Montréal, mois des neiges, 1837.
_Ihouamé Miouah _[62],
[Note 62: Mot à mot: amour à moi ou «mon amour».]
Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans
cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
Que je te parle donc, au moyen de ces signes mystérieux que les bons
Visages-Pâles ont enseignés aux miens, dès le temps de mon illustre
aïeul Pontiac, en leur mettant, par vos longues robes noires [63] ta
langue dans la bouche, ta religion dans le coeur; oui, que je te parle
au moyen de ces signes muets qui disent tout, puisque ton absence comme
l'épaisseur d'une montagne te cache aux yeux corporels de Meneh-Ouiakon,
et que, comme la gelée d'hiver, elle a fermé ses lèvres. Pendant le
silence des nuits mon esprit inquiet songe à toi, et comme la surface
des eaux il réfléchit ta présence; pendant la chute du jour, je cherche
Celui qui à mon amour. Celui que je n'ai jamais eu le bonheur de
contempler aux rayons du soleil; je le cherche et ne le trouve plus.
Son ombre même m'a quittée.
[Note 63: Les prêtres catholiques.]
Puisses-tu ne pas trop languir là où Meneh-Ouiakon t'a laissé, il y a
bientôt six lunes, et puisse cette feuille plus légère que la feuille du
bouleau, cette feuille à laquelle je confie le chagrin et l'espoir de
mon coeur, te parvenir fidèlement, Ihouamé Miouah!
Ouvre à mon récit, Aitigush-Ouseta [64], il est l'heure que tu remontes
avec la fille des sachems nadoessis le courant de sa vie, car si ton
amour est grand, généreux, le sien est grand aussi comme le chêne aux
verts ombrages, sous lequel il fait bon se reposer, et il est
transparent comme l'onde de la source.
[Note 64: Français: bon.]
Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre celui qu'elle aime, afin
que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.
Je veux m'entretenir avec toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse
les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
En ma famille, l'illustre famille de Pontiac vit la tradition, du beau.
On y a toujours aimé et on y aime toujours ardemment la race française.
Elle nous avait relevés, nous jadis les possesseurs heureux, fiers, mais
déchus de cet immense pays; pourquoi nous a-t-elle abandonnés? dis
Ihouamé Miouah pourquoi nous as-tu abandonnés? pourquoi nous avoir
laissés sans défense, à la merci des Habits-Rouges et des
Longs-Couteaux? si vous eussiez voulu? nos lacs poissonneux, nos
prairies, nos bois giboyeux, nos terres abondantes en trésors que vous
savez utiliser, comme jadis le surent, rapporte-t-on, les hommes de
notre origine, tout ce que nous possédons serait é vous Mes ancêtres
le disaient, mes ancêtres le désiraient, mes ancêtres ne mentaient pas.
Leur langue n'était pas fourchue, les sachems nadoessis n'ont pas renié
ce magnifique héritage. Ils aiment ton Dieu, sans le bien connaître,
car le temps a roulé, roulé; les arbres ont germé, grandi, ils sont
tombés de vieillesse dans la forêt et on ne vous a pas revus, ni ceux
qui nous montraient à servir, à votre manière, le Maître de la Vie. Sur
les bords du lac Supérieur, les rivières pleurent leur départ. Dis-moi,
Ihouamé Miouah que ces pleurs auront une fin.
Je veux m'entretenir avec Toi qui vis dans ma pensée, dont sans cesse
les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
Écoute mon discours.
Nous avions planté nos loges près du fort Williams [65], pour y échanger
des pelleteries contre des couvertes, de la poudre et des munitions. Un
jour, j'étais seule dans le wigwam, mon frère et notre père faisaient la
traite à la factorerie. Un homme blanc entra. Sa parole était douce
comme le miel, sa langue, celle des Nitigush, il était si beau, son
regard avait une telle douceur, sa voix une suavité si grande, que je le
crus bon. «Je t'aime» me dit-il et moi, entendant cette musique
harmonieuse, comme après une chaude journée le frémissement de la brise
dans le feuillage, moi je ne pus lui répondre: «Je ne t'aime pas.» Il
m'avait troublée. Je songeai à lui toute la journée, quand il fut parti.
Mon frère et mon père ne revinrent pas le soir. Je m'endormis en rêvant
à cet homme blanc que j'avais vu. Tout à coup je m'éveille, on
m'emportait. Je veux me débattre, m'échapper, fuir! des bras de fer me
tiennent captive. A la clarté de la lune, j'avais reconnu le Visage-Pâle
dont la visite m'avait émue le matin. Il m'entraîna loin! loin!
cherchant à m'enivrer avec sa parole d'amour. Mais je n'étais pas libre.
La fille des sachems nadoessis n'entendait plus le langage de son
ennemi. En liberté, elle ne lui eût rien refusé; prisonnière, elle eût
soutenu jusqu'à la mort son droit de se donner. Je ne connaissais pas
Schedjah-Nitigush [66].
[Note 65: Sur le lac Supérieur. Voyez la _Huronne_.]
[Note 66: Le mauvais Français. C'est ainsi que les Indiens du lac
Supérieur dénommaient Jésus, le Mangeux-d'Hommes.]
Quand j'eus vu que son existence était sombre comme l'eau qui coule sous
les noirs sapins, quand j'eus vu que, comme le carcajou, il égorgeait
pour sucer le sang de sa victime, je le méprisai, et pourtant, je
l'avoue, puisque tu dois lire dans mon sein, Ihouamé Miouah je ne put
me défendre de l'aimer encore. Explique cela, toi, qui sais tout.
J'étais son esclave, et il me respectait; je ne pouvais rien contre lui,
et il obéissait à mes ordres, à mes moindres désirs. Pour moi les plus
brillants ouampums, les plus riches pelleteries, les parties les plus
délicates du gibier ou du Poisson qu'il prenait. Ses gens, sa bande me
traitaient en otah [67]. Un seul, peut-être, me regardait d'un oeil
étrange. C'était Judas, son lieutenant. Mais je n'avais d'ailleurs pas à
me plaindre de lui. Rusé comme le renard, il cachait son plan.
[Note 67: Reine.]
Meneh-Ouiakon sent son âme lourde, elle l'ouvre à celui qu'elle aime,
afin que le ciel devienne bleu et pur pour elle et pour lui.
Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse
les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
Dans la troupe de Schedjah-Nitigush, il y avait une femme nadoessis,
nommée la Perdrix-Grise, que le capitaine avait aimée, mais délaissée
pour moi. Malgré la jalousie que je lui inspirais, cette femme m'était
dévouée, car j'étais Grande-Maîtresse d'une danse [68] à laquelle la
Perdrix-Grise appartenait dans notre tribu. Bientôt même, remarquant que
jamais Schedjah-Nitigush ne dormait avec moi, elle me porta de
l'attachement, et m'avertit, un soir, que Judas avait résolu de profiter
de l'absence momentanée de son capitaine pour se glisser sous ma peau
d'ours.
[Note 68: Ces danses sont des sortes d'associations secrètes, dont les
chefs (ogeomau) exercent une puissance suprême sur les affiliés.]
Tu le connaîtras, Ihouamé Miouah, et tu l'aimeras aussi comme
Meneh-Ouiakon.
Je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée, dont sans cesse
les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
Comme, après un long hiver, l'alouette attend avec impatience le
velours du soleil, ainsi Meneh-Ouiakon attendait le retour de Shungush
Unseta. Alors son ennemi, mais Judas veillait. Comme le vautour fond sur
sa proie, tandis qu'elle était à la pêche, il fondit sur elle, lui lia
les pieds et les mains et la transporta dans cette île où, Ihouamé
Miouah, elle a eu le bonheur de te voir et de t'aimer.
Meneh-Ouiakon sent son âme légère, elle l'ouvre à celui qu'elle aime,
afin que le ciel devienne pour lui bleu et pur comme il l'est pour elle.
Là, les jours de la fille des sachems nadoessis devaient être troubles,
mais le Maître de la Vie les fit clairs et sereins. Elle t'a aperçu, mon
frère, et au soleil de tes yeux son coeur s'est illuminé, ainsi que la
forêt s'embrase et flamboie au contact de l'étincelle. Sans tache
encore, purifiée en son esprit de son amour indigne par le feu que tu as
allumé en elle, elle aurait été joyeuse d'être ton épouse devant ton
Dieu qui est le sien et qui a proclamé l'égalité des races. L'amour de
Meneh-Ouiakon est immense comme les territoires de l'Ouest, inépuisable
comme les eaux du Grand-Lac. Cet amour, il est à toi. Tu le sais. Aussi
bien il te faudrait douter de la nourriture que tu manges, du breuvage
que tu prends, que de la tendresse qui gonfle mon coeur pour toi. J'en
suis fière, j'en suis heureuse, je l'annoncerais aux guerriers
nadoessis, dussent-ils me faire souffrir mille tortures. Mais toi, ô
Ihouamé Miouah as-tu bien sondé ton amour? sa profondeur t'est-elle
connue? les écueils dont il est environné, les as-tu tous explorés?
N'en est-il pas un inobservé par toi et sur lequel viendra échouer le
canot qui porte notre commune destinée? J'ai peur. Pardonne, ami, j'ai
peur! Le bonheur m'effraie Mon passé, mon ignorance, la couleur de mon
visage... Ah! je n'aurai fait qu'un rêve.
Meneh-Ouiakon sent son âme lourde; elle l'ouvre à celui qu'elle aime
afin que le ciel ne devienne pas pour lui sombre et nuageux comme il
l'est pour elle.
Hélas! oui, je me sens effrayée: j'ai vu vos villes merveilleuses, vos
palais de toutes sortes, vos temples superbes; j'ai vu ce que vous
appelez la civilisation, et j'ai pleuré la honte de mon étonnement, de
mon admiration. Que sommes-nous, que sommes-nous, misérables
Peaux-Rouges, à côté de vous, si grands, si puissants, que j'en suis à me
demander quelle peut être la supériorité de ce Dieu devant qui vous
courbez la tête! Non, non, jamais Meneh-Ouiakon, la fille des sachems
nadoessis, ne sera l'épouse d'un Visage-Pâle. Il la mépriserait;
pourrait-il faire autrement? et Meneh-Ouiakon ne saurait supporter un
affront de celui qu'elle aime Je sors tristement de ce doux songe. Mais,
si tu le veux, Ihouamé Meneh-Ouiakon sera ta servante. Elle demeurera
près de toi, contente de t'aimer, de t'admirer en silence, contente
d'entendre ta voix, de recevoir tes commandements, de soigner la vierge
blanche qu'un jour tu conduiras à ta couche. N'aie point sourire
dédaigneux à mon langage. Je puis aimer celle que tu aimeras. L'amour de
la fille indienne est plus grand que celui de la fille au visage pâle.
Souviens-toi. Je suis partie pour te chercher secours. Le Dieu de notre
culte m'a protégée. En route, j ai trouvé ton esclave, celui dont tu
déplorais la perte. Il m'a aidée à échapper aux griffes de Judas, qui me
poursuivait, et ensemble nous avons gagné le village du
Sault-Sainte-Marie. J'y ai vu cet excellent Canadien que tu m'avais
recommandé, otah [69] Rondeau. Sa loge nous a été ouverte avec son coeur.
C'est à lui que j'adresse cette lettre pour qu'il te la fasse parvenir.
Il aurait voulu, Ihouamé Miouah, courir à ta délivrance; il n'a pas
rencontré d'allié. Les Longs-Couteaux ont refusé de marcher avec lui.
Ils sont lâches pour seconder les intérêts des autres, brillants comme
le fer rouge pour les leurs. «Va, ma fille, m'a dit Rondeau, vas trouver
l'Ononthio [70] des Français à New-York, lui seul pourra servir notre
ami.» Je suis partie, laissant avec lui ton serviteur. Peut-être ont-ils
réussi à t'arracher à la captivité, car ils devaient tenter de réunir
des auxiliaires et de diriger une expédition centre les Apôtres! Ah! si
les succès ont accompagné leurs pas; si tu es libre, je ne demande plus
au ciel que de te voir une fois encore et mourir après! Mais te
verrai-je? Non, non, non, Ihouamé Miouah, je ne te verrai plus. Il y a
dans le fond de mon coeur, quelque chose qui me le dit, et voilà
pourquoi je veux m'entretenir avec le Toi qui vit dans ma pensée dont
sans cesse les veux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
Ah! que je voudrais te revoir! que je voudrais suivre cette feuille qui
ira à toi, j'en suis sûre, et pourtant je sais qui te la portera.
[Note 69: Le Père.]
[Note 70; Consul.]
Écoute encore. Que ton oeil ne se fatigue pas à suivre cette voie où je
laisse entière la piste d'un coeur qui t'aime et s'embaume de ton amour.
Sur cette piste, tu recueilleras quelques-unes des fleurs que tu m'as
offertes pendant ces courtes nuits où il m'était donné de te regarder,
de te sentir, d'entendre ces accents dont mon oreille avide ne se serait
lassée jamais! J'étais partie du Sault-Sainte-Marie, et traversais le
lac Huron pour me rendre à la ville habitée par le chef Français,
lorsque je rencontrai, au-dessous de Michillimakinack, un Indien
Nadoessis. Il m'apprit que mon frère désespérant de me retrouver, était
à Montréal, chez un de nos parents, interprète pour la Compagnie de la
baie d'Hudson. Mon frère est prudent, il est sage, il est habile;
Meneh-Ouiakon résolut de le consulter. Émerveillée par ces vastes
maisons flottantes, qu'elle rencontrait sur le Saint-Laurent; ravie,
puis épouvantée par le mugissement de ces longs canots qui marchent
conduits par le feu sous une ondoyante colonne de fumée; se croyant
transportée dans les lieux habités par le Maître de la Vie, à la vue de
ces hautes cabanes, de ces populeux villages, de ce mouvement
incomparable qu'elle distinguait sur les deux rives du fleuve, elle
arriva à Montréal.
Ihouamé, Miouah, la fille des sachems nadoessis sent son âme lourde;
elle l'ouvre à celui aime, afin que le ciel ne devienne pas pour lui
sombre et orageux comme il l'est pour elle.
Ici la douleur a tiré son voile sur ma radieuse journée. En présence des
filles blanches, lumineuses comme la lune, parfumées comme les fleurs de
nos bois, légères et gracieuses comme les biches, qu'est-ce qu'une
malheureuse squaw? L'onde des fontaines m'avait fait croire que j'avais
quelques charmes; vos miroirs me montrent si laide que je les évite; la
teinte de ma chair est hideuse, mes cheveux sont durs et raides comme
des flèches, mes joues sans rondeur n'offrent que des angles; j'ai la
taille maigre et sèche; mon plus beau costume est aussi disgracieux que
mes formes. Je sens tout cela, j'ai horreur de moi-même! Mon Dieu,
pourquoi cette distinction entre ma race et celle de mon bien-aimé?
Ihouamé Miouah tu ne reverras plus la fille des sachems nadoessis. Elle
n'était point faite pour toi. Non-seulement son coeur n'a ni la
vaillance, ni l'ardeur du tien, mais son esprit rampe comme la tortue,
et celui de l'homme blanc s'élève, vole comme l'aigle des Montagnes de
Roche.
Meneh-Ouiakon veut s'entretenir avec le Toi qui vit dans sa pensée, dont
sans cesse les yeux de son esprit voient, pour l'adorer, la noble image.
Le vent de la tempête souffle sur nous, Nitigush Ouseta! Mon frère, qui
réglait à Montréal une affaire avec notre parent de la Compagnie de la
baie d'Hudson, a appris de la bouche de Meneh-Ouiakon qu'elle t'aimait.
Il désapprouve notre amour. Sang rouge et sang blanc ne peuvent se
mêler, dit-il. Je le pensais. La fille des sachems nadoessis restera une
plante stérile. Plains-la, car son sort est biens cruel! T'avoir vu,
t'avoir souhaité t'avoir espéré, et s'éloigner volontairement de toi!
Mais, étais-je digne de ces délices? Non; mieux vaut encore les avoir
imaginées, que d'avoir savouré leur réalité pour les perdre ensuite. Tu
m'aimes sans doute, tu m'eusses aimée quelque temps, mais tu serais
revenu aux femmes de ton origine. Rien de plus naturel, rien de plus
juste. Adieu, comme ils disent ici, adieu, Ihouamé Miouah va, sois
heureux, tu le mérites, tu es beau, tu es bon, tu es brave;
Meneh-Ouiakon priera pour toi. On lui a raconté que des vierges se
réunissaient et s'enfermaient dans une enceinte particulière pour
implorer le Maître de la Vie en faveur de ceux qu'elles aiment.
Meneh-Ouiakon leur demandera asile, et si ses voeux sont exaucés,
Ihouamé Miouah, la félicité te prêtera chaque jour son bras, chaque nuit
elle bercera ton sommeil. Adieu donc, encore adieu, Ihouamé Miouah; je
me suis entretenue une dernière fois avec le Toi qui vit dans ma pensée,
dont sans cesse les yeux de mon esprit voient, pour l'adorer, la noble
image.