Fontbruant, février 1878.
«Frère chéri,
»Voilà bien des jours que je me demande si je dois t'écrire pour te
verser le trop plein de mon cœur; je commence des lettres et je les
déchire; j'ai peur de toi, j'ai peur de tout. Mais, aujourd'hui, oh!
non, je n'y tiendrai pas! Que vas-tu faire? Si tu entres dans ce
couvent, tu n'en sortiras plus. Avec ta tête exaltée, ils te
persuaderont et tu retourneras là-bas fasciné!
»Réfléchis, je t'en prie, je te le demande à deux genoux, non pour
moi, mais pour ta mère. Attends au moins qu'elle n'y soit plus; ce ne
sera peut-être pas très long maintenant, car je la trouve affaiblie et
les émotions la tuent. Elle devine vaguement où tu veux en venir, sans
savoir tout ce que je sais, et sa foi en est déchirée; son cœur de
huguenote, son amour-propre de chrétienne, tout en souffre
horriblement,--tu ne t'en rends donc pas compte? Tu n'entends donc pas
battre d'angoisse ce pauvre cher cœur de mère?
»Au milieu de mes bien-aimés, dans ma vie paisible, moi qui pourrais
être heureuse d'un bonheur vrai, je suis torturée continuellement et,
comme je vois la peine que tu fais à ta pauvre vieille mère, je
souffre dix fois plus à cause d'elle.
»Oh! aie pitié de nous, je t'en prie! Tu as le cœur humain, au fond,
tu sais être bon pour tout le monde; ne feras-tu donc rien pour nous
ôter notre chagrin?
»Qu'importerait, cependant, que nous ne soyons plus que si peu de chose
pour toi, qu'importerait, si tout cela devait te conduire à la
vérité, au bonheur! Mais non, tu es dans la tourmente, dans
l'angoisse... J'ai peur, tu le sens bien, et, pour me consoler, tu me
jettes sans pitié tout ton cynisme à la tête! Reviens à toi, frère
chéri, tu t'agites dans un abîme de misères morales!
»Que vas-tu chercher dans ce couvent? Tu sais bien que ce n'est pas la
vérité; tu n'y mortifieras ta chair que pour sortir de là avec des
passions plus déchaînées, plus bouillonnantes que jamais.
»Ne le sais-tu pas, que dans la vie tranquille, paisible et honnête,
il y a autant de joie, d'intelligence et d'élévation que dans ton
existence agitée et libertine, romanesque et tourmentée?
»Pauvre chéri, toujours bercé par un mirage, une fantasmagorie, un
piège des ténèbres!... Va, je t'y ai suivi quelquefois, dans le
commencement,--c'était encore un idéal; j'ai même compris Aziyadé et
j'ai pleuré sur elle. Mais maintenant, je ne te comprends plus, je ne
vois en toi rien qu'écœurements et parjures, que folles terreurs du
néant qui s'emparent de toi.
»Je passe des nuits sans dormir; je me dis: «Je ne l'aimerai plus,
c'est fait!» mais c'est à ces moments-là surtout que je voudrais te
serrer sur mon cœur.
»Viendras-tu à Fontbruant avant d'entrer au monastère? Surtout n'y
viens pas uniquement par devoir; dans ce cas, je ne voudrais pas de toi.
Mais si tu viens de bon cœur voir tes frères, tes pauvres frères pour
lesquels, dans le temps, tu savais trouver des noms tendres qui leur
étaient si doux, oh! alors, viens, ils seront les mêmes pour l'enfant
chéri qu'ils attendaient autrefois avec tant de joie!...
»MARIE.»