19 Sept, 11 heures P. M.

"Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être

aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je fais.

A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la justice des

hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La dernière nuit est

épouvantable."

"Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée, hier

soir, et que l'expression formelle du refus leur a été signifiée, jamais

scène plus déchirante n'a été vue."

"D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'une manière

différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par

d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un accord

mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est

enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler un chant

bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais m'empêcher

de sentir un frisson qui parcourait tout mon être. Paulo au contraire

est tombé dans un état d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu

être relevé. Le premier a continué son chant étrange jusqu'au moment de

l'exécution. Il ne s'y mêlait presque plus d'accents humains. Hélas! cet

homme était plus misérable encore que je ne pensais. Il n'était pas même

idolâtre, il était Athée."

"Je compris dans son chant qu'il était heureux du rendre à la matière ce

que la matière lui avait donné, le désir de jouissances matérielles, et

trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel

avait été le but de toute sa vie."

"Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout

d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement

pas me répondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur présentai un

crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme de nouveaux Judas."

"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernière espérance, me fit peur,

je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux était dans

un délire complet, mais un de ces délires qui ne s'exprime pas par

d'énergiques transports, mais par des paroles incohérentes, où le

cynisme de la pensés le dispute à l'obscénité de la parole."

"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passé,

il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se

faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour me faire entendre.

Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillité

apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait

à la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivée. Il croyait

voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez

vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui devait l'étrangler

et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se représentait les

vociférations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'énormité de

ses forfaits. Puis un instant après, il élevait la voix, mais alors sur

un ton de supplication il conjurait cette même foule d'attendre au

moins que la brise imprimât à cette masse inerte, à ce cadavre et à ces

membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les

poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."

5 heures A. M. "Rodinus continue sa mélopée inconnue. A quelle divinité

adresse-t-il ce chant? Oh! si c'était à ce Dieu qu'il affecte de ne pas

connaître, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir,

mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue

dans sa mémoire et regrette de ne pouvoir en savourer les délices plus

longtemps."

10 1/2 heures A. M. "Rien n'est changé dans l'attitude de Rodinus. Paulo

a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se croyait poursuivi par ses

victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde, comme elles-mêmes ont dû

le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait à mort. Ses cheveux se

dressaient d'épouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer

et les cris de joie des démons qui le conviaient à leur horrible fête.

Il entrevoyait les tortures des damnés, il répétait leurs lamentations

et leurs gémissements. Son oeil était hagard, il tremblait de tous ses

membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les

témoins de cette épouvantable scène. C'est bien là la peinture que

l'écriture nous fait de la mort du pécheur impénitent. _Dentibus suis

fremet et labescet_. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il n'est

plus qu'une masse inerte."

"Le silence du cachot n'est troublé que par le bruit de sa respiration

stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus

saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits infernaux.

Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"

"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent

suivis des officiers de justice."

"Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix

minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant

tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques minutes

et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment

l'eussent-ils employé? Eussent-ils enfin dans ce moment suprême, tourné

un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Hélas! je n'ose plus

rien espérer que dans l'immense miséricorde de la Divine Providence."

"La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que Paulo m'a

fait, et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux complices les

meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci

avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame

diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui.

Les deux autres bandits l'avaient aidé dans l'exécution."

"Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais de l'un

à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer à paraître devant

Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition."

"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est éteinte. Son

oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutôt un

râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut

plus se mouvoir."

"Rodinus détourne la tête avec dégoût quand je lui présente pour la

seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même souillé de

nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de le retirer."

"Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été enlevées,

ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos."

"Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours

insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a précédé. Il

a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute il jette d'abord

un regard de défi sur la foule et regarde avec indifférence le bourreau

qui passe l'extrémité de la corde dans le crochet. Il ne veut pas

permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le

faire à Paulo."

"La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le gibet,

j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que

deux âmes viennent de paraître devant le tribunal suprême, et quelles

sont jugées!!!... Ah! puissent-ils avoir trouvé miséricorde auprès de

Dieu!!!!!!"

"Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible, voilà

aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgré

toute l'apparence de l'inutilité de nos prières, redoublons cependant

nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait?"

Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains. J'essuie les

sueurs glacées qui inondent mon front.

J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde

invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barrière.

Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y

attendait.

Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles réflexions mais

tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une figure angélique

vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles

des démons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mère d'Adala. Il me

semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre à me

dire, au moment où son âme allait s'envoler vers le ciel et après la

confession que je lui avait faite: "Père viens m'embrasser. Je te confie

mon enfant, mon Adala."

Ce dernier nom a un effet magique. Il m'éveille comme d'un affreux

cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant moi qui semble

me sourire et m'inviter à l'ouvrir.

Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens avant

que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a

touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir

distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.

"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà déjà plus de quatre mois

que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul instant sans

penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie encore beaucoup de

ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser."

"Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me

racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient

pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si

drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser."

"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore

aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se

mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin

que je te causais et tu étais trop bon pour me dire en quoi je

t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne

l'étais alors et j'ai bien hâte de te revoir pour te demander pardon."

"J'espère, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta

santé car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arrivé quelque

malheur, je crois bien j'en mourrais."

"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu

ne m'écris pas."

"Je suis à présent une grande fille. Les bonnes religieuses me disent

qu'elles sont très contentes de mes succès. Elles ont pour moi toute

espèce de bontés."

"La mère supérieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs

chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais

pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je

n'ai pas besoin de rien demander, elles préviennent mes moindres désirs

et me disent que c'est toi qui leur a donné l'argent pour y pourvoir."

"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prévenances et

je vais m'appliquer bien fort pour finir mes études au plus vite et

aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite

fille."

"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont été pendus

ce matin. Toutes les bonnes religieuses étaient tristes nous aussi nous

l'étions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont être pendus,

mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'être

réconciliés avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des

deux malheureux ont commencé à sonner. J'en frémis encore. Nous nous

sommes rendues à la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas osé

demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu."

"Tu peux t'imaginer comme j'ai été contente de revoir mon ami Baptiste,

aussi je l'ai embrassé bien fort."

"Grand'mère vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces

beaux petits ouvrages en broderie sur écorce comme elle sait en faire.

Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espèce de

fruits. J'aurais voulu que ma tante supérieure lui donna de l'argent,

j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrassée

en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en

aimerais encore plus fort pour cela si j'en étais capable."

"A présent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui

écris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le

fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."

"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai écrire une

lettre seule. Juges si je vais travailler."

"Je t'embrasse mille et mille fois,

Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école · 第 29 / 35 题