MENEH-OUIAKON [31].

[Note 31: Termes nadoessis: ils signifient l'Eau-de-Feu ou l'Esprit.]

La nuit avait surpris les Apôtres à table; et, depuis quelque temps, des

torches de bois résineux, tenues par des femmes, éclairaient leur orgie.

Ces torches, aux lueurs sanglantes, projetaient de lourdes vapeurs,

qui, se réunissant, se condensant au plafond de la salle, formaient sur

les convives un nuage épais, sous lequel leurs figures, si fortement

caractérisées, se détachaient en relief et semblaient flamboyer comme

dans une ardente fournaise.

Il y avait là un de ces rares, un de ces puissants sujets de peinture

qui firent la joie et la gloire du chef de l'école hollandaise. Grand

cadre, fantastique distribution d'ombre et de lumière; personnages

étranges, aussi saisissants par la sauvage expression de leur mine que

par la forme, la couleur et la matière de leur accoutrement; la scène,

enfin, se fût à jamais gravée dans le cerveau d'un artiste.

Quelle scène!

Montrerai-je ces gens ivres d'alcool, enflammés de désirs sensuels, qui

sommeillent accoudés sur la table, ou bredouillent quelque sale refrain,

ou, l'haleine brûlante, les doigts et les prunelles avides, fourragent

brutalement les charmes grossiers de leurs maîtresses! Les

esquisserai-je, elles aussi, ces Indiennes, débraillées, demi nues,

mendiant à l'envi les dégoûtantes caresses du maître? Me faudra-t-il

faire entendre les conversations immondes, ou le retentissement des

lèvres qui se collent sur les chairs palpitantes, mêlés au bruit

écoeurant des hoquets? A quoi bon! le théâtre, les décors, les acteurs

sont suffisamment indiqués, continuons plutôt notre récit.

L'entrée de Meneh-Ouiakon fut accueillie par des hourrahs formidables,

qui réveillèrent les dormeurs.

Chacun des Apôtres prit une posture plus décente, et les squaws

réparèrent à la hâte le désordre de leur toilette.

--A la santé de Meneh-Ouiakon! dit le Mangeux-d'Hommes, après avoir

versé quelques gouttes de whisky dans sa coupe qu'il tendit à la jeune

Indienne.

--A sa santé et à celle de notre brave capitaine beugla toute la bande,

hommes et femmes.

Épouvantés par le tintamarre, les chiens poussèrent un long hurlement.

Cependant, Meneh-Ouiakon avait repoussé le gobelet du capitaine avec un

geste de dégoût, et en murmurant quelques paroles que Dubreuil ne

comprit pas, car elles avaient été prononcées dans un idiome indien.

Mais le Mangeux-d'Hommes les entendit sans doute: il fronça les

sourcils, jeta sur Meneh-Ouiakon un regard sinistre et fit, du bras, un

mouvement comme pour lui jeter le gobelet au visage. Pour elle, cette

colère ne parut point l'émouvoir: debout, à deux pas du capitaine,

l'air provocateur, la lèvre dédaigneuse, elle semblait vouloir

exaspérer plutôt qu'apaiser le courroux du chef des Apôtres.

Adrien Dubreuil se sentit frissonner pour cette créature si frêle, si

belle, qui ne craignait point de braver ce monstre sanguinaire. Un

instant, il crut que le colosse allait se ruer sur elle et la briser

comme un roseau. Mais il n'en fut rien: Jésus laissa retomber son bras,

éteignit sous leurs longues paupières le feu sombre qui brillait dans

ses prunelles, et dit dune voix sourde, après avoir précipitamment vidé

la coupe refusée par Meneh-Ouiakon:

--Ouennokedjâ [32], chante-nous le chant de Pontiac.

[Note 32: Terme naodessis: il signifie femme. C'est ainsi que les

Indiens du Lac Supérieur apostrophent les squaws. Rarement les

appellent-ils par leur nom propre.]

--Oui, le chant de Pontiac! dirent plusieurs Apôtres.

Cette demande changea sans doute les dispositions l'Indienne, car

l'expression méprisante de sa physionomie fit place à un fin sourire;

et, soulevant à la hauteur de la tête sa main gauche, au poignet de

laquelle était attaché par fine cordelette en écorce un tambourin, assez

semblable à un tambour de basque, elle fit résonner les coquilles et

becs d'oiseaux suspendus autour en guise de plaques de cuivre, et dit,

sur un ton rhythmique, tantôt élevé et hautain comme d'un sachem à ses

guerriers, tantôt doux et tendre comme la prière d'un amant à sa

maîtresse:

«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!

Le coup d'oeil de l'aigle était le sien. Plus fine que celle de la

volverenne il avait l'oreille. Dans ses membres régnait la force des

bisons; dans son esprit séjournait l'habileté des grands sagamos. Suave

comme le miel pour ses amis, sa parole retentissait comme le tonnerre

quand il s'adressait à un ennemi.

Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!

«Les perfides Saiganoschs [33] avaient déterré la hache de guerre contre

les braves Nitigusk [34]; Pontiac, qui aimait les derniers, rassembla ses

amis, et leur parla:

[Note 33: Les Anglais.]

[Note 34: Les Français.]

«Un indien de la tribu des Lenapies désirait connaître le Maître de

la vie. Sans faire part de son dessein à qui que ce soit, il résolut

de se rendre au paradis où il savait que Dieu faisait sa résidence.

Mais quel était le chemin du ciel? Il l'ignorait. Pensant «qu'aucun de

ses amis n'était mieux informés que lui, il se mit à jeûner dans l'espoir

de tirer de ses rêves un présage favorable.»

«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à

Pontiac!»

«Dans son rêve, l'Indien s'imagina qu'il n'avait, qu'à commencer «son

voyage, et qu'un chemin continu le mènerait au céleste séjour. Le

lendemain matin, de très-bonne heure, il s'équipa en chasseur, prit son

fusil, sa corne à poudre, ses munitions et sa chaudière pour cuire ses

aliments, et se mit en route. La première «partie de son voyage fut

assez favorable. Il marchait sans se décourager, avec la ferme

conviction qu'il arriverait à son but.»

«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à

Pontiac!»

«Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, sans qu'il rencontrât un obstacle

à ses désirs. Dans la soirée du huitième, il s'arrêta, au coucher du

soleil, sur le bord d'un ruisseau, à l'entrée d'une petite

prairie qui lui parut convenable pour son campement de nuit.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«Comme il préparait son logement, il aperçut, à l'autre bout de la

prairie, trois sentiers larges et bien battus. Cela lui parut

singulier; mais il n'en continua pas moins d'arranger son wigwam.

Ensuite il alluma du feu, et fit cuire son repas. Cependant, quoique

l'obscurité devînt de plus en plus profonde, il remarqua «que les

sentiers devenaient aussi de plus en plus visibles, à mesure qu'elle

augmentait. Il en fut surpris et même effrayé.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«Devait-il rester dans son camp, ou en aller établir un à quelque

distance? En cette incertitude, il se rappela son rêve. Le seul but

qu'il se proposait en entreprenant ce voyage n'était-il pas de voir le

Maître de la vie? Cette réflexion lui rendit le calme, et il se dit

que, probablement, l'une de ces routes conduisait au lieu qu'il

désirait visiter.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«En conséquence il se détermina à demeurer dans son camp jusqu'au

matin, où il prendrait, au hasard, l'un de ces chemins. Cependant sa

curiosité lui laissa à peine le temps de manger, il «quitta son camp et

prit le plus large des sentiers. L'ayant suivi «jusqu'au milieu du jour

suivant, sans difficulté aucune, s'arrêta, vers le midi, pour souffler,

et vit tout à coup un feu qui «jaillissait du sol.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«Ce spectacle attira son attention. Il s'approcha pour voir ce que

c'était, mais comme le feu semblait croître à mesure qu'il avançait,

notre Indien fut tellement frappé de terreur, qu'il rebroussa chemin, et

prit le plus large des deux autres sentiers.»

«Gloire au plus noble, etc.

«L'ayant suivi pendant le même espace de temps que le premier, il

trouva la même chose. Sa frayeur s'éveilla de nouveau et il fut obligé

de prendre le troisième sentier, le long duquel «marcha une journée

entière sans rien voir. Soudain, une montagne d'une blancheur

merveilleuse frappa ses regards. Quoique étonné au plus haut point, il

s'arma de courage et avança pour l'examiner.»

«Gloire au plus noble, etc.»

«Arrivé à son pied, il ne vit plus aucune trace de chemin. Cela le

plongea dans une tristesse profonde, car il ne savait plus comment

poursuivre sa route. Dans cette conjoncture, il regarda de tous

côtés, et découvrit une femme assise sur la montagne. Elle était d'une

beauté ravissante, et la blancheur de sa robe surpassait celle de la

neige.»

«Gloire au plus noble, etc.

«La femme lui dit dans la langue qu'il parlait: «Tu parais surpris de

ne plus trouver de chemin pour parvenir au terme de tes désirs. Je sais

que tu cherches le Maître de la vie. La route qui conduit à sa demeure

est sur la montagne. Pour y arriver, dépouille tous tes vêtements, lave

ton corps dans la rivière qui coule près de toi, et ensuite gravis la

montagne.»

«Gloire au brave, etc.

«L'Indien obéit ponctuellement aux ordres de la femme. Mais il restait

une difficulté à surmonter. Comment atteindre le sommet de la montagne,

qui était escarpée, sans un sentier, et unie comme une glace? Il demanda

conseil à la femme.--Si tu souhaites réellement, dit-elle, de voir le

Maître de la vie, tu dois grimper en te servant seulement de la main et

du pied gauches.»

«Gloire au plus brave, etc.

«Cela paraissait presque impossible à l'Indien. Cependant, encouragé

par la femme, il commence de monter, et réussit avec beaucoup de peine.

Parvenu au sommet, il fut étonné de ne voir personne, la femme avait

disparu. Il se trouva seul et sans guide. Trois villages inconnus

étaient en vue. Ils différaient du sien par leur construction, et

étaient beaucoup plus beaux et plus réguliers.»

«Gloire au plus brave, etc.»

«Après quelques moments de réflexion, il prit le chemin du plus

attrayant. Il n'était plus qu'à quelques pas du village, quand il se

rappela qu'il était nu. Alors, honteux, incertain, il s'arrêta. Mais

une voix lui dit de s'avancer et de marcher sans crainte puisqu'il

s'était purifié. Il marcha donc fermement jusqu'à un endroit qui lui

parut être la porte du village.»

«Gloire au plus brave, etc.»

«Tandis qu'il considérait l'extérieur du village, la porte fut

ouverte et l'Indien vit venir à lui un bel homme tout vêtu de blanc, qui

lui dit qu'il allait satisfaire ses désirs en le menant devant le

Maître de la vie. Et aussitôt il le conduisit dans un lieu d'une

incomparable beauté, où il vit le Maître de la vie qui le prit par la

main et lui donna pour siège un chapeau bordé d'or.»

«Gloire au plus brave, etc.»

«Craignant de gâter le chapeau, l'Indien hésitait à s'asseoir; mais, «en

ayant de nouveau reçu l'ordre, il obéit sans réplique. Alors Dieu lui

dit: «Je suis le Maître de la vie, que tu désires voir et à qui tu

désires parler; écoute ce que j'ai à te dire, à toi et à tous les

Indiens:

«Je suis le Maître du ciel, de la terre, des arbres, des lacs, des

rivières, des hommes et de tout ce que tu vois et as vu sur la terre ou

dans les cieux; et parce que je t'aime toi et les Indiens, vous devez

faire ma volonté, vous devez aussi éviter ce que je hais; je hais que

vous buviez comme vous le faites, jusqu'à en perdre la raison; je

désire que vous ne vous battiez pas les uns les autres.

«Vous prenez deux, trois, quatre femmes, ou courez après les femmes

des autres, vous faites mal. Je hais une pareille conduite.

Vous devriez n'avoir qu'une femme et la garder jusqu'à la mort.

«Vous mentez, vous volez, vous assassinez, je hais tout cela. La terre

sur laquelle vous êtes, je l'ai faite pour vous. D'où vient que vous

souffrez que les blancs s'en emparent!

«Ne pouvez-vous vous passer d'eux? Je sais que ceux que vous appelez

les enfants de votre grand Père fournissent à vos besoins.

«Mais si vous n'étiez misérables comme vous l'êtes, ils ne vous seraient

pas nécessaires. Vous devriez vivre comme vous le faisiez avant de les

connaître. Avant que fussent arrivés ceux que vous appelez vos frères,

votre arc et vos flèches ne vous suffisaient-ils pas?

«Vous n'aviez besoin ni de poudre, ni de plomb, ni de fusils. La chair

des animaux suffisait à votre nourriture, leur peau à votre

habillement. Mais quand je vous vis enclins au mal, je chassai les

animaux dans les profondeurs des forêts, afin que vous dépendiez de vos

frères pour vos aliments et vos vêtements. Redevenez bons, exécutez mes

volontés, et je vous renverrai des animaux en abondance.

«Toutefois, je ne vous défends pas de souffrir parmi vous les enfants de

votre Père. Je les aime, ils me connaissent, ils me prient; je subviens

à leurs besoins, et leur donne ce qu'ils vous apportent. Mais il n'en

est pas de même pour ceux qui sont venue vous troubler dans vos

possessions [35]. Chassez-les, chassez-les; faites leur la guerre. Je ne

les aime pas, ils ne me connaissent point, ils sont les ennemis de vos

frères, ils sont les miens, repoussez-les dans les terres que je leur ai

faites. Qu'ils y restent.

[Note 35 Les Anglais qui nous avaient récemment enlevé le Canada.]

«Oui chassez les de votre territoire, ces chiens en habits rouges.

«Ils vous font injure, vous déshonorent. Mais unissez-vous à vos autres

frères blancs qui me servent et m'adorent, pour les obliger à quitter

votre pays où ils ne sont restés que trop longtemps et ont commis trop

de méchancetés, de crimes, sur vous-mêmes, vos femmes et vos enfants.

«Le Maître de la vie ayant fini de parler, l'Indien lui promit

d'exécuter sa volonté et de la faire observer aux hommes de sa race.

Son conducteur revint alors. Il le guida jusqu'au pied de la montagne

et lui dit de reprendre ses vêtements et de retourner à son village,

ce que l'autre s'empressa de faire.

«Gloire au plus brave, etc.»

«Son retour causa beaucoup de surprise aux habitants du village, qui

ne savaient ce qu'il était devenu. Ils lui demandèrent d'où il

arrivait. Mais comme le Maître de la vie lui avait recommandé de ne

parler à personne avant d'avoir vu le chef du village, il leur fit

signe avec la main qu'il arrivait d'en Haut.

«Gloire au plus brave, etc.

«Il alla immédiatement au wigwam du chef, à qui il transmit la parole du

Maître de la vie, pour que moi je vous la répète, illustres guerriers,

et vous excite à soutenir nos frères Nitigusks dans la guerre qu'ils ont

entreprise contre les Saiganoschs. Aiguisez vos flèches, affilez vos

couteaux à scalper, chargez vos fusils, et tous ensemble allons

combattre ces odieux ennemis. J'ai dit.

«Tel fut le discours du chef, et moi j'ajoute: Gloire au plus noble, au

plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac! Le coup d'oeil de l'aigle

était le sien. Plus fine que celle de la volverenne il avait l'oreille.

Dans ses membres régnait la force des bisons; dans son esprit

séjournait l'habileté des grands sagamos. Douce comme le miel pour ses

amis, sa parole retentissait comme le tonnerre quand il s'adressait à

un ennemi.»

«Gloire au plus noble, au plus vaillant de mes aïeux, gloire à Pontiac!»

Cette longue mélopée avait été dite en français, langue que parlent ou

comprennent généralement tous les aventuriers du Nord-ouest américain.

Malgré leur ébriété, la plupart des Apôtres l'avaient écoutée avec une

attention soutenue, soit qu'ils fussent charmés par la voix mélodieuse

de Meneh-Ouiakon, soit par déférence pour leur capitaine, dont les yeux

couvaient avec amour la chanteuse.

Mais, à peine eut-elle fini, que l'un d'eux, Thadée, celui qui s'était

senti blessé par les couplets de Jacques-le-Majeur, et qui, plus d'une

fois, avait tenté d'interrompre la jeune fille, se leva dans un

transport de rage.

--On nous insulte! cria-t-il d'une voix altérée.

--Qui? Quoi? demanda l'Écorché.

--On insulte les Anglais, et nous sommes plusieurs ici de cette origine.

--D'abord, fit le flegmatique Judas, nous ne reconnaissons pas de

nationalité ici. Tu as tort de te fâcher.

--Eh bien, alors, par le diable, je vais chanter à mon tour, et rira

bien qui rira le dernier, reprit Thadée.

--Chante si ça te fait plaisir. Mais il me semble que c'est assez de

chansons comme cela.

--Non, j'ai dit que je chanterais, et je chanterai!

--A ton aise, répliqua froidement l'Écorché.

Aussitôt Thadée, sautant sur la table, se mit à invectiver la France en

une méchante pièce de vers, aussi absurde par le fond que détestable par

la forme, débutant par ces mots:

Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen.

Dubreuil aurait dû rire des efforts que faisait Thadée pour se rendre

comique et qui n'aboutissaient qu'au grotesque, mais notre ingénieur

avait la fibre nationale d'une délicatesse excessive; au premier

couplet, il sentit le rouge lui monter au visage, au second il faillit

éclater, au troisième, l'explosion eut lieu.

--Scélérat! proféra-t-il, en faisant un bond pour se jeter sur Thadée.

Par malheur, celui-ci le prévint.

Saisissant une cruche de grès à demi pleine de whisky, il la lança à la

tête du jeune homme, qui, atteint par le projectile, roula aux pieds de

Meneh-Ouiakon, en poussant un cri douloureux, tandis que l'Apôtre

répétait de sa voix insultante:

Dam'nd France, dam'nd coward Frenchmen!

Peaux-rouges et Peaux-blanches · 第 28 / 62 题