Puis un vieux commissionnaire est venu chercher mes deux cents kilos de
bagages et les a charriés tant bien que mal jusqu'à Recouvrance. Il
faisait un temps radieux; après les longs jours de pluie et
d'inquiétude que nous venions de passer, on se sentait revivre, et Yves
ne se lassait pas de le dire.
A deux heures, mon cher Yves est parti, heureux d'aller embrasser Marie,
sa femme et le petit goéland, son fils; d'annoncer chez lui qu'il est
monté en grade et que c'est à moi qu'il le doit. Il était bien triste
cependant de ce que nous nous quittions et j'en avais le cœur serré,
moi aussi, je l'avoue. Pauvres marins que nous sommes, qui sait si
l'aveugle destinée nous réunira une fois de plus?
Je l'aimais bien, cet Yves Kermadec. Notre affection avait grandi très
vite, peut-être parce que je l'avais tiré de terribles passes,
disputé à beaucoup de dangers.
Maintenant, j'achève de faire mes malles dans notre logis de
Recouvrance. Il est huit heures, c'est un beau soir de juin; mais c'est
encore plus pénible pour moi de me sentir seul par un beau soir de
juin; ces longues soirées me portent aux rêveries et réveillent tous
mes plus chers souvenirs passés.
Les gens reviennent gaîment de la promenade et les marins passent en
chantant sous mes fenêtres ouvertes; l'air est plein de vols de
martinets, de parfums d'été.
Sur les meubles, dans cette chambre où il ne reviendra plus, le sac
d'Yves, son sifflet d'argent de quartier-maître et son bonnet marqué
20-91-P sont encore là.
C'est un temps de notre existence qui est fini sans retour...
Paris, juin 1878.
Départ de Brest le lundi 23 juin. Le temps est toujours splendide, la
vieille Bretagne est verte et fleurie.
A Lorient, dix minutes d'arrêt. Mes amis, prévenus, m'attendent sur le
quai. Je salue au passage cette triste ville grise où j'ai vécu de si
mortels jours et cette longue avenue de la Gare, si souvent arpentée
les soirs d'hiver.
A Bedon, rencontre d'un ingénieur américain qui me tient compagnie
jusqu'à Paris. Ce brave monsieur parle anglais, je réponds en turc; il
s'ensuit une conversation très mouvementée et originale.
Quand je m'éveillai, le lendemain, au petit jour, l'aspect du pays
avait changé, la vieille Bretagne était loin; plus de grands bois,
plus de rochers gris, plus d'antiques chapelles de granit, plus de
mousse ni de lichens, ni de hauts foins semés de fleurs roses, rien que
la sotte et laide campagne de plâtre des environs de Paris, les maisons
de banlieue et les fortifications.
Avec un profond dégoût, je retrouvai ces ruches humaines, brique et
fonte, les tuyaux de poêle, l'odeur écœurante des boutiques et du
charbon de terre, la population malsaine et éhontée des faubourgs.
La pauvre petite chaumière d'Yves à Toulven était bien humble, bien
pauvre, bien perdue au bord du sentier breton, mais là-bas étaient la
fraîcheur, l'honnêteté et la vie...
Cependant, le jardin du Luxembourg a de jolis recoins, de beaux arbres,
des gazons bien peignés et bien verts, des bancs où l'on peut, en
été, venir de grand matin passer des heures tranquilles de rêverie,
sans être interrompu par les promeneurs. Ce jardin me rappelle une
foule de souvenirs d'une époque de transition de ma vie: à dix-sept
ans, je venais souvent m'y asseoir.
C'est donc là, auprès de la fontaine Médicis, que ce matin, 24 juin,
en descendant du train de Bretagne, en attendant l'heure honnête à
laquelle on peut se présenter chez les gens, je me suis accordé deux
heures de méditation profonde et de recueillement.
Toute ma vie m'est apparue sous d'étranges couleurs; elle s'est
déroulée avec ses personnages, ses situations, ses décors empruntés
à tous les pays de la terre,--longue suite de tableaux tristes qui,
avec les années, vont s'assombrissant et que rien bientôt n'animera
plus. J'ai senti un immense besoin de paix, de repos moral et de
solitude: le calme du cloître m'aurait mieux valu encore que ce bruyant
Paris.