LES DOUZE APOTRES

--Allons, Judas, verse-moi un verre de whisky, car je me sens altéré en

diable.

--Vous pouvez bien vous servir vous-même! fut-il répondu d'un ton sec.

--Et si je veux que ce soit toi qui me donnes à boire, reprit le

_Mangeux-d'Hommes_, en fronçant les sourcils.

Judas leva dédaigneusement les épaules.

--Par le Christ, mon frère aîné! ne m'entends-tu pas? continua le

premier.

--La gourde est près de vous, riposta Judas.

--Eh! ce n'est pas cela que je te demande...

--L'enfer vous confonde! vous êtes ivre comme un Indien.

--Ivre! ose répéter que je suis ivre, vilain Iscariote hurla l'autre en

assénant sur la table un coup de poing, dont les échos de la salle

répercutèrent longuement le son.

--Oui, vous êtes ivre.

Le Mangeux-d'Hommes se dressa, d'un bond, sur les pieds.

Ce mouvement ne parut pas causer la moindre impression à Judas, qui

tailladait, avec son couteau, le banc sur lequel il était assis. Pourpre

d'alcool et de colère, son interlocuteur arma un revolver.

--Si tu ne m'obéis pas, je te casse la tête!

--En campagne je suis votre lieutenant, toujours prêt à me conformer à

vos ordres, mais ici, hors du service, votre égal.

--Mon égal, toi!...

--Voyons, capitaine, pas de bêtises!

--Qu'entends-tu par des bêtises?

--J'entends qu'il ne faut pas quereller pour des riens, quand nous avons

à causer de choses sérieuses.

--Tu voudrais me braver, hein?

--Du tout; je veux que vous soyez raisonnable. Vous avez bu outre

mesure, ce matin...

--Tu mens!

A cette insulte, le front de Judas se plissa, un éclair de ressentiment

flamboya dans ses yeux: néanmoins, il demeura maître de lui et repartit

avec calme:

--A votre aise; mais rasseyez-vous, et parlons de notre projet.

--Et s'il ne me plaît pas de me rasseoir! vociféra le Mangeux-d'Hommes,

en frappant de nouveau la table, avec son pistolet, mais si violemment

que plusieurs des coups dont il était chargé firent explosion et que la

crosse se brisa en vingt morceaux.

Judas ne put réprimer un éclat de rire, ce qui acheva d'exaspérer son

chef.

--Ah! brigand, tu te moques de moi! proféra-t-il entre les dents.

--Le fait est que vous prêtez à la plaisanterie.

--La plaisanterie! je vais t'en donner, des plaisanteries, moi! En

disant ces mots, le Mangeux-d'Hommes avait tiré de sa gaine un long

coutelas pendu à sa ceinture, et il se précipitait, écumant de rage, sur

son lieutenant.

Celui-ci n'aurait pas eu de peine à se défendre contre un homme pris de

liqueurs et à le désarmer; mais, au même moment, la porte de la salle où

se passait cette scène s'ouvrit, pour livrer passage à une dizaine

d'individus, qui se jetèrent au devant du capitaine et l'arrêtèrent,

malgré ses menaces de mort, et la force prodigieuse qu'il déploya dans

sa lutte avec eux.

Ainsi que Judas, ces gens étaient accoutrés et équipés en aventuriers du

nord-ouest américain. Ils portaient le casque ou toque en peau de

loutre; un capot ou capote, de laine blanche, boutonné jusqu'au menton,

et serré à la taille par une ceinture multicolore, dite ceinture

fléchée, parce que les bouts qui flottaient sur leur côté étaient coupés

en fer de flèche; des mitasses ou guêtres en cuir de caribou, ornées de

longues franges et de verroterie appelée rassade; des mocassins ou

chaussures en peau molle, semblablement agrémentés.

A leur ceinture étaient passés un couteau, une hachette, une paire de

pistolets.

Quelques-uns avaient à la main une carabine, de fabrication grossière,

mais dont la crosse était décorée de clous à tête de cuivre, figurant

des dessins bizarres, des initiales, et le canon chamarré de plumes

brillantes, de rubans aux vives couleurs.

La plupart étaient robustes, taillés en Hercule; tous étaient marqués au

coin de l'audace; tous inspiraient l'effroi, ou l'aversion, car les

vicissitudes d'une existence coupable et turbulente avaient stigmatisé

leurs physionomies d'un cachet indélébile.

Ils avaient nom:

Pierre;

André;

Jean;

Philippe;

Jacques-le-Majeur;

Barthelemy;

Thomas;

Mathieu;

Thadée;

Jacques-le-Mineur;

Paul.

Et finalement Judas,--sobriquétisé l'Ecorché--, l'alter ego de ce

Mangeux-d'Hommes, qui, par un incroyable blasphème, se faisait appeler

Jésus.

Son surnom, l'Écorché le méritait de point en point.

Sept pieds de haut, droit comme un if, efflanqué, maigre plus qu'un

phthisique au troisième degré, il n'avait que la peau et les os.

Mais sous cette peau, tendue comme celle d'un tambour, les os faisaient

saillie partout. Et quoique longs, fuselés, aussi grêles que ceux d'un

loup après un hiver rigoureux, ils jouaient avec tant d'aisance sur

leurs charnières anguleuses, qu'on devinait aisément que l'ensemble

constituait une charpente solide comme le bronze, élastique comme

l'acier.

De vrai, l'Écorché avait la souplesse et la vigueur d'un ressort. Chose

étrange, cependant! avec l'apparence d'un tempérament fiévreux,

excitable au possible, il était généralement froid, d'une irritante

impassibilité. Son costume différait peu de celui des autres

aventuriers: seulement la nuance du capot, plus foncée, tirait sur le

gris de fer.

A son casque on remarquait une cocarde verte, symbole de son grade, et

sans doute aussi en souvenir de l'Irlande où il «avait reçu la

naissance,» suivant son expression.

Judas était le lieutenant de Jésus, le Mangeux-d'Hommes, commandant des

Douze Apôtres ainsi s'intitulait fièrement la bande dont nous venons

d'esquisser le tableau.

Ce titre, elle l'avait emprunté au lieu même qui lui servait de repaire:

les îles des Douze Apôtres, situées dans le lac Supérieur, près de son

extrémité occidentale.

C'est un archipel, couvert de sombres forêts de pins, du haut des

rochers duquel la vue embrasse un horizon immense, et assez rapproché de

la terre ferme pour qu'un canot puisse aborder en quelques heures.

Sur la plus grande des îles, les Français établirent,--y a bien des

années déjà,--un poste pour la traite des pelleteries. Appelé La Pointe,

parce qu'il s'élève au bout même de l'île, ce poste a conservé son nom,

quoiqu'il soit devenu, depuis le siècle dernier, la propriété des

Anglo-Saxons.

Une compagnie de commerçants américains le possède aujourd'hui, et y fait

des échanges considérables avec les Indiens du voisinage. C'est un lieu

de rendez-vous annuel pour l'homme rouge et le trafiquant blanc un point

de départ pour les excursions aux vastes solitudes de l'Amérique

septentrionale.

Bien défendu, bien garnisonné maintenant, le poste de la Pointe n'avait,

en 1836, que quelques employés, facteurs, commis, trappeurs et engagés,

pour la protéger contre la haine des Indiens et l'avidité des rôdeurs du

désert, hordes pillardes, composées de l'écume de la société civilisée

et de la lie des races sauvages ou métis, mais qui, sans cesse, errent

sur la frontière, dans le but de détrousser les chasseurs isolés et de

ravager les établissements des colons assez téméraires pour affronter

leur rapacité.

Malgré le petit nombre de ses habitants, le poste de la Pointe était

cependant, grassement approvisionné.

On disait que ses magasins renfermaient des fourrures pour plus de vingt

mille dollars, des articles de pacotille pour une somme égale et des

liqueurs en abondance.

Ce bruit parvint jusqu'à un chef de bandits qui désolait les rives du

lac Supérieur.

Le Mangeux-d'Hommes résolut de s'emparer de la factorerie et de s'y

retrancher comme dans une citadelle.

Ce criminel dessein fut bientôt mis à exécution, mais non sans pertes

pour le brigand, dont la troupe se trouva, après le coup fait, réduite à

douze hommes.

De là, l'idée de les baptiser les Douze Apôtres, du nom des îles dont

ils étaient devenus maîtres.

Les Douze Apôtres commencèrent par faire bombance, sans s'inquiéter

beaucoup de leur sûreté personnelle, car ils savaient que de longtemps

on ne se hasarderait à les relancer dans leur repaire.

Pour varier les plaisirs, ils se livraient à de fréquentes incursions

dans le voisinage, ruinaient les habitations des trappeurs, ravissaient

les jeunes Indiennes, et poussaient l'insolence jusqu'à inquiéter les

mineurs de la presqu'île Kiouinâ, ou diverses sociétés industrielles

avaient déjà entrepris l'extraction du minerai de cuivre sur une grande

échelle.

Quand les misérables eurent gaspillé leur butin, ce fut pis encore. Ils

osèrent s'attaquer aux autres factoreries, comme celle de Fond du Lac,

et au printemps de 1831 ils interceptèrent la plupart des convois de

pelleteries destiné soit aux compagnies américaines, soit même à celle

de la baie d'Hudson, sur territoire Britannique.

Si grande que fut l'animosité générale contre les Douze Apôtres, plus

grande était encore la terreur qu'ils inspiraient,--leur chef surtout.

La légende, active, féconde, dans ces régions sauvages, s'était saisie

de lui. Elle en avait fait un être surnaturel, un dieu du mal.

Le Mangeux-d'Hommes se trouvait, d'ailleurs, parfaitement à son aise

dans l'habit merveilleux dont on l'avait revêtu.

D'une taille qui approchait celle de son lieutenant, mais d'une

corpulence démesurée, toutefois doué de proportions symétriques et d'un

visage qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer, malgré sa grosseur énorme.

Nulle ligne, dans ses membres, qui fût irrégulière; nul trait, dans sa

figure, qui ne fût d'une pureté antique. Si son air était dur,

impérieux, le plus souvent il savait l'adoucir, l'empreindre de

bienveillance, de tendresse, d'un charme infini, quand il le voulait.

Et sa voix! une voix de Stentor, qui s'entendait à plus d'un mille, qui

portait l'effroi partout où elle retentissait, cette voix il la rendait

suave, harmonieuse, enchanteresse à ses heures d'amour. Elle émouvait

les hommes, elle enivrait les femmes.

Une chose pourtant détonnait dans l'aspect de cet être superbe, ce

roi-démon de l'humanité.

Son costume.

Costume rouge qui lui prêtait les dehors d'un bourreau, toque, plume,

tunique de chasse, ceinture, culottes, bottes, tout était rouge, rouge

comme le sang.

Ce qu'on racontait de lui, de ses prouesses, je dépenserais un volume à

le redire.

Deux mots empruntés aux rapports des trappeurs suffiront pour donner une

idée de ce qu'il valait à leurs yeux: d'un coup de poing il avait

assommé un bison, il suivait un cheval à la course, logeait à deux cents

mètres de distance une balle dans l'oeil d'un daim, et à un mille

d'intervalle son oreille pouvait discerner, sur la prairie, le pas d'un

homme de celui d'une femme.

Nous sommes loin de nous porter garant pour ces récits et nombre

d'autres plus extraordinaires dont le Mangeux-d'Hommes était alors le

héros; mais tel on le représentait, et tel nous ne pouvions nous

empêcher de le montrer.

--Par le Christ, mon frère aîné, je vous égorgerai tous comme des

chevreaux, tas de racailles que vous êtes! s'écria-t-il, lorsque ses

gens l'eurent, à grand'peine, terrassé et désarmé.

Assurément, répondit l'Écorché d'un ton paisible; mais quand nous aurons

fait une prise que je sais.

--Toi, je te défends de parler!

--Et, cependant, je parlerai, capitaine, car j'avais une bonne nouvelle

à vous annoncer...

Tais-toi! fit le Mangeux-d'Hommes, roulant autour de lui des regards

furieux.

--Si je me taisais, vous seriez bien attrapé.

Le capitaine s'était relevé, toujours tenu par ses hommes qui

cherchaient à le calmer.

--D'abord, poursuivit son lieutenant, j'étais entré dans votre chambre

pour vous dire qu'on attend, à la pointe Kiouinâ, un navire, avec une

lourde cargaison expédiée aux mineurs.

--- Et c'est pour cela que tu m'as manqué de respect!

--J'en laisse juges nos compagnons. Un article du Règlement des Apôtres

porte...

--Je me moque des articles du Règlement!

--Porte, répéta flegmatiquement l'Écorché, que tous nous vous devons

respect et soumission dans les affaires du service...

--C'est vrai! dirent les bandits.

--Mais, continua Judas, cet article ajoute que, hors du service, nous

jouissons des mêmes droits que vous.

--C'est encore vrai, appuyèrent les auditeurs.

--Or, ajouta le lieutenant, vous m'avez ordonné de vous verser à boire:

j'ai refusé; c'était mon droit.

--Oui, oui.

--Lâchez-moi commanda, le Mangeux-d'Hommes.

--A une condition.

--Laquelle?

--Vous m'écouterez jusqu'à la fin.

--On t'écoutera, fils de...

--Pas d'injures.

--Bien; va! fit le capitaine en s'asseyant, les bras croisés sur le bord

de la table.

--Je disais donc, reprit l'Écorché, qu'en nous pressant un peu, nous

ferons une capture magnifique, qui remontera notre garde-manger, notre

cave, et nous procurera...

--Encore une de tes idées folles!

--Vous verrez, le navire attendu à la pointe Kiouinâ vient pour

ravitailler les gens des mines.

--Tu l'as déjà dit! grommela le Mangeux-d'Hommes. Mais le moyen de s'en

emparer?

--Le moyen! il n'est pas difficile.

--Nous ne sommes que treize. Ils sont deux cents aux mines! sans cela,

depuis longtemps, je serais maître des trésors...

--Suivez mes avis, capitaine, et ils seront à nous... avant un mois.

--Hum! hum tu es un beau diseur

--Et un bon faiseur, quand je m'y mets

--Toi! fit le chef avec un geste de mépris.

L'Écorché ne parut pas faire attention à ce mouvement.

--Vous saurez, dit-il, qu'ils sont peu nombreux à bord du navire, une

quinzaine seulement. Nous n'en ferons pas deux bouchées.

--D'où tiens-tu ces renseignements?

--Je les tiens de Jacques-le-Mineur, qui arrive du Sault-Sainte-Marie,

ou il a vu appareiller le bâtiment.

--Ah! ah! fit le capitaine, en se tournant vers l'homme que son

lieutenant venait de désigner.

--Oui, affirma celui-ci. J'étais allé, d'après vos ordres, au

Sault-Sainte-Marie, pour chercher les lettres de New-York...

--Je sais; passe.

--Et j'ai remarque qu'on affrétait un bateau pour Kiouinâ.

--Mais il est peut-être déjà arrivé à sa destination!

--Du tout. Il devait mettre à la voile huit jours après mon départ.

--En es-tu sûr?

--Comme de raison, capitaine; j'ai pris, là-dessus, toutes mes

informations.

--C'est qu'il y a loin d'ici Kiouinâ.

--Deux fois quarante-huit heures de navigation, au plus, fit l'Écorché.

Et notez que nous commençons à jeûner. Le cellier se vide et les saloirs

aussi. Quant à la chasse ou à la pêche, nous n'en sommes pas friands!

--Tout cela est bel et bon, mais comment s'emparer de ce bateau? murmura

le Mangeux-d'Hommes.

--En faisant diligence, nous le surprendrons, à la faveur de la nuit,

dans quelque baie. Il paraît, d'ailleurs, qu'il a, à son bord, un jeune

Français, un ingénieur, qui pourrait joliment nous servir si nous

entreprenions l'exploitation des mines, dit le lieutenant avec un

sourire d'intelligence à son chef.

--Par le Christ, mon frère aîné, j'adopte le projet, dit ce dernier en

se levant. Mais si tu nous mènes à une déception, maître Judas

Iscariote, gare à tes os j'en ferai des baguettes de tambour.

La boutade du capitaine souleva l'hilarité des assistants.

Je n'ai pas terminé, reprit l'Écorché, sans se fâcher ni partager la

gaîté des Apôtres.

--Qu'est-ce encore?

--C'est à vous seul que je dois parler.

--Qu'on sorte d'ici! fit le capitaine à ses gens. Ils se retirèrent

aussitôt par la porte qui leur avait donné accès.

--Eh bien?

--Eh bien, j'ai, la nuit dernière, enlevé Meneh-Ouiakon.

--Tu dis?

--J'ai enlevé Meneh-Ouiakon.

Le Mangeux-d'Hommes, qui avait frémi en entendant cette déclaration, se

prit à trembler. Son visage se colora et pâlit tour à tour; ses

paupières s'humectèrent, sa respiration devint chaude. Il se rapprocha

de son lieutenant, et, d'une voix altérée:

--Tu as enlevé Meneh-Ouiakon?

--Oui, près du poste de Fond-du-Lac.

--La nuit dernière?

--La nuit dernière.

--Et?...

Le capitaine ne put achever sa pensée, si vive était l'émotion qui le

poignait, mais ses yeux formulèrent éloquemment la question.

Judas répondit avec son flegme habituel:

--Elle est ici.

--Ici! Meneh-Ouiakon est ici! et tu ne me le disais pas plus tôt?

--Vous ne m'en avez pas laissé le temps.

--Mais, en quel coin? exclama le Mangeux-d'Hommes, saisissant, dans sa

puissante main, l'épaule de son lieutenant, et l'étreignant à la lui

briser.

--Je vais vous la montrer, répliqua l'Écorché avec une lenteur

désespérante.

Peaux-rouges et Peaux-blanches · 第 7 / 62 题