Fontbruant, 27 mars 1877.
«Cher petit frère,
»Je pense à toi à chaque instant du jour. Je prends part à toutes
tes peines; je sais et je comprends que tu dois souffrir; j'ai plusieurs
fois versé des larmes sur l'histoire d'Aziyadé, car j'imagine qu'elle
est vraie dans tous ses détails; la pauvre enfant n'est pas responsable
des fautes qu'elle commet, mais toi tu l'es, et la force te manque...
C'est ainsi qu'arrive tout naturellement à ton imagination la grande
idée turque de la fatalité... Il y a bien quelque chose de fatal dans
les faits; mais nous devons être capables de les modifier et de
repousser les tentations... Le modèle de pureté, le principe chrétien
incontestable plane toujours au-dessus de tout cela... La grâce de Dieu
éclaire et purifie tout; elle empêche aussi de désespérer de quoi
que ce soit de bon et de noble et de grand... Que notre bon Dieu te
conduise, cher petit frère; tu as quelquefois tourné tes regards vers
lui, depuis quelque temps. Tu le regarderas plus encore... Adieu et
mille baisers.
»MARIE.»
Rochefort, novembre 1877.
... C'était un soir de février 1877, dans la rue Sultan-Sélim, sur
la hauteur de Stamboul...
Un vent glacial passait par rafales sur la terre d'Othman; il faisait
grincer les ferrures des turbés, trembler les vieilles maisons
vermoulues, plier, au-dessus des marbres des tombes, les branchages
dépouillés.
La rue était étroite et déserte, bordée d'antiques colonnades
mauresques d'une architecture oubliée, longue suite d'arcades
déformées et rongées par les siècles, sous lesquelles s'ouvraient de
petites portes basses et mystérieuses. Toutes ces cases n'avaient qu'un
rez-de-chaussée, ce qui donnait à cette grande rue triste un aspect de
l'antique Bagdad.
Deux hommes achevaient leurs narguilés, accroupis sur des nattes,
derrière la vitre plombée d'un café turc, sorte de souterrain où
fréquentaient surtout les derviches. Les deux jeunes hommes, après
avoir donné à rassemblée le bonsoir, qui leur fut rendu avec
gravité, se levèrent et sortirent dans la rue déserte. Saisis par le
froid, ils boutonnèrent leur veste de bure bariolée d'ornements noirs.
Ils étaient vêtus de la même manière: pantalons bruns soutachés,
retenus aux genoux par des tresses de soie éclatante; ceintures rouges
brodées, chemise de soie orange; autour de leurs tarbouches étaient
enroulés de légers turbans blancs.
Ils étaient tout ce qu'il y avait de jeune dans ce quartier caduc et
mystérieux. La nuit tombait, le froid était sec et piquant, le vent
sifflait d'une manière lugubre et la lueur crépusculaire jaune pâle
s'éteignait dans le ciel.
Ces deux jeunes hommes parlaient ensemble dans la langue de
Tchengiz-Khan. Ils se mirent à rire tout à coup, d'un rire si bruyant,
si immodéré que trois vieux turcs qui passaient, emmaillotés dans
leurs pelisses de drap vert, tout voûtés sous leur turban et leurs
grosses lunettes d'un autre âge, se retournèrent scandalisés.
Le fait est qu'un tel rire était une note étrange, au milieu de ce
décor funèbre. Mais, comme la tenue de ces garçons était celle de
deux musulmans de bonne souche, les vieillards se contentèrent de leur
jeter un regard de compassion bienveillante et de marmotter dans leurs
barbes grises: _Tchoudjouk!_ (Ce sont des enfants!)»
Après quoi, ils entrèrent dans le turbé d'un vizir de
Sélim-le-Tigre, et les deux jeunes gens se mirent à rire de plus
belle.
Ces deux jeunes gens étaient Achmet et moi... Et Achmet riait tant, de
son bon rire frais, qu'il alla par prudence s'adosser contre un mur; il
riait à ne plus pouvoir marcher...
Tous deux, nous étions mis en joie par un jeu de mots que je venais de
faire très involontairement en turc et que je n'avais même compris
qu'après coup. Cette facétie était, je l'avoue, bien innocente, mais
il ne nous en fallait pas beaucoup, alors, pour nous amuser, et Achmet
alla le soir même en faire part à Eriknaz, sa sœur...
Nous en avons bien ri encore depuis, et la petite Alemshah ne me saluait
plus qu'en me rappelant mon jeu de mots.
Et, à l'heure qu'il est, s'il y pense, Achmet doit en rire toujours, au
pied des Balkans, sous le feu des Russes.
Rochefort, novembre 1877.
Je suis à Rochefort, où il fait un temps triste; mais les affections
de mon enfance sont heureusement encore très vivaces dans mon cœur.
J'adore ma mère, à laquelle j'ai fait le sacrifice de ma vie orientale
et qui, probablement, ne s'en doutera jamais.
J'ai meublé ma chambre d'une manière à peu près turque, avec des
coussins de soie d'Asie et les bibelots que l'incendie de ma maison
d'Eyoub et les usuriers juifs m'ont laissés, et cela rappelle de loin
ce petit salon tendu de satin bleu et parfumé d'eau de rose que j'avais
là-bas, au fond delà Corne d'Or.
Je vis beaucoup chez moi, ce sont des heures de calme dans ma vie; en
fumant mon narguilé, je rêve de Stamboul et des beaux yeux verts
limpides de ma chère petite Aziyadé.
Je n'ai plus personne à qui parler la langue de l'Islam et, tout
doucement, je commence à l'oublier...
Lorient, novembre 1877.
Il y a dans la vie de ces périodes d'ennui que l'on traverse
clopin-clopant, en compagnie de dame Réalité. Je traverse une de ces
périodes-là. Depuis mon arrivée en France, je vis au milieu des
difficultés et des déboires.
J'avais projeté d'aller à Paris et mon voyage est remis aux calendes
grecques; je comptais jouir en paix de la vie de famille, de ma vieille
maison, de mes souvenirs d'enfance, et, à Rochefort, je n'ai eu qu'une
suite de corvées militaires, d'embarquements et de promenades forcées
en rade de l'île d'Aix. Je n'ai pu qu'à peine revoir mes chers bois de
Fontbruant et de la Limoise, dont je suis privé aujourd'hui sans doute
pour bien longtemps. J'ai perdu deux de mes bons camarades de l'École
Navale, qui laissent chacun leur petit vide dans mon existence. J'ai
aussi perdu et enterré dans un coin de ma cour une chatte noire et
blanche, compagne de mes voyages, que j'adorais.
Voilà le résumé des événements de cet automne. Enfin toutes mes
démarches pour retourner en Turquie ont abouti à me faire expédier à
Lorient, où je perche dans un garni de hasard.
Rien à faire ici. Du matin au soir, mes journées se passent au fond
des bois; j'y reste allongé dans la bruyère, jusqu'à ce que la nuit
vienne m'y surprendre.
J'ai su que mon pauvre ami d'Annecy s'était fait, il y a quelque temps,
écraser une main au travail. J'ai appris aussi, par voie indirecte, que
le résultat de cet accident était, pour lui et sa vieille mère, la
misère complète. J'ai essayé de lui faire obtenir l'indemnité à
laquelle il avait droit, mais en vain. A quoi bon se donner la peine
d'habiter dans un pays aussi réglementé et policé que le nôtre,
puisqu'on ne peut même pas s'y faire rendre justice!
De tous côtés et partout je ne vois que des images sombres...