--Allons, bourgeois, la soupe est dressée! cria-t-on de la salle.
--Nous y sommes, répondit Adrien en ouvrant la porte.
--Bonjour! dit un homme qui achevait de mettre le couvert.
--Bonjour, monsieur Rondeau. Vous vous portez bien?
--Toujours bien, bourgeois; et vous? On m'a dit que vous aviez fait une
bonne action, ce matin.
--Oh! il n'en faut pas parler.
--Pas parler! pas parler! Savez-vous que ce n'est pas tout un chacun qui
peut arracher un homme au Trou de l'Enfer? N'en pas parler, ma
conscience! on en parlera dans cent ans. C'est moi qui vous le dis. Mais
il était donc fou, d'aller se jeter dans l'Entonnoir?
--Je n'ai pas compris qu'il voulût descendre la chute avec son canot.
--Sauter les Rapides? On le fait tous les jours.
--Vraiment?
--Etait-ce un Indien?
--Oui; il m'a dit qu'il appartenait à la tribu des Nadoessis.
--Ah! je conçois, dit le père Rondeau. C'est un étranger à la contrée...
il ne connaissait pas la passe. Il vous doit un fameux cierge, et il
peut se flatter d'être le premier qui en réchappe. Mais je bavasse comme
une femme à la rivière... Le déjeuner refroidit... A table.
--Où donc est madame Rondeau? demanda Adrien.
--Elle, elle est allée, avec les enfants, au bois, chercher un caribou
que j'ai tué la nuit dernière.
--Comment! exclama notre Français surpris, car le caribou est un animal
de la grosseur d'un jeune taureau.
--Ah! fit Rondeau, ça vous étonne. Mais ici nous avons adopté l'usage
indien. Rarement nous ramassons le gibier que nous tuons. Ce sont nos
femmes qui se chargent de le rapporter à la maison. Asseyez-vous.
On se mit à table.
Une soupe aux pois, un morceau de porc salé, des tranches de poisson
fumé, puis grillé à même sur les charbons, faisaient, avec une sorte de
galette, lourde comme du plomb, cuite sous la cendre, les frais du
repas, qui fut arrosé d'eau claire.
Malgré sa simplicité Adrien le trouva délicieux, et Jacot jura, qu'on me
pardonne la locution, «qu'il n'avait jamais fait pareille noce.»
--Si seulement, sans vous manquer de respect, mar'chef, dit-il en
avalant sa dernière bouchée, on avait pour deux sous de tord-boyaux...
--Ça compléterait la fête, acheva Adrien en riant.
--Attendez, mon brave, on va vous en servir, et du chenu! fit le père
Rondeau, qui se leva, prit dans un coin une cruche de grès au ventre
rebondi et l'apporta sur table.
A cette vue, les gros yeux ronds de Godailleur roulèrent voluptueusement
dans leurs orbites, et il fit claquer sa langue contre son palais.
--C'est de l'eau-de-vie de riz sauvage! goûtez-moi ça! dit
l'amphitryon en remplissant à demi les verres de ses convives, à la
grande jubilation de l'ex-cavalier de première classe, et malgré les
protestations d'Adrien, effrayé par cette libéralité.
--A votre santé et à celle de la vieille France! dit le Canadien.
--A la vôtre, monsieur! ajouta l'ingénieur.
--Va pour la mienne, reprit le père Rondeau, mais _bumper_, alors
--Bum... qu'est-ce que c'est que ça? interrogea Jacot, ne sachant s'il
devait boire ou laisser son verre, qu'il couvait d'un regard attendri.
--C'est un mot anglais, qui veut dire: vide tout! lui souffla Adrien.
--Quel joli mot! je le retiendrai, sans vous manquer de respect,
mar'chef; y en a-t-il beaucoup comme ça dans l'anglais? répliqua
Godailleur après avoir avalé, d'un trait, le contenu de son verre.
Puis il continua en aparté:
--Ils ont de bonnes choses, ces Anglais. J'ai eu tort de leur en vouloir
tant. Après tout, peut-être bien que ce mot bum... bonne... pompe,--oui
c'est ça même--ils nous l'ont aussi volé. Pompe, pardi c'est français;
pomper! sans vous commander, ni vous manquer de respect, c'est pomper,
le mot, n'est-ce pas, mar'chef? ajouta-t-il à mi-voix, en se penchant
vers l'ingénieur.
--Laisse-moi, dit celui-ci, avec un geste de la main, car le père
Rondeau, ôtant de dessus sa tête sa tuque de laine bleue, avait pris la
parole.
--Je ne suis pas trop curieux, bourgeois; mais pourrait-on savoir ce
que vous êtes venu faire par ici?
--Oh! parfaitement. Je vais vous le dire.
--Attendez, j'allume mon calumet.
Ce disant, il tira de sa poche une torquette ou rouleau de tabac, cordé
comme un fouet et de la grosseur du pouce, en coupa, par tranches, une
petite quantité sur la table, acheva de réduire en pièces les hachures,
en les frottant fortement entre les paumes de ses mains, puis bourra un
fourneau de pierre, fixé à un roseau, et, avec un champignon sec, en
guise d'amadou, mit le feu à son tabac.
--Si vous en désirez? fit-il ensuite.
--Merci, répondit Adrien, j'ai des cigares.
Le Canadien offrit aussi sa pipe au dragon.
--Pouah! j'ai mon brûle-gueule! exclama Jacot.
--Vous disiez donc, questionna de nouveau le père Rondeau, un coude
appuyé sur la table, la tête dans la main, les yeux à demi clos, et dans
l'attitude d'un homme qui digère délicieusement; vous disiez donc,
bourgeois...
--C'est une affaire de mines qui m'a amené en Amérique.
--Ah! j'entends. Quelque compagnie...
--Oui et non. Je dois explorer le terrain, et si les fouilles répondent
à mon attente...
--Mais, de quel côté vous dirigez-vous?
--On m'a parlé de la pointe.
--Connu. Il y a déjà des Bostonnais [20] qui y travaillent aux mines.
Des pas bonnes gens, bourgeois. Je ne vous engage pas à vous frotter à
eux.
[Note 20: Depuis l'insurrection de 1775, les Yankees sont souvent ainsi
appelés par les Canadiens, parce que Boston fut un des principaux foyers
de cette insurrection.]
--Peuh! siffla Jacot, vos Américains, mais j'en mangerais cent, à
chaque repas, pour ma part.
--Bah! fit gaiement Adrien, ce ne sont pas des ogres.
--Savez-vous l'anglais?
--Un peu.
--Tant mieux. Mais comment pensez-vous vous rendre à la Pointe?
--N'y a-t-il pas des canots?
Le Canadien secoua négativement la tête.
--La navigation, dit-il, n'est pas encore ouverte sur les bonds du lac.
Ce n'est pas avant quinze jours que la glace sera fondue. Alors,
seulement, vous pourrez vous embarquer.
Dubreuil ne s'attendait pas à ce contretemps.
--Quinze jours! répéta-t-il d'un air désappointé.
--Oui, quinze jours au moins.
--Mais que faire, d'ici la?
--Dame, bourgeois, ce que vous voudrez.
--Il me semble, sans vous manquer de respect, mar'chef, insinua
Godailleur, que nous ne sommes pas mal ici. Pour peu que je trouve une
petite Indienne, ni trop déchirée, ni trop farouche...
Et l'ex-cavalier de première classe tira galamment ses moustaches, en
faisant de nouveau claquer sa langue contre son palais.
--Laisse-nous tranquilles avec tes sottes réflexions répliqua
impatiemment Dubreuil.
Puis s'adressant au Canadien:
--Mais, par terre, n'y aurait-il pas moyen?...
--Par terre! impossible. On n'y pourrait aller en raquettes. Il n'y a
plus assez de neige sur le sol, et vous ne savez probablement pas
marcher avec des raquettes.
--Vous avez des traîneaux, je crois?...
--Ah! bien oui, la glace est pourrie... pourrie... qu'on cale [21] à
chaque pas.
[Note 21: Terme canadien, il signifie enfoncer.]
--Alors il faudra attendre!
--Comme de raison.
--Nous vous gênerons en restant si longtemps...
--Me gêner! ma conscience!
--Je vous indemniserai!
--Indemniser, bourgeois! dit le père Rondeau en se levant indigné,
croyez-vous qu'il n'y ait plus de lard dans notre saloir, plus de
poisson dans les Rapides?
--Pardon! fit Dubreuil, s'apercevant qu'il avait blessé le bonhomme;
vos coutumes sont si différentes des nôtres que je suis excusable...
Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas?
Et il lui tendit la main.
--A preuve que je ne vous en veux pas, c'est que nous allons encore
trinquer ensemble, dit Rondeau après lui avoir fait craquer les doigts
dans les siens.
--Oui, c'est ça trinquons, sans vous manquer de respect, mar'chef,
intervint le dragon.
Cette fois on but à la prospérité de l'hôtesse absente Puis Adrien
renoua l'entretien.
--Comme cela, dit-il, vous pensez que, dans une quinzaine, nous pourrons
engager un batelier pour nous transporter à Kiouinâ.
--Mieux que ça! mieux que ça!
--En vérité?
--La _Mouette_, un bâtiment de cinquante tonneaux doit appareiller
maintenant pour la Pointe; le capitaine est de mes amis. Il vous
arrangera... et pour pas cher... je m'en charge.
--C'est trop de bontés! dit Dubreuil.
--Mais, ajouta le Canadien, vous ferez bien de réfléchir avant de vous
embarquer.
--Pourquoi?
--Il y a du danger... beaucoup de danger... je parierais gros que si
vous connaissiez le pays comme moi vous n'iriez pas.
--Ne dites pas qu'il y a du danger au mar'chef! c'est une double raison
pour l'y pousser, sans lui manquer de respect, s'écria Jacot.
--Quant à vous, mon homme, poursuivit Rondeau, je vous conseille de
serrer votre uniforme dans votre valise car si vous le portez longtemps
encore, même ici, je ne réponds pas plus de votre peau que de lui.
--Cacher mon uniforme! l'uniforme du 7e dragons! jamais! répondit
l'ex-cavalier avec un mouvement d'une grandeur héroï-comique.
--Il le faudra, cependant, et dès aujourd'hui, dit Dubreuil.
Jacot jeta sur l'ingénieur un regard où se peignaient la consternation
et la douleur.
--Oui, appuya Adrien, je l'ordonne.
A ce mot, la pipe du dragon lui tomba des dents et se brisa sur le sol.
Deux grosses larmes brillèrent au coin de ses paupières et roulèrent sur
ses joues.
--Puisque c'est la consigne on obéira, dit-il d'une voix altérée.
Ce chagrin naïf, mais vrai, mais profond, touchait vivement Dubreuil.
Cependant, il lui importait de ne pas faiblir, car il devinait les
ennuis, sinon les périls, auxquels les exposerait l'habit du dragon; il
feignit donc de ne point remarquer l'impression que son ordre avait
causée au pauvre Jacot.
Ce dernier s'était levé, et lentement, tristement, la mort dans l'âme,
il s'avançait vers la porte de la chambre à coucher, pour remplacer sa
tenue par un habillement de chasse, mais, après avoir mis la main sur
le loquet, il s'arrêta et se tourna d'un air piteux, suppliant, vers
son maître.
Ne l'apercevant pas ou voulant ne pas l'apercevoir, Dubreuil continua à
de causer avec leur hôte.
Cinq minutes durant Godailleur resta immobile comme une statue.
Puis, fatigué d'attendre, il toussa, toussa encore, et toussa comme s'il
eût été subitement pris d'un accès de coqueluche.
Sa toux était si bruyante, elle menaçait de se prolonger tellement, que
Dubreuil leva enfin la tête vers lui.
Aussitôt la quinte cessa comme par enchantement.
--Que veux-tu encore? demanda l'ingénieur d'un ton sec.
--Sans vous manquer de respect, mar'chef, balbutia Godailleur est-ce
qu'il n'y aurait pas moyen de garder mes bottes éperonnées?
--Si, répliqua Adrien en riant, mais je te prévient que toi-même en
seras bien vite fatigué.
--Merci de la complaisance, mar'chef, s'écria le dragon en faisant un
salut militaire.
Et il rentra dans l'autre pièce.
--Vous avez là un engagé comme il n'y en a pas beaucoup, dit le
Canadien.
--C'est un ancien brosseur...
Brosseur! je n'y suis pas.
--En France, dans l'armée, les sous-officiers appellent brosseur l'homme
qui panse leur cheval et les sert.
Bien. Mais que veut dire ce mar'chef qu'il met à toutes les sauces?
--Maréchal-des-logis-chef. C'est une abréviation usitée au régiment,
dites-moi, y a-t-il loin d'ici Kiouinâ?
--Quand le vent est bon, le bateau met trois à quatre jours, parce qu'on
ne marche guère la unit. La côte est trop dangereuse! Vous ferez bien de
louer deux ou trois chasseurs si vous ne voulez pas mourir de faim.
J'y avais songé.
--Je vous trouverai ça à raison d'un écu de trois francs par jour, leur
passage jusqu'à la Pointe payé par vous, bien entendu. Maintenant,
bourgeois, au revoir! je m'en vas à la pêche! Faites ici comme chez
vous! Mais, sans être trop curieux, qu'est-ce que c'est que ce palet que
vous avez là dans vos mains?
Du doigt le père Rondeau indiquait le totem donné par Shungush-Ouseta à
Dubreuil, et que celui-ci faisait pirouetter sous ses doigts.
--Oh! rien, répondit le jeune homme, une amulette indienne. C'est,
ajouta-t-il en riant, la récompense du sauvé au sauveur de ce matin.
--Faites voir.
Après avoir considéré l'objet, le Canadien dit à Adrien d'un ton
sérieux:
--Gardez précieusement cette médecine, comme nous appelons ces
choses-là. Elle vous servira mieux que votre poudre, votre argent, ou
votre langue.
Sur ce il sortit.
Seize jours après, Adrien Dubreuil, accompagné de Godailleur en costume
de chasseur, plus les bottes éperonnées, faisait ses adieux à la famille
Rondeau.
Il voulut offrir un souvenir: mais il ne réussit à faire accepter qu'un
paquet de cigares.
Le Canadien conduisit ses hôtes au quai d'embarquement, à quatre milles
du village.
La _Mouette_ était un joli navire ponté et gréé en barque, qui
semblait avide de prendre sa course sur l'onde.
Comme elle inaugurait la réouverture de la navigation, on l'avait
pavoisée de cent flammes et banderoles aux couleurs de l'Union
américaine.
Toute la population du Sault-Sainte-Marie s'était assemblée sur le
rivage pour assister au départ du bâtiment.
Et ce spectacle était plein d'intérêt pour un étranger, par la diversité
des costumes, des physionomies, des idiomes.
Ici c'était un groupe d'Indiens qui dansaient au son du tambourin en
poussant des cris assourdissants; là des Yankees faisaient retentir la
plage du chant de _Hail Columbia_; plus loin des Canadiens chantaient
_Par derrière chez mon père_, la _Marseillaise_, ou _Je m'en va-t-à la
fontaine_ [22]; plus loin encore des enfants de la verte Erin
entonnaient dévotieusement un hymne religieux.
[Note 22: Quelques lecteurs me sauront gré de leur donner copie de cette
charmante chansonnette, que savent par coeur tous les bateliers et
trappeurs canadiens:
J'm'en va-t-à la fontaine,
O gai, vive le roi,
J'm'en va-t-à la fontaine
O gai, vive le roi,
Pour remplir mon cruchon
Vive le roi et la reine,
Pour remplir mon cruchon,
Vive le roi, vive le roi!
La fontaine est profonde,
J'me suis coulé au fond.
Que donnerez-vous, la belle,
Qui vous tir'rait du fond?
Tirez, tirez, dit-elle,
Après ça, nous verrons.
Quand la belle fut tirée,
S'en va-t-à la maison,
S'assoit sur la fenêtre,
Compose une chanson.
Ce n'est pas ça, la belle,
Que nous vous demandons;
Vot' petit coeur en gage
Savoir si nous l'aurons.
Mon petit coeur en gage
N'est pas pour un luron.
Ma mère l'a promis
A un joli garçon.]
L'allégresse était partout, dans les coeurs comme sur les visages, car
l'hiver avait été dur; on avait cruellement souffert du froid et du
manque de provisions au Sault-Sainte-Marie,--plus d'un imprévoyant
était mort de faim,--et le départ de la _Mouette_ annonçait le départ
des mauvais jours, le retour de l'abondance et de la belle saison.
A midi un coup de canon résonna.
C'était le signal pour lever l'ancre.
--Ma conscience! je suis tout comme un enfant, dit le père Rondeau à
Dubreuil; je vous connais à peine et déjà je vous aime autant que si
vous étiez mon fils. Laissez-moi vous embrasser; ça me fera du bien.
--Oh! de tout mon coeur, répondit Adrien, en se précipitant dans les
bras du bonhomme.
--Et moi soupira la bouche grimaçante de l'ex-cavalier de première
classe.
--Toi repartit Rondeau, ça serait déjà fait si je n'avais peur de tes
crocs et de ta figure en lame de rasoir. Mais, tiens, ça ira tout de
même. Viens ici.
--Sans vous manquer de respect, dit Jacot, en accolant vigoureusement le
Canadien, qui lui souffla à l'oreille:
--Mon garçon, prends bien soin de ton maître, c'est le meilleur des
hommes! tu m'en réponds, entends-tu!
--On vous obéira, sans vous manquer de respect, papa Rondeau.
--Allons, messieurs, on n'attend plus que vous! cria le capitaine du
haut du pont.
Le père Rondeau s'approcha encore de Dubreuil.
--Avez-vous la médecine? lui demanda-t-il.
--Soyez tranquille.
--Surtout, ne la perdez pas.
--J'y veillerai.
--On vous appelle, à la revue [23]!
--Au revoir, et merci pour toutes vos bontés!
Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Dubreuil, suivi du
dragon, sauta sur le navire.
Aussitôt les amarres furent larguées, et la _Mouette_, poussée par une
bonne brise nord-est, s'éloigna rapidement du rivage aux tumultueuses
acclamations des spectateurs.
[Note 23: Locution canadienne; elle signifie _au revoir!_]