DU MÊME AU MÊME.

Fond-du-Lac, fin septembre 1838.

J'ai enfin retrouvé, mon cher Ernest, un moment favorable et les objets

indispensables pour t'écrire, car on me garde toujours à vue, et je

crois, je ne sais trop pourquoi, cependant, que le capitaine des Apôtres

verrait avec le plus vif déplaisir que j'entretinsse une correspondance

avec quelqu'un, surtout en France. Puisses-tu avoir reçu ma lettre du

mois d'août Sans cela, tu ne comprendras guère celle-ci. Je l'ai

furtivement remise à un Indien qui, pour quelque menue monnaie, s'est

chargé de la faire passer au Sault-Sainte-Marie, où la poste doit alors

en prendre soin. Mais à combien d'éventualités peut être soumis un

chétif chiffon de papier durant ce voyage de près de deux cents

lieues! c'est, au reste, le seul moyen de faire circuler les missives.

Et l'on assure que ceux qui acceptent cette commission, trappeurs blancs

ou trappeurs rouges, s'en acquittent avec une fidélité qui ferait

honneur à nos facteurs européens. C'est un trait de moeurs que j'aime

signaler en passant.

J'avais, s'il m'en souvient bien, interrompu mon histoire à l'inhumation

de Cadieux.

Nous étions alors à vingt milles de Fond-du-Lac.

Quand je rentrai au camp, je remarquai qu'il s'était grossi d'une

quantité considérable d'hommes, appartenant à la plupart des nations

du globe. Les blancs et les métis portaient le costume de voyageurs

nord-ouestiers, c'est-à-dire méchant chapeau d'écorce de cèdre ou de

paille de riz sauvage, tout pavoisé de rubans aux vives nuances. Une

chemise grossière leur couvrait les épaules. Elle était en laine, coton,

on toile; des fanfreluches ornaient le devant. Une ceinture écarlate,

bleue verte, un pantalon, dont des bottes en cuir de boeuf ou des

mocassins recouvrent le bas, complètent l'ajustement, bigarré, chez

plusieurs, de verroteries et de dessins en piquants de porc-épic.

Pour armes, les voyageurs avaient, en général, une longue carabine à la

main et une hache, un couteau, parfois un ou deux pistolets passés dans

la ceinture.

Leur teint était bronzé, leur face osseuse, leur front bas, souvent

déprimé, leur mine audacieuse. Des cheveux raides, hérissés, des barbes

incultes ajoutaient encore à la dureté de leurs traits.

Au cou de plusieurs pendait un scapulaire ou quelque amulette indienne.

Quant aux Peaux-Rouges, leur vêtement se recommandait par une

simplicité vraiment adamique: c'était, en tout et partout, _l'auzeum_,

sorte de ceinture en écorce qui ceignait les reins et descendait à

mi cuisses. Ce qui ne les empêchait pas d'être supérieurement hideux;

car ils avaient une touffe de cheveux empanachée, dressée sur la tête,

le visage couturé de balafres et peint des couleurs les plus étranges

que tu te puisses imaginer, et la peau semblable à du vieux parchemin,

quand elle n'était pas, elle aussi, bariolée de peintures bizarres.

Des casse-têtes, des tomahawks, espèce de pipe qui sert en même temps de

hachette, des fusils, des couteaux des sabres et jusqu'à des baïonnettes

annonçaient leurs intentions belliqueuses.

Tout cela avait piqué ses tentes près des nôtres,--tentes en peaux de

bison,--et passa la nuit à boire et à chanter, car le Mangeux-d'Hommes

avait fait donner d'abondantes rations de whiskey, ou sirop d'avoine,

comme les Canadiens-Français ont baptisé cette détestable liqueur.

De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, si grand fut le vacarme que

fit cette bande alcoolisée. Ce fut un train d'enfer. On échangea des

coups de couteau et des coups de fusil. Le lendemain, j'appris que

quatre hommes avaient été tués, cinq on six blessés. Mais la chose

paraissait si naturelle que nul n'en prenait souci. On me montra les

meurtriers qui, loin d'être intimidés, portaient la tête plus haut que

la veille.

On enterra dans le sable deux des cadavres qui appartenaient aux blancs;

sur des échafauds formés de quatre pieux et d'une claie en branchages de

cèdre, on plaça les deux autres, roulés, cousus dans leurs robes de

buffle, avec quelques provisions et leurs armes aux côtés; puis, nous

nous embarquâmes.

Le soir, nous touchâmes à Fond-du-Lac, qui n'est autre que l'extrémité

occidentale du lac Supérieur. Je connaissais alors le but et le motif de

notre expédition: un Canadien-Français, des nouveaux arrivés, m'en

avait informé.

A vingt-quatre milles de Fond-du-Lac, sur la rivière Saint-Louis, qui

débouche dans la baie de ce nom, les Américains ont fondé un important

établissement pour la traite de la pelleterie. Jésus en était inquiet;

car, outre que ce poste avait un personnel de plus de cent employés,

on parlait d'y installer quelques troupes régulières, lesquelles

n'auraient pas manqué de faire aux Apôtres une guerre acharnée. Il

importait donc de s'emparer du fort avant l'arrivée de ces troupes.

Le Mangeux-d'Hommes fit appel à cette tourbe malfaisante qui vit de

pillages et de rapines sur les frontières du désert, et assigna un

rendez-vous général à la Grande-Rivière Brûlée. Le féroce capitaine

était bien connu. Pas un, parmi les brigands du Nord-Ouest, visage pâle

ou visage rouge, qui ne désirât servir sous les ordres d'un chef aussi

fameux. Ils répondirent en masse à son appel.

Quand nous eûmes atterri, Jésus distribua son monde en quatre

détachements.

L'un devait suivre la rive droite de la rivière Saint-Louis, l'autre la

rive gauche, un troisième prendre par les bois, et le quatrième, formé

par les Apôtres dont je faisais forcément partie, se proposait de

remonter la rivière.

Il avait été ordonné que l'attaque serait simultanée, et qu'elle aurait

lieu à deux heures du matin.

Au moment convenu, nous débarquions sans bruit, dans une petite île,

vis-à-vis de laquelle les étoiles me permirent de voir huit à dix log

houses (maisons en troncs d'arbres), dont l'une surmontée du drapeau de

l'Union américaine.

Une clôture de piquets enfermait un champ d'une certaine étendue

derrière ces maisons. Des tentes de toile, de cuir ou d'écorce étaient

disséminées alentour. Une flottille de canots se balançait dans la

rivière, au pied de la factorerie.

Cet endroit me sembla charmant, et il l'est en effet; car dans le fond

des collines onduleuses, plantées de beaux arbres, l'abritent contre

les souffles trop violents, et le terrain jouit d'une fécondité

admirable.

Jésus commanda aux Apôtres de se cacher dans une oseraie bordant le

rivage. Pour moi, je restai dans un canot sous la garde de deux chefs

Indiens qui avaient fait la navigation de la rivière avec nous.

Je contemplais avec une noire mélancolie ce délicieux paysage qui, dans

un moment, serait le théâtre des plus exécrables forfaits, et je

m'apitoyais profondément sur le sort de ces malheureux, maintenant

plongés dans le sommeil et faisant peut-être des rêves de bonheur à

l'instant où la mort planait sur eux, quand un hurlement strident,

inqualifiable, comme je n'en avais jamais entendu, comme je souhaite

n'en entendre plus jamais, vint déchirer mes oreilles.

Et, telle qu'une fourmilière, je vis alors une multitude d'êtres animés

se presser sur la berge en face de nous, assaillir le fort et l'investir

de toutes parts.

Les cris ne discontinuaient pas. J'en étais étourdi. Bientôt des

lumières se montrèrent aux fenêtres de la factorerie; une vive fusillade

commença...

Mon sang bouillait dans mes veines; ce spectacle acheva de m'enflammer.

Sans trop savoir ce que je faisais, mais avec le désir irrésistible de

porter secours aux assiégés, j'enjambai le canot pour me précipiter dans

la rivière.

--Mon frère est leste comme un couguar, mais main du Serpent-Jaune est

plus leste encore, dit un de mes gardiens en m'arrêtant par le cou.

Je n'essayai pas de lutter: il m'étranglait.

Alors son compagnon et lui me lièrent les mains et les pieds et me

couchèrent au fond de l'embarcation. Je n'en fus pas fâché. Dans cette

position je ne pouvais plus considérer le drame horrible qui se jouait,

tout à l'heure, sous mes yeux.

Cependant, le Mangeux-d'Hommes et ses Apôtres, qui n'avaient pas bougé

jusque-là, se mirent en devoir de passer la rivière. Je compris la

tactique du capitaine. Ne comptant qu'à demi sur la bonne foi de ses

auxiliaires, il avait voulu leur laisser engager l'action avant

d'exposer sa propre bande. S'ils l'avaient trompé ou s'ils avaient été

repoussés, il pouvait encore se sauver. Mais la victoire se rangeant de

son côté, il allait en recueillir les fruits.

Quoique les vociférations augmentassent, les détonations des armes à feu

diminuaient sensiblement.

Lorsque le jour se leva, elles avaient tout à fait cessé. On me

conduisit à l'autre bord, où je fus délié, mis en liberté.

Des ruisseaux de sang coulaient sur le rivage, jonché de morts et de

mourants.

Debout près d'un monceau de corps qu'on lui passait les uns après les

autres, le Mangeux-d'Hommes travaillait à prouver qu'il méritait son

abominable surnom.

Chaque corps, il le mordait au cou s'il était blanc, lui enfonçait un

poignard dans le coeur quand il était rouge.

Son secrétaire, Jean, inscrivait sur un registre le nombre des exécutés.

Je crois qu'il en était quatre-vingt-seize blancs, et deux cent

soixante-dix rouges!

Permets que je n'achève pas cet odieux tableau; il te soulèverait le

coeur!

Pendant les huit jours qui suivirent cette scène de carnage, ce fût un

wa-ba-na (débauche) indescriptible. La lecture des saturnales antiques

t'en donnerait une faible idée. La factorerie contenait une énorme

quantité de liqueurs. Ces liqueurs furent libéralement distribuées aux

alliés qui se livrèrent ensuite publiquement à des excès inimaginables.

Après m'avoir fait donner une chambre dans le fort, Jésus m'engagea à ne

la point quitter tant que les Indiens seraient ivres, car autrement ma

vie courrait des dangers. Mais, par une étroite fenêtre, j'étais témoin

de leurs danses et des actes lubriques auxquels elles donnent lieu.

Quoiqu'un grand nombre de squaws se fussent mêlées à eux après la

capture de la factorerie, j'ai remarqué qu'ils ne se contentaient pas de

ces créatures et leur préféraient souvent certains hommes déguisés en

femmes [56].

[Note 56: Longtemps contesté, ce fait est aujourd'hui certifié par le

témoignage des voyageurs les plus consciencieux, comme Schoolcraft, Mc

Kenney, le prince Maximilien de Wied-Neu Wied etc.]

Les querelles, les rixes, les meurtres étaient journaliers,

non-seulement parmi les Peaux-Rouges, mais parmi les Bois-Brûlés ou

métis, et, j'ai regret à le confesser, parmi les gens de notre race,

qui, du reste, ont en majorité adopté, les usages indiens.

Défense expresse avait été faite aux Apôtres de se mêler au wa-ba-na.

Ils passèrent les huit jours d'orgie à se partager le butin, composé de

pelleteries, poudre, plomb, spiritueux, instruments de chasse et de

pêche, étoffes, quincaillerie, et à le charger sur un schooner qui était

à l'ancre dans le port de la factorerie lorsqu'ils s'en rendirent

maîtres.

Les sauvages et les alliés blancs reçurent une faible part de ce butin;

puis ils s'éloignèrent après avoir épuisé les rations d'eau-de-feu que

Jésus avait octroyées à chacun d'eux.

Quelques-uns en voulaient davantage. Mais il s'y refusa. Je craignais

qu'une révolte ne fût le résultat de son refus et qu'il ne mit en péril

sa vie et celle de ses gens; car, me disais-je, que peuvent une douzaine

d'individus contre plus de deux cents! J'ignorais encore le prestige

exercé par les Apôtres sur les bords du lac Supérieur.

Si les mécontents se retirèrent en murmurant, ils n'osèrent tenter la

plus légère démonstration d'hostilité. Depuis leur départ, je jouis ici

du repos le plus absolu.

Jésus m'a donné ma liberté sur parole. Mais tous mes mouvements sont

surveillés, je le sais. Mon temps s'écoule entre la pêche, la chasse,

quelques excursions dans le voisinage et l'étude des moeurs indiennes.

Ces moeurs sont curieuses à plus d'un titre. En veux-tu une esquisse,

mon cher Ernest?

L'Indien de l'Amérique septentrionale n'est pas, suivant moi, un être

primitif. Il a vu, il a connu une civilisation fort avancée, je le

crois, et dont on retrouve une forte trace dans ses traditions, dans ses

usages, dans son culte, dans sa langue. Cette civilisation devait se

rapprocher de la civilisation asiatique. La proximité de l'Amérique

avec la Chine vient à l'appui de mon assertion. Je pense que le détroit

de Behring a été formé, dans des âges très-reculés, par une convulsion

terrestre, qui aurait divisé en deux vastes portions l'immense empire

mongolique. Nos Américains furent policés, ils eurent des villes, le

confort des arts et du luxe. Mais l'invasion les repoussa dans les

contrées inhabitées, ils oublièrent peu à peu, dans leur lutte pour la

pressante faction des besoins matériels, le culte des sciences et des

choses belles. De peuple pasteur ou commercial, ils devinrent peuple

chasseur, guerrier.

Ne va pas m'objecter qu'alors ils auraient conservé le souvenir de ce

qu'ils ont été. La mémoire du passé s'oblitère vite parmi les races qui

végètent dans l'isolement. Quel est celui de nos paysans qui a

souvenance du gouvernement des druides? Et, sans aller aussi loin,

combien peu savent ce que c'est que la glorieuse révolution de 1789, qui

leur a donné l'émancipation.

Dans le désert américain, l'oubli de l'éducation première marche d'un

tel pas que les blancs, je parle même de ceux qui occupent une position

honorable, comme les chefs facteurs des diverses compagnies de

pelleteries, ne rougissent pas de mener une existence identiquement

semblable à celle des sauvages. L'ivrognerie et la pluralité des femmes

sont de mode. La supercherie est estimée habileté, et la vie d'un homme

compte moins que rien.

Les Peaux-Rouges qui hantent ces parages sont des Chippiouais ou des

Nadoessis. Du jour de leur naissance celui de leur mort, ils sont,

dressés à la chasse, c'est-à-dire à la guerre, au mépris de la

souffrance et de tout ce qui n'est pas d'une nécessité immédiate.

La seule jouissance dont ils aient une idée exacte, c'est le repos, ou

plutôt l'inactivité la plus entière.

«Ah! mon frère, me disait un Nadoessis, tu ne connaîtras jamais comme

nous le bonheur de ne penser à rien et de ne rien faire. Après le

sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux. Voilà comme nous étions

avant d'avoir eu le malheur de naître. Qui a mis dans la tête de tes

gens ce désir perpétuel d'être mieux nourris, mieux vêtus et de laisser

tant et tant de terres et d'argent à leurs enfants? Craignent-ils donc

que le soleil et la lune ne se lèvent pas pour eux, que la rosée des

nuages cesse de tomber, que les rivières tarissent, quand ils seront

partis pour l'Ouest [57]? Comme la fontaine qui sort du rocher, comme les

eaux de nos rapides et de nos chutes, ils ne se reposent jamais: dès

qu'ils ont récolté un champ, tout de suite ils en labourent un autre;

après avoir abattu et brûlé un arbre, ils vont en renverser et brûler un

autre; et, comme si le jour du soleil n'était pas assez long, j'en ai

vu qui travaillaient au clair de la lune. Qu'est-ce donc que leur vie

comparée à la nôtre, puisque le présent n'est rien pour eux! Il arrive,

aveugles qu'ils sont! ils le laissent passer. Nous autres, au contraire,

ne vivons que de cela, après être revenus de nos guerres et de nos

chasses. Semblable à la fumée que le vent dissipe et que l'air absorbe,

le passé n'est rien, nous disons nous; quant à l'avenir; il n'est point

encore arrivé, peut-être ne le verrons-nous jamais. Jouissons donc

aujourd'hui du présent; demain il sera déjà loin.

[Note 57: C'est là que l'Indien place son paradis.]

Tu nous parles de prévoyance, tourment de la vie: eh! ne sais-tu pas

que c'est le mauvais génie qui l'a donné aux blancs, pour les punir

d'être plus savants que nous? incessamment elle les blesse et les

aiguillonne sans pouvoir jamais les guérir, puisqu'elle ne peut jamais

prévenir l'arrivée du mal, qui s'attache aux enfants de la terre comme

les ronces aux jambes du voyageur.»

Comment trouves-tu cette philosophie, mon cher Ernest? N'a-t-elle pas

son côté vrai, séduisant, et n'est-elle pas aussi logique que bon nombre

de savantes théories de nos sages civilisés?

Encore un peu, je me sauvagiserais; grâce pour le barbarisme, il est de

circonstance.

Quand l'Indien vient au monde, sa mère lui donne un nom, généralement

pris dans la nature. Il s'appellera l'Éclat-de-Tonnerre, le

Pied-de-Bison, le Grand-Chêne, l'Épervier, le Nuage-qui-File, si c'est

un garçon; la Feuille-Verte, la Petite-Corneille, l'Éclair, la

Colombe-Agile, si c'est une fille.

Cet enfant, mâle ou femelle, est étendu sur une planche où on

l'assujettit par des courroies et où il demeure jusqu'à l'âge de trois

on quatre ans. Rarement la mère le change. En route, elle porte le

berceau sur son dos, à l'aide d'une bande de cuir ou d'écorce passée

devant son front; au repos, elle l'appuie obliquement contre un arbre,

une pierre, un canot, on le suspend à une branche.

Dès que l'enfant marche, on lui apprend à se fabriquer un arc, des

flèches, ou à manier l'aiguille.

A quinze ans, les garçons se préparent à accompagner leur père à la

chasse; A vingt, ils font leur grand jeûne pour aller à la guerre.

Dès qu'ils ont scalpé: un ennemi, il leur est permis de courir

l'allumette, c'est-à-dire de se marier. Le jeune homme se rend

nuitamment dans la hutte de celle qu'il aime. Au foyer de la cabane, il

enflamme un brin de bois, et s'approche de la couche ou repose l'objet

de ses amours. Si elle souffle et éteint la flamme, le galant est

accepté; si elle laisse flamber le bois, il n'a qu'à se retirer au plus

vite, car les huées des autres habitants du wigwam le poursuivront

jusque chez lui.

Libre de ses actions tant qu'elle est fille, honorée même, [58] en raison

du nombre de ses amants, l'Indienne devient esclave aussitôt après son

mariage. Dure, effroyable servitude que la sienne! le maître possède

toute autorité, elle aucune. Son fils même la pourra battre sans qu'elle

ait droit de se plaindre. C'est une bête de somme, qui travaille sans

cesse. Encore le cheval du Peau-Rouge est mieux traité qu'elle! La

famille change-t-elle de résidence, son seigneur portera seulement ses

armes; elle, il lui faudra porter un, quelquefois deux enfants, les

peaux et les pieux pour la tente, la chaudière pour la cuisine, et les

hardes de tout le ménage. Au camp, le mari s'accroupira sur le sol et

fumera tandis que la misérable squaw dressera le wigwam, ira couper

et chercher le bois pour allumer le feu, puisera de l'eau, et préparera

les aliments nécessaires au repas de la famille. Enceinte, on n'aura pas

plus d'égards pour elle. Prise des douleurs de l'enfantement, elle se

retirera dans quelque coin, se délivrera elle-même et retournera

aussitôt à ses accablantes occupations.

[Note 58: Voir _Poignet-d'Acier ou les Chippiouais_.]

Ainsi ou à peu près est traitée la femme orientale.

Mais l'infortunée aura-t-elle une sépulture au moins?

Rarement. Quant au guerrier, ses obsèques se font en grande pompe. Il

s'est réservé une place dans le séjour des esprits; mais il en a refusé

une à celle qui fut la compagne de sa vie. Qu'irait-elle y faire,

d'ailleurs? Le paradis des Peaux-Rouges est un lieu où l'on ne fait que

chasser et se battre. Il ressemble en cela à celui des héros

scandinaves; mais la charmante Walkyrie qui doit verser l'hydromel aux

braves n'y figure nulle part. Elle n'y a pas de rôle, car, avant

l'arrivée des Européens, l'Amérique ignorait les avantages d'une

civilisation qui lui a apporté les boissons fermentées et la

petite-vérole!

Tu supposes probablement que le veuvage est pour les squaws une

condition très-enviable. Ah! bien oui! Le bourreau n'abandonne pas ainsi

sa victime. Ici, le mort prend le vif. Il y a quelques jours, je

remarquai une squaw déguenillée et portant soigneusement dans ses bras

une sorte de sac, arrangé comme une poupée. Je demandai ce que c'était;

on me répondit que c'était le gage des veuves.

Voici l'explication:

Un Indien vient-il à décéder, sa femme fait avec ses plus beaux

vêtements à elle un rouleau qu'elle place dans le sac où son mari

serrait les siens. Si elle a quelque bijoux, quelques ornements, elle

les fixe à la tête, du sac, et l'enveloppe finalement dans un morceau

d'étoffe.

Elle appelle ce paquet son mari (onobaim'eman) et le doit toujours avoir

avec elle quand elle sort En marchant, elle le tient entre ses bras,

dans sa loge, près d'elle. Cela dure un an et plus, car la veuve ne peut

déposer son gage que quand une personne de la famille du défunt,

trouvant qu'elle l'a suffisamment pleuré, lui en donne la permission!

Que te semble, mon cher Ernest, de cette coutume?

Il est vrai que le frère du mort peut, à son gré, éviter à la veuve les

ennuis du gage en épousant celle-ci le jour même du décès, et qu'elle

est forcée de l'accepter!

Un volume ne suffirait pas pour consigner les observations que j'ai

faites sur ces peuplades, mais le papier me manque, comprends-tu? Avant

que je puisse t'écrire de nouveau, il faudra que je me procure cet

article indispensable, presque aussi rare ici que le merle blanc chez

nous.

Le Mangeux-d'Hommes est toujours le même avec moi. Il me parle peu et me

regarde souvent quand il croit que je ne fais pas attention à lui.

Parfois il m'aborde, de l'air d'un homme qui a quelque chose à me

demander. J'attends qu'il ouvre la bouche, et, tout à coup, il tourne

les talons. Au surplus, je n'ai pas--en tant que captif--à me plaindre

de ses procédés ou de ceux de ses gens à mon égard. On me surveille,

mais on me traite bien, comme un prisonnier de distinction. En somme, je

ne serais pas trop malheureux, si j'avais des nouvelles de ma mère et de

la femme qu'après elle j'aime le plus au monde. Mais, hélas! je n'ai

plus entendu parler de Meneh-Ouiakon depuis son évasion. Et Judas, le

lieutenant de Jésus, n'est pas revenu! Tout cela me cause de cruels

tourments....

Je suis au bout de ma dernière feuille de papier gris. Il me reste juste

la place nécessaire pour te dire que, je crois que nous passerons

l'hiver à la factorerie et que l'expédition de Kiouinâ semble remise.

J'en suis désolé, car l'espoir que, je trouverais l'occasion de fuir

l'exécrable société à laquelle je suis condamné.

Embrasse bien vivement ma bonne mère pour moi.

Ton tout dévoué,

Peaux-rouges et Peaux-blanches · 第 49 / 62 题