirs de seconde. En
première classe, il n’y avait plus de place. Comme il fallait rentrer,
Aymeris casa Cynthia entre deux commères suantes, et se tint debout
contre la portière, provoquant par sa mine dépitée les quolibets d’un
public bruyant, ignoble, ivre de chaleur, d’air et de boisson. Un homme
en manches de chemise invita «le Monsieur» à se mettre à l’aise et
lui tendit un verre de vin que Georges refusa. Les cris et les rires
redoublèrent.
A la station de Meudon, des voyageurs descendirent et laissèrent la
porte du wagon ouverte; le train s’ébranla,... et Aymeris, dans un
soudain vertige, s’élança sur le quai...
Un cri fut poussé par les spectateurs, Cynthia voulut se précipiter
aussi; le chef de gare fit stopper la machine.
On releva un cadavre méconnaissable.
Georges Aymeris venait, pour une futile contrariété, de mettre fin
à une existence qu’il aurait eu tant d’autres raisons plus graves,
d’abréger.
J’appris son suicide par les journaux, en même temps que l’assassinat
de l’archiduc François-Ferdinand.
Ce fait divers passa inaperçu, dans l’effervescence du moment. Dirai-je
pourquoi je ne me rendis point à ses obsèques? Je craignais de revoir
Cynthia, _Madame_ Aymeris; mais peu de semaines après, elle m’écrivit,
me priant de lui rendre le journal de son mari.
J’hésitai, je fus même sur le point de ne pas répondre; j’avais fait
copier presque en entier les cahiers de mon ami. Si Cynthia allait les
vouloir détruire? Mais les connaissait-elle?
J’allai néanmoins chez elle, les lui portai à St-Germain où elle
passerait quelques semaines, pour régler ses affaires avant de repartir
pour l’Angleterre. La guerre était désormais inévitable.
Mme Georges Aymeris me reçut froidement, avec un embarras plus visible
encore que ne l’avait été celui de Mrs Merrymore. Elle me raconta le
suicide de son mari et les scènes qui précédèrent; très calme, très
digne, son chagrin ne se trahissait que par l’altération des traits de
son visage. Ses cheveux étaient blancs. Elle me dit:
—Je savais que vous possédiez ces cahiers. Je vous remercie de me les
rendre. Sont-ils aussi intéressants que la chère personne qui les a
écrits? Je le suppose; car Georges n’a pas accompli son œuvre, il ne
devait peut-être pas se réaliser... sinon par le récit de sa propre
personne. Je ne les lirai pas; mais, si je ne puis vous refuser le
droit d’en faire usage, je vous prie de ne parler de moi qu’après que
j’aurai rejoint mon mari.
Cynthia passa dans une chambre voisine; j’entendis le bruit d’une
trappe de cheminée, le crépitement d’un feu de bois. Une odeur de
papier brûlé se répandit dans l’air.
Elle revint, au bout de quelques minutes, tremblante...
—Ils flambent!—dit-elle—n’entrez pas!...—et reprenant le récit du
suicide:—Je croyais Georges capable de tout, sauf d’attenter à ses
jours. J’associai ma destinée à la sienne pour éviter des malheurs. Il
m’avait plusieurs fois menacée d’un «coup de tête»; une seule fois, je
doutai de sa parole et lui portai un défi... il aimait trop la vie, et
j’espérais qu’il voudrait encore et toujours _recommencer_! Le pauvre
cher ignorait-il lui, si conscient, que _quand nous nous réveillerons
d’entre les morts, nous nous apercevrons que nous n’avons jamais vécu_?
La veuve de Georges Aymeris allait s’engager bientôt comme infirmière
dans une ambulance du front, et son corps devait rester en terre de
France, mais loin du cimetière où repose enfin mon ami.
_Prieuré de Saint-Louans, août 1918._
NOTES
ET
JUSTIFICATION
DU TIRAGE