Le jour allait bientôt poindre; une traînée lumineuse à l'est
l'indiquait.
Meneh-Ouiakon fit appel à toute sa vigueur pour profiter des dernières
ombres de la nuit, et chercher dans quelque grotte de la côte un coin
où son farouche amant perdrait sa trace.
Mais, avec le retour de l'aurore, le temps avait changé; d'épais nuages
d'un gris de plomb ne tardèrent pas à voiler le firmament; le vent du
nord-ouest se leva, sifflant avec violence et neutralisant les efforts
que faisait la jeune fine pour refouler les vagues blanchissantes qui
déjà montaient, hurlaient autour de son embarcation.
Afin de résister à tant de puissantes colères combinées pour sa perte,
il fallait un courage héroïque, une force surhumaine; Meneh-Ouiakon
possédait le premier, l'instinct de la conservation lui prêta la
seconde.
Accroupie dans son canot, elle pagaya pendant deux heures sans regarder
une seule fois derrière elle, pour ne pas perdre une seconde dans cette
lutte avec les éléments déchaînés.
Mais elle savait bien que son ennemi la poursuivait; et, par intuition,
elle devinait qu'il marchait plus vite qu'elle.
Un cri de joie qui, subitement, comme un éclat de la foudre, domina les
rugissements de la tempête, confirma ses funestes appréhensions.
Meneh-Ouiakon alors tourne à demi la tête.
Le canot de Judas n'est plus éloigné du sien que d'une vingtaine de
brasses.
Que faire?
L'Indienne promène autour d'elle un regard rapide.
De plus en plus furieux, le lac enfle ses flots. Dans cinq minutes il
sera impossible à une fragile embarcation d'écorce de le tenir.
Mais sur la droite, à peu de distance, se montre le rivage, dominé par
une haute montagne jaune comme le safran.
Cette montagne, Meneh-Ouiakon la connaît; les Nadoessis la nomment
_Nega-Wadju_, c'est-à-dire la Montagne de Sable, ou les
Grands-Sables, suivant l'appellation qui lui a été donnée par les
Canadiens-Français.
Le parti de l'Indienne est aussitôt pris.
Elle tourne son canot vers cette falaise. L'abordage offre des
difficultés, du danger, car les lames, après s'être brisées avec fracas
à la grève, reviennent, se replient comme d'énormes serpents sur
elles-mêmes, et menacent de mettre en pièces tout ce qui tenterait de
leur faire obstacle.
Mais Meneh-Ouiakon, bercée depuis son jeune âge sur le lac Supérieur, en
sait affronter les furies.
Elle donne deux vigoureux coups de pagaie, se porte à la crête d'une
vague haute comme une colline, y maintient adroitement son esquif,
arrive à dix pas de la berge, et au moment où la vague qui l'a amenée va
se retirer, elle abandonne son canot pour sauter dans l'eau, et
s'accroche, avec l'énergie du désespoir, à une roche erratique, empâtée
dans le sable du rivage.
Les flots s'éloignent, laissant pour un moment le batture à sec.
Meneh-Ouiakon se hâte de saisir ce court intervalle et franchit les
premiers gradins de la montagne.
Là elle est en sûreté; elle s'arrête pour reprendre haleine. Sa vue
tombe sur le lac qu'elle vient de quitter.
Judas s'épuise à imiter son exemple; il n'y peut parvenir. Si parfois il
s'approche à quelques toises du bord, un paquet d'eau reflue brusquement
sur son embarcation et la repousse au loin.
--Ah! crie-t-il, en grinçant des dents comme une bête fauve, si je
n'avais perdu ma carabine sous la Portaille, morte ou vive, je t'aurais
bientôt, maudite Peau-Rouge! Mais, patience, je te rejoindrai. Tu ne
perdras rien pour attendre!
Après avoir respiré et remercié Dieu dans son coeur, Meneh-Ouiakon se
remit en marche.
La montagne n'était pas facile à gravir, surtout alors qu'un ouragan
terrible bouleversait ses flancs.
Notre héroïne enfonçait dans le sable jusqu'à mi-jambe, et des
tourbillons de gravier l'obligeaient, à tout moment, à se courber en
deux pour n'être pas aveuglée.
En atteignant le faite, ce dernier inconvénient, au lieu de diminuer,
augmenta encore.
Meneh-Ouiakon aurait pu s'adosser à quelques-uns des monticules coniques
dont est parsemé le sommet de cette montagne arénacée, et attendre que
la tourmente fût calmée, pour continuer sa route.
Mais attendre ce calme, n'était-ce pas aussi attendre l'ennemi?
Entre deux rafales, l'Indienne examina le lieu où elle se trouvait.
Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on n'apercevait que du
sable.
Cependant, à un mille à l'ouest apparaissait, comme une verte oasis dans
le désert, un bouquet de pins.
Quoique cette direction fût contraire à celle que Meneh-Ouiakon devait
suivre pour se rendre au Sault-Sainte-Marie, la jeune fille se détermina
à la suivre, dans l'espoir de trouver quelque chose à manger dans ce
petit bois, car elle se sentait très-faible.
Si la route n'était pas longue, elle était fort pénible; Meneh-Ouiakon
la fit à grand'peine.
Arrivée dans le bois, elle découvrit qu'il se prolongeait à l'est et
entourait une charmante pièce d'eau, nommée par les Indiens
Negawadju-Sagaagun, ou lac de la Montagne-de-Sable.
Ce lac abonde en coquillages de différentes espèces.
Meneh-Ouiakon en mangea plusieurs avec délices, et, s'étant rafraîchie,
elle songea à prendre une heure on deux de repos.
Pour satisfaire ce besoin sans s'exposer à retomber entre les mains de
son persécuteur, elle se blottit dans un buisson touffu et s'abandonna
au sommeil.
Quand elle s'éveilla, l'ouragan s'était dissipé; mais on entendait
toujours les beuglements du lac Supérieur, se ruant, avec une rage
insensée, aux parois de son vaste bassin.
Meneh-Ouiakon, du regard, interrogea le soleil. Il était sur son déclin.
La jeune fille fit une provision de coquillages, les serra dans un coin
de sa jupe noué à la ceinture, et partit, en s'avançant vers l'orient.
Elle cheminait depuis une demi-heure environ, sous le couvert du bois,
quand son pied trébucha dans un trou, et elle tomba sur les mains. En se
relevant, elle remarqua que le trou qui l'avait fait choir était d'une
grande profondeur, et que le sol à l'entour portait les traces d'un
affaissement général.
Un coup d'oeil et une seconde de réflexion suffirent à l'Indienne pour
lui apprendre que ces traces étaient celles d'une cache [47] effondrée.
[Note 47: Voir les Nez-Percés.]
L'effondrement pouvait avoir été produit par les pluies, et la cache
pouvait n'être pas vide.
Meneh-Ouiakon eut bien vite enlevé quelques mottes de gazon, et agrandi
l'ouverture de façon à y passer son corps.
Elle entra ainsi dans une sorte de caveau, battu comme l'aire d'une
grange et tout enduit de glaise, qui le rendait imperméable, mais dont
une partie de la voûte était enfoncée.
A l'intérieur, il y avait un taureau de pemmican [48], quelques fusils,
des couteaux mines et deux barillets renfermant, l'un du rhum, l'autre
du whisky.
[Note 48: Voir la Tête-Plate.]
Enchantée de sa trouvaille, l'Indienne s'arma de deux couteaux, d'un
fusil, puis elle chargea sur ses deux épaules l'énorme boudin de
pemmican...
Désormais, elle n'aurait plus à redouter les tourments de la faim;
désormais elle serait en état de se défendre si elle était attaquée.
Meneh-Ouiakon reprit sa marche, d'un pas plus alerte, après avoir
rebouché la cache aussi bien que possible. Mais un bruit étrange
l'arrêta bientôt.
C'était comme un chant nasillard, qui allait des notes les plus basses
aux notes les plus aigues, s'éteignait parfois et reprenait tout à coup
avec une vivacité voisine de l'emportement.
Depuis longtemps, Meneh-Ouiakon avait quitté le bois. Elle suivait
alors une piste à travers des broussailles et des arbustes nains.
Voulant savoir ce que signifiait ce chant, elle se coula entre les
buissons, et, après avoir fait ainsi une cinquantaine de pas, elle
arriva levant une hutte toute grande ouverte, dans laquelle flambait un
feu pétillant.
Autour du feu un vieil Indien misérablement vêtu de quelques oripeaux,
dansait et gesticulait en chantant. La nuit était tombée, mais grâce à
la flamme qui rayonnait du foyer, on voyait parfaitement l'intérieur de
la hutte.
Quelle fut la surprise de Meneh-Ouiakon en y apercevant Jacot
Godailleur, attaché à un pieu et la consternation peinte sur les traits!
Cachée dans un épais hallier, la Nadoessis ne pouvait être aperçue. Elle
jugea prudent d'attendre que l'Indien eût fini son chant pour se
présenter et tâcher d'arracher le pauvre dragon à sa déplorable
situation.
Le vieillard disait, en langue chippiouaise:
«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes
frères et mes fils; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs victimes
crient depuis vingt hivers vengeance à mes oreilles, mais j'ai fait un
captif, un captif blanc, mais je le brûlerai, mon captif, mon captif
blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de Nanibojou.»
«Car Nanibojou a fait la terre [49].»
[Note 49: Nanibojou, appelé aussi Manabojou, est considéré comme le
créateur du monde par plusieurs tribus indiennes.]
Ces paroles, il les répétait sur tous les tons imaginables, en se
démenant dans sa cabane comme un épileptique.
Las enfin de vociférer et de se désarticuler les membres, il prit un
calumet, le bourra de tabac, et s'asseyant sur les talons, en face de
Jacot, plus mort que vif, il se mit à fumer.
Meneh-Ouiakon alors se leva et entra résolument dans le wigwam.
A sa vue, Godailleur fit un mouvement de joie. Mais elle lui adressa un
signe pour qu'il se contint.
Quoique l'arrivée de la jeune squaw n'eût point échappé à l'Indien, il
ne bougea pas, n'ouvrit pas la bouche.
--Je suis la fille des sachems nadoessis, dit Meneh-Ouiakon.
--Je le sais, répondit le vieillard.
--Mon père est il un jossakeed [50]?
[Note 50: Sorcier; on les nomme aussi maakudayouickooùyga. Avis aux
amateurs de mots composés!]
--Oui.
--Alors, mon père n'ignore pas le motif qui m'amène.
--Non, répondit le rusé sorcier, qui avait surpris le geste
d'intelligence échange entre son prisonnier et la jeune squaw.
--Je connais le captif de mon père. Son coeur est grand. Il a obligé la
fille des sachems nadoessis.
--- La fille des sachems nadoessis aime un visage-pâle répliqua l'Indien
avec mépris.
Cette insinuation fit profondément rougir Meneh-Ouiakon.
--Mon père se trompe, dit-elle, après un moment un silence, je n'aime
pas ce Visage-Pâle.
--Quel intérêt alors t'a poussée ici? Si ce n'est pas l'amour, c'est la
haine, n'est-ce pas? En ce cas, ma fille tu seras satisfaite. Je vais
brûler le captif blanc.
A ces mots, il se redressa, tourna pendant une minute sur les talons et
reprit en cabriolant autour du brasier, dans lequel il venait de jeter
un fagot de sapinette.
«Les visages-pâles, les chiens de visages-pâles ont égorgé mon père, mes
frères et mes filles; ils ont violé ma femme et mes filles; leurs
victimes crient, depuis vingt hivers, vengeance à mes oreilles, mais
j'ai fait un captif, un captif blanc, mais je vais le brûler, mon
captif, mon captif blanc, pour apaiser leurs manes et en l'honneur de
Nanibojou.»
«Car Nanibojou a fait la terre.»
En terminant, il saisit un tison embrasée et l'approcha de Jacot
Godailleur, qui poussa des cris de détresse.
--Mon père, dit Meneh-Ouiakon arrêtant le bras du vieillard, mon père
voudrait-il, avant de commencer, se réchauffer avec de l'eau-de-feu?
--De l'eau-de-feu! Tu en as, ma fille! donne, donne vite, répondit
vivement l'Indien, qui laissa tomber le charbon à ses pieds.
--Si mon père veut m'accompagner?
--Ma fille, je crois que ta langue est fourchue, dit-il en jetant à
Meneh-Ouiakon un regard empreint de défiance.
Que mon père vienne, et ses yeux verront, et son estomac se réjouira.
--Ton intention est de m'enlever mon prisonnier.
--J'ai dit que je savais où il y a de l'eau-de-feu.
Le visage du jossakeed exprima encore une brûlante convoitise.
--Nous irons la chercher après le sacrifice.
--Mais elle est dans une cache ouverte, et on la pourrait voler pendant
ce temps.
--Tu as raison. Est-ce loin?
--A la distance de deux jets de flèche.
--Je conduirai mon prisonnier avec moi. Mais n'essaie pas de me tromper,
car je vois dans ton coeur.
--Mon père n'y peut voir le désir de lui faire mal. Par hasard, j'ai
découvert la cache qui renferme l'eau-de-feu, et je suis heureuse de
communiquer la bonne nouvelle à un puissant jossakeed chippiouais.
Cette adroite flatterie caressa la vanité du vieillard; détacha
l'ex-dragon du pieu auquel il était assujetti, et le poussa devant lui,
en le tenant par le bout de la corde qui lui serrait les poignets.
L'infortuné Jacot ne comprenait rien à cette scène. Cependant il se
sentait tout aise de s'éloigner du feu qui, pour lui, dégageait déjà de
mortelles émanations de chair brûlée.
Allumant une torche de résine, Meneh-Ouiakon sortit négligemment la
première de la cabane, et ouvrit la marche.
Au bout de quelques minutes, ils étaient à la cachette.
L'Indien lia son prisonnier à un arbre, puis il dit à la jeune file:
--Descends, et va me chercher l'eau-de-feu. Meneh-Ouiakon obéit avec un
empressement qui dissipa en partie les soupçons du jongleur.
Elle rapporta les deux barils.
L'Indien en déboucha un, l'approcha de ses lèvres; mais une idée
traversant son cerveau, il dit à la jeune squaw:
--Goûte. Meneh-Ouiakon but une gorgée et rendit le baril au sorcier, qui
en appuya la bonde sur sa bouche. Il l'y tint longtemps collée, faisant
entendre un bruyant glou-glou, s'arrêta pour respirer, se remit à boire,
s'assit à terre, en roulant des yeux ravis de Meneh-Ouiakon à son
prisonnier, posa un instant le barillet à côté de lui, le reprit
encore, pour en pomper le liquide à grands traits, et après un quart
d'heure de ce manège, dont les deux spectateurs suivaient avec anxiété
les diverses péripéties, il repoussa le vase à demi vide, en tendant
ses bras décharnés vers la Nadoessis, et en balbutiant:
--Tu es belle comme une Fleur des prairies... et bonne... comme cette
eau-de-feu... Ce soir tu partageras ma peau de buffle... quand nous
aurons brûlé mon prisonnier en l'honneur de Nanibojou....
Ensuite il essaya de chanter: