LETTRE DE LA SŒUR DE PIERRE LOTI

Fontbruant, 26 août 1876.

«Cher frère aimé,

»J'espère que tu t'habitueras peu à peu à ton _Gladiateur_, comme tu

t'es habitué à ton caveau de la _Couronne_; tu sais que c'est presque

toujours chose vite faite. Mais, pour les gens à imagination, les

objets extérieurs ont tant d'influence! Ton humour platonicienne contre

la laideur de tes compagnons m'a fait rire tout d'abord, puis m'a fait

penser une foule de réflexions pratiques; j'ai toujours été, moi

aussi, très impressionnée par la laideur physique qui me fascine d'une

façon étrange, et je considère comme un bienfait de n'avoir autour de

moi que de jolis visages; parmi tous nos bien-aimés, les uns ont encore

une vraie beauté, les autres ont la profondeur intelligente du front et

des yeux, de beaux regards dans lesquels on aime à plonger...

»Mais aussi quelle revanche prend la laideur physique quand la beauté

morale l'anime! Quels n'ont pas été les portraits des grands peintres,

quand ils ont représenté la laideur animée du feu du génie, de

l'inspiration, de la bonté; il semble qu'ils l'aient cherchée souvent

de préférence, surtout le Titien, si j'ai bonne mémoire; et alors,

quelle grandeur et quelle noblesse!

»Il y a, avec cela, la beauté céleste; les serviteurs de Dieu

répandent je ne sais quelle illumination intérieure et divine qui

resplendit sur leurs visages; témoin tante Adèle et autres de son

espèce. Vois-tu tante Adèle transformée en vieille incrédule bavarde

et perverse?

»Je demande donc grâce pour les pauvres gens dont tu me parles «à la

laideur blafarde et aux yeux de caïma»... S'ils t'aiment un jour, ils

deviendront charmants, et j'enfonce, je pense, des portes ouvertes, avec

mon discours en trois points comme on disait dans le bon vieux temps...

»MARIE.»

Un Jeune Officier Pauvre fragments de journal intime rassemblés par son fils, Samuel Viaud. · 第 54 / 79 题