À BORD DU _PÉTREL_

En mer, décembre 1873.

... Je découvre à l'instant que nous sommes en pleine nuit de Noël...

Au métier de marin que nous faisons, on est forcément brouillé avec

les mois et avec les jours...

Mais cette nuit de Noël à bord ne m'émeut pas; aucun rapport entre

elle et les belles nuits de gelée, si claires, de notre pays. Le temps

est tiède, le ciel nuageux, avec cependant un mince croissant de lune.

Le _Pétrel_ se dirige sur le Cap Verd, sous toutes voiles, et les

négresses passagères encombrent le pont, roulées dans leurs pagnes...

L'obscurité est transparente sur la mer calme, on respire une humidité

chaude, avec une odeur exotique des négresses parfumées de soumaré...

... Je me rappelle, il y a un an à pareille heure, j'accompagnais maman

et tante Claire au temple de Rochefort; nous allions voir l'arbre de

Noël en souvenir de mon enfance. Et, tout à coup, j'entendis dans les

rues une voix chanter comme autrefois: _les bons gâteaux tout chauds_;

elle vivait donc toujours, la vieille marchande de gâteaux qui me

paraissait si âgée, déjà, quand je n'étais encore qu'un tout petit

garçon! Oh! que ce chant inéchangeable reporta alors mes pensées loin

en arrière dans ma vie! Il me sembla retrouver avec lui toutes les

veillées d'hiver de mon enfance, autour du feu, dans le grand salon...

... Demain, nous nous réveillerons à Dakar, où nous attendent notre

case, nos dunes de sable et nos vieux baobabs sans feuilles, chargés de

vautours...

Dakar, janvier 1874.

Je suis dans un endroit où nous nous établissons souvent le soir;

j'écris sur une certaine table du jardin public de Dakar.

Les missionnaires ont planté jadis ce jardin, qui est là comme une

oasis au milieu de ce pays de sable. C'est un grand parc plein de

vilaines bêtes et où l'on ne voit jamais personne, si ce n'est nous;

mais il domine la mer et ses allées sont bordées de beaux arbustes des

tropiques, chargés de fleurs en été. C'est aussi le seul coin du pays

qui ait le privilège de l'ombre et de la fraîcheur. Les arbres y

poussent d'ailleurs à la diable, et les vautours s'y promènent en

troupes, comme des dindons.

Dans quelques coins, on a semé des cocotiers, des lauriers-roses et de

grands hibiscus à fleurs rouges, qui ressemblent à ceux de Tahiti...

Pendant l'été, cela nous faisait rêver de là-bas...

Mais à présent c'est l'hiver, l'hiver brûlant des tropiques, tout est

dénudé.

Ma table rustique, que minent les termites et les fourmis blanches, est

enfouie sous d'énormes bouillées de bambous au feuillage léger et de

ces frêles palmiers du pays aux longues feuilles épineuses. Jamais une

mousse, jamais un brin d'herbe, sur cette terre rouge, desséchée, où

bambous et palmiers projettent leur ombre grêle...

... Voici le soleil couché, la nuit tombe et mes idées s'en vont au

triste...

Dans le lointain, le tam-tam précipité appelle les nègres à la bamboula...

Un vilain vent d'hiver se lève, courbant sur ma tête les arbustes qui

me couvrent de feuilles mortes; il fait froid et bientôt complètement

nuit...

Un Jeune Officier Pauvre fragments de journal intime rassemblés par son fils, Samuel Viaud. · 第 37 / 79 题