Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons
faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que la brise
d'automne éparpille à mes pieds.
Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude, ce malaise
dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira Paulo et son complice
à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai
résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mère. Et
pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser ma chère enfant et de donner
une bonne poignée de mains à mes soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru
devoir en faire le sacrifice.
Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie de
toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa
mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de revenir auprès
d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé assez faible pour
accéder à son désir.
En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.
Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai fait
ériger sur les bords du lac à la Truite.
Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au
travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans
leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir toutes les
mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant d'autres de voir
le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous n'apercevons que
lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace
pour se montrer.
Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise
action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais
aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que
demain à cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet être
lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils devant le
juge suprême?
La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo et
celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver grâce
auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un
regard de votre divine miséricorde.
C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de
sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes pensées, je ne
puis fermer l'oeil.
Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. Mon
brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des nouvelles des
derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre
de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journée et la nuit vont être
longues.
8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le
craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane et m'a
demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au dedans de
mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude me pesait, car ce
frère inconnu venait peupler mon désert. Tout en partageant mon repas,
il me raconte son histoire et celle de sa famille.
C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y
possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu des joies du
foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et la France. Il
s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre, quand l'ennemi
avait été repoussé et poursuivi jusque dans son propre territoire, il
était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs avaient été dévastés, sa
maison incendiée par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses
deux petits enfants avaient péri au milieu des flammes. A peine avait-il
pu recueillir parmi les décombres quelques os calcinés de ces êtres
chéris. Tel était le résumé de sa narration; à chaque phrase de cette
triste et lamentable épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...
Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur de
Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la
plus courte et la plus sure.
Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs, a stimulé
mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude de mon hospitalité et
remercié des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et
moi, désormais, c'est pour la vie que nous conserverons une réciproque
amitié. Son nom est Marquette.
A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon
attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais bientôt
il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent. Je m'élance
hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma
hutte.
Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves et
dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les trois à
Québec pour donner leur témoignage dans le procès de Paulo et de son
complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après l'exécution et de se
mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains
papiers pour moi.
Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est
Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre et
nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués de fatigue.
Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au soir, un copieux repas
et j'ai renouvelé le sapin des lits.
Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution
dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et bien
minutieux.
Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont pas perdu
une seule minute pour que je reçusse au plus vite les lettres dont ils
étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils
dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim fut un peu apaisée,
ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq heures du soir dans un
canot et quand leurs bras étaient trop fatigués pour faire glisser le
canot sur les ondes, ils ont demandé du secours à leurs jambes et ont
pris les chemins des bois. Ils ont devancé de beaucoup le postillon, ils
avaient tant hâte de me revoir et de se distraire du spectacle horrible
auquel ils avaient assisté.
Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint d'être
étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les larmes aux
yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le Gascon a besoin,
parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là occasion de sortir,
pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler
des sueurs qui se répandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant
que des larmes.
Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé
l'occasion.
Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux lettres
et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur Odillon.
Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement pour
qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable prêtre que
j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre auprès des prisonniers
et de veiller au salut de leurs âmes. De Paulo surtout que je n'ai
malheureusement que trop contribué à perdre. C'est une légère réparation
et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.
Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me
tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au
jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais exprimé. En
attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me rendre un compte
exact de la conduite et des dispositions des condamnés.
Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits. Peu
de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins poumons,
tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble se consulter
intérieurement. Il a certainement quelque chose d'important à me dire,
car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans
suite.
Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas
trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai été LA voir et
ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est belle et comme elle
ma demandé avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser
le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mère
d'Attenousse qui se trouvait là, avec quelle anxiété elles se sont
informées de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine,
mais vrai, j'ai été trop bête pour leur répondre. J'étais, comment vous
dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mère me
dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te
laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et
religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes,
je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai
seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain la sainte femme
n'était plus. Elle était morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance
que je suivrais à la lettre ses dernières recommandations. Maintenant,
je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouvé en entendant
les belles paroles que la Dame Supérieure et l'Assistante me disaient.
Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant
où donner la tête. Un homme m'attendait à la porte et est venu me
reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
envoyait sans doute."
Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence. Il
contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre
pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y
avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.
--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital,
rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand
Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais avec les
religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père Hélika.
--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle
était heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?
Je l'embrasse à ces paroles et je lui presse la main. C'était là, seule
marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'étais si ému de
ces témoignages d'amitié. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il
s'étendit sur son lit et ne tarda pas à s'endormir.
Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du
soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver à moi. J'ouvre le
cahier et je lis le rapport et la lettre du geôlier: La voici.
Monsieur,
"En réponse à la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte
aujourd'hui de là manière dont les prisonniers se sont conduits depuis
leur condamnation. Après le prononcé de leur jugement et l'assurance que
la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune miséricorde à espérer des
hommes et qu'ils devaient se préparer à paraître devant Dieu le 20 du
courant, ils ont échangé ensemble quelques mots de fureur que nous
n'avons pu saisir parce qu'ils étaient dits dans une langue que personne
ne comprend".
"Du 12 au 13, ils ont passé une nuit affreuse de même que tous leurs
jours et nuits depuis leur retour à la prison. Ils ont cherché à
s'élancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un
gardien de la prison s'est approché d'eux pour essayer à les apaiser,
mais ils se sont précipités sur lui avec la férocité de tigres altérés
de sang. Malheureusement il était à portée de leurs atteintes et sans le
prompt secours d'autres gardiens, il eut été impitoyablement massacré
par ces deux monstres. Leurs chaînes sont solides, Dieu merci, il ne
peuvent s'atteindre, car ils s'éventreraient, tant grande est la fureur
qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir à ajouter que
leur conduite loin de s'améliorer parait augmenter en férocité d'un
instant à l'autre. L'aumônier de la prison est venu plusieurs fois
tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essayé à leur
faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont répondu par
d'épouvantables imprécations. Le prêtre en est sorti chaque fois de plus
en plus contristé."
"Enfin, ce soir, le 14, le vénérable abbé dont vous m'avez parlé, est
arrivé et de suite il s'est installé auprès des prisonniers. Il m'a prié
de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur
se reflète sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une
onction à laquelle il est difficile de résister. Il s'est approché d'eux
en leur tendant la main avec bonté et en leur adressant à chacun des
paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec
vénération la main que ce saint apôtre leur tendait, se sont rués sur
lui et l'ont envoyé rouler sur la muraille où sa tête à été se heurter.
Il s'est relevé avec calme, a tiré son mouchoir de sa poche et a essuyé
le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il
s'était fait en tombant. Pendant ce temps, les deux scélérats poussaient
d'horribles ricanements. Nous comprîmes de suite, en les entendant
qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous
accourus à son aide, mais avec une douce autorité il nous a priés de
nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard chargé de
larmes il leur a adressé à tous deux dans leur langue des paroles
d'une douceur ineffable, mais les démons ne voulurent seulement pas
l'entendre. Alors le saint prêtre s'est agenouillé et à longtemps prié
pour eux. Cette prière du juste devait monter vers le ciel comme un
parfum céleste, ils avaient comblé sans doute la mesure de leurs crimes
car Dieu a paru leur refuser les trésors de sa miséricorde".
"Voilà, Chef, ce que j'ai à vous raconter de ce qui s'est passé jusqu'à
l'arrivée de Mr. Odillon. Il m'a annoncé qu'il était chargé de continuer
le journal que j'ai commencé. Il ne me reste plus qu'à ajouter que l'air
de plus en plus abattu et découragé du saint homme, me fait augurer très
mal du résultat de sa divine mission."
"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
leur porter de l'intérêt, qu'ils sont loin de mériter, je vous l'assure,
je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes préposés à la garde
de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espèce, nous n'avons
rien rencontré qui peut approcher de la méchanceté et de la scélératesse
de ces deux brigands."
"Agréez, Chef, l'assurance de la haute considération avec laquelle,
je suis votre dévoué."