CHAPITRE XL.

Le jour suivant, Emilie quitta Toulouse de bonne heure, et arriva à la

vallée vers le soleil couchant. A la mélancolie que lui inspirait un

lieu que ses parents avaient constamment habité, où ses premières années

avaient été heureuses, il se mêla bientôt un tendre et indéfinissable

plaisir. Le temps avait émoussé les traits de sa douleur, et alors elle

saluait avec complaisance tout ce qui lui renouvelait la mémoire de ses

amis; il lui semblait qu'ils respiraient encore dans tous les lieux où

elle les avait vus; elle sentait que la vallée était pour elle le séjour

le plus doux. La première pièce qu'elle visita fut sa bibliothèque; elle

se plaça dans le fauteuil de son père: elle réfléchit avec résignation

sur le tableau du passé, et les larmes qu'elle répandit n'étaient pas

uniquement données à la douleur.

Bientôt après son arrivée, elle fut surprise par celle du vénérable M.

Barreaux. Il vint avec empressement pour accueillir la fille de son

respectable voisin, dans une maison trop longtemps délaissée. La

présence de ce vieil ami fut une consolation pour Emilie; leur entretien

fut pour tous deux singulièrement intéressant, et ils se communiquèrent

tour à tour les circonstances principales de ce qui leur était arrivé.

Le soir était si avancé quand M. Barreaux la quitta, qu'Emilie ne put,

le même jour, aller visiter le jardin. Dès le matin, elle parcourut tous

ces bosquets, si longtemps, si souvent regrettés; elle goûtait avec une

tendre avidité le plaisir d'errer sous les berceaux qu'un père chéri

avait plantés, et dont chaque arbre lui rappelait ses discours, son

maintien, son sourire.

Emilie cependant éprouvait une horrible inquiétude sur le destin de

Valancourt. Thérèse découvrit enfin une personne sûre pour l'envoyer à

l'intendant. Le messager s'engagea à revenir le lendemain, et Emilie

promit de se trouver à la chaumière.

Sur le soir, Emilie s'achemina seule vers la chaumière avec de noirs

pressentiments. L'heure, déjà avancée, aidait à sa mélancolie. On était

à la fin de l'automne, une brume épaisse cachait en partie les

montagnes, et le vent froid, qui soufflait entre les hêtres, jonchait le

chemin de leurs dernières feuilles jaunes. Leur chute, présage de la fin

de l'année, était l'image de la désolation de son coeur; elle semblait

lui prédire la mort de Valancourt: elle en eut plusieurs fois un

pressentiment si violent, qu'elle fut au moment de retourner chez elle.

Elle ne se trouvait pas assez de force pour aller chercher cette

affreuse certitude; mais elle lutta contre son émotion, et continua sa

route.

Elle marchait tristement, et ses yeux suivaient le mouvement des masses

vaporeuses qui s'étendaient à l'horizon; elle considérait les fugitives

hirondelles: jouets de l'agitation des vents, tantôt disparaissant dans

les nuages, tantôt voltigeant en cercles sur les airs plus tranquilles,

elles semblaient représenter les afflictions et les vicissitudes

qu'avait essuyées Emilie. Elle avait subi les caprices de la fortune et

les orages du malheur; elle avait eu de courts instants de calme. Mais

pouvait-on donner le nom de calme à ce qui n'était que le sursis de la

douleur? Echappée maintenant aux plus cruels dangers, indépendante de

ses tyrans, elle se trouvait maîtresse d'une fortune considérable; elle

aurait pu, avec raison, s'attendre à goûter le bonheur; il était plus

loin d'elle que jamais; elle se serait accusée de faiblesse et

d'ingratitude, si elle avait souffert que le sentiment des biens qu'elle

possédait fût étouffé par celui d'une seule infortune, si cette seule

infortune n'eût touché qu'elle. Mais elle pleurait sur Valancourt; et si

même il était vivant, les larmes de la pitié s'unissaient à celles du

regret; elle s'affligeait qu'un être humain fût tombé dans le vice, et

par suite dans la misère. La raison et l'humanité réclamaient ensemble

les larmes de l'amitié, et son courage ne pouvait pas encore les séparer

de celles de l'amour. Dans le moment actuel cependant ce n'était pas la

certitude des torts de Valancourt, mais la crainte de sa mort, qui

l'oppressait; elle se trouvait, pour ainsi dire, la cause de cette mort,

quoique bien innocemment. Sa crainte augmentait à chaque pas; quand elle

vit la chaumière, son désordre fut à son comble, la résolution lui

manqua, et elle resta sur un banc dans le sentier. Le vent qui murmurait

dans les branches au-dessus d'elle semblait à son imagination attristée

apporter des sons plaintifs; même dans cet intervalle du vent, elle

croyait entendre encore de douloureux accents. Une attention plus suivie

la convainquit de son erreur, et les ténèbres, devenues plus épaisses à

la chute prochaine du jour, l'avertirent bientôt de s'éloigner, et d'un

pas chancelant elle arriva à la chaumière. A travers la fenêtre on

voyait briller un bon feu, et Thérèse, qui avait vu venir Emilie, était

sur la porte à l'attendre.

--La soirée est bien froide, mademoiselle, dit Thérèse. La pluie va

venir, et j'ai pensé qu'un bon feu ne vous déplairait pas. Asseyez-vous

auprès de la cheminée.

Emilie la remercia de ses soins, et, la regardant à la clarté du feu,

elle fut frappée de sa tristesse. Elle se jeta sur sa chaise, incapable

de parler, et sa physionomie exprimait tant de désespoir, que Thérèse en

comprit la cause, et pourtant garda le silence.--Ah! lui dit enfin

Emilie, il serait inutile de m'informer du résultat. Votre silence, vos

regards en disent assez; il est mort.--Hélas! ma chère jeune dame,

répondit Thérèse les larmes aux yeux, ce monde n'est que douleur. Le

riche en a sa part aussi bien que le pauvre. Mais tâchons de supporter

le fardeau que le ciel nous envoie.--Il est donc mort? interrompit

Emilie. Ah! Valancourt est mort!--Malheureux jour! reprit Thérèse. Je

crains qu'il ne le soit.--Vous le craignez, dit Emilie: vous ne faites

que le craindre?--Hélas! oui, mademoiselle, je le crains. Ni

l'intendant, ni personne d'Estuvière n'a entendu parler de lui depuis

qu'il est parti pour le Languedoc. Le comte en est très-affligé. Il dit

qu'il est toujours exact à écrire, et que pourtant il n'a pas reçu une

ligne de lui depuis son départ: il devait être de retour il y a trois

semaines; il n'est point revenu; il n'a point écrit: on craint qu'il ne

lui soit arrivé quelque accident. Hélas! je ne croyais pas vivre assez

pour avoir à pleurer sa mort. Je suis vieille; je pouvais mourir sans me

plaindre: mais lui! Emilie, presque mourante, demanda de l'eau: Thérèse,

alarmée de son accent, courut à son secours; et pendant qu'elle lui

donnait de l'eau elle continua.--Ma chère demoiselle, ne prenez pas cela

tant à coeur; le chevalier peut être plein de vie, et se bien porter.

Espérons!--Oh non! je ne puis espérer, dit Emilie. Je sais des

circonstances qui ne me permettent nulle espérance: je me trouve mieux

cependant, et je puis vous écouter. Détaillez-moi tout ce que vous avez

su.--Attendez que vous soyez remise, mademoiselle; vous paraissez si

mal!--Oh non! Thérèse; dites-moi tout, reprit Emilie, pendant que je

puis vous entendre: dites-moi tout, je vous en conjure!--Eh bien!

mademoiselle, j'y consens. L'intendant a dit fort peu de chose. Richard

prétend qu'il semblait parler avec réserve de M. Valancourt. Ce que

Richard a recueilli, c'est de Gabriel, un domestique de la maison, qui

disait le tenir d'un ami de son maître.

Thérèse se tut. Emilie soupirait, et ses regards ne quittaient pas la

terre. Après une très-longue pause, elle demanda ce que Thérèse savait

encore.--Mais pourquoi le demander? ajouta-t-elle. Vous m'en avez trop

dit. O Valancourt! tu es perdu, perdu pour jamais. C'est moi, c'est moi

qui t'ai donné la mort. Ces paroles, ce ton de désespoir alarmèrent la

pauvre Thérèse; elle craignit que ce coup terrible n'eût affecté le

cerveau d'Emilie.--Ma chère demoiselle, tranquillisez-vous, dit-elle; ne

dites pas ces choses-là: vous, tuer M. Valancourt, chère dame? Emilie ne

répondit que par un profond soupir.--O ma chère demoiselle, reprit

Thérèse, mon coeur se brise de vous voir en cet état, les regards fixes,

le teint si pâle, et l'air si affligé. Je suis effrayée de vous voir

ainsi. Emilie gardait le silence, et ne paraissait rien entendre.--Et

d'ailleurs, mademoiselle, dit Thérèse, M. Valancourt peut être gai et

bien portant, malgré ce que nous savons.

A ce nom, Emilie leva les yeux, et porta sur Thérèse des regards égarés,

comme si elle eût cherché à la comprendre.--Oui, ma chère dame, reprit

Thérèse qui se méprenait à son air, M. de Valancourt peut être gai et

bien portant.

A la répétition de ces derniers mots, Emilie en pénétra le sens; mais,

au lieu de produire l'impression que Thérèse attendait, ils semblèrent

seulement redoubler sa douleur: elle se leva brusquement, et parcourut

la petite chambre à pas précipités, frappant ses mains en sanglotant.

Pendant qu'elle continuait de marcher dans la chambre, le son doux et

soutenu d'un hautbois ou d'une flûte se mêla avec l'ouragan. Sa douceur

affecta Emilie; elle s'arrêta tout attentive: les sons apportés par le

vent se perdirent dans un tourbillon plus fort; mais leur accent

plaintif émut son coeur; et elle fondit en larmes.--Ah! dit Thérèse en

séchant ses yeux, c'est Richard, le fils du voisin, qui joue de son

hautbois: il est triste d'entendre à présent une musique aussi douce.

Emilie continuait de pleurer.--Il en joue souvent le soir, continua

Thérèse; et la jeunesse danse au son de son hautbois. Mais, ma chère

demoiselle, ne pleurez pas ainsi; prenez, je vous prie, une goutte de ce

vin. Elle en versa et le présenta à Emilie, qui l'accepta avec une

extrême répugnance.--Goûtez-y pour l'amour de M. Valancourt, dit Thérèse

pendant qu'Emilie soulevait le verre; c'est lui qui me l'a donné, vous

le savez, mademoiselle. La main d'Emilie trembla; et elle renversa le

vin en le retirant de ses lèvres.--Pour l'amour de qui? lui dit-elle;

qui vous a donné ce vin?--M. Valancourt, ma chère dame; je savais qu'il

vous ferait plaisir: c'est mon dernier flacon.

Emilie posa le vin sur la table, fondit de nouveau en larmes; et

Thérèse, déconcertée, alarmée, s'efforça de la consoler. Emilie lui fit

signe de la main, pour lui faire entendre qu'elle voulait être seule, et

pleura toujours davantage.

Un léger coup frappé à la porte de la chaumière empêcha Thérèse de la

quitter sur-le-champ. Emilie l'arrêta, et la pria de ne recevoir

personne. S'imaginant pourtant que c'était Philippe son domestique, elle

s'efforça, tâcha d'essuyer ses pleurs; et Thérèse alla ouvrir la porte.

La voix qu'elle entendit attira l'attention d'Emilie. Elle écouta,

tourna les yeux: une personne parut; et la flamme du feu fit voir...

Valancourt!

Emilie en l'apercevant tressaillit, trembla, et, perdant connaissance,

ne vit plus rien de ce qui l'entourait.

Un cri que fit Thérèse annonça qu'elle reconnaissait aussi Valancourt.

L'obscurité dans le premier moment lui avait dérobé ses traits.

Valancourt cessa de s'occuper d'elle en voyant une personne tomber de sa

chaise, près du feu. Il courut à son secours, et s'aperçut qu'il

soutenait Emilie. L'émotion qu'il sentit à cette rencontre imprévue, en

retrouvant celle dont il se croyait à jamais éloigné, en la tenant pâle

et sans vie entre ses bras, on l'imaginera mieux qu'on ne peut la

décrire! Qu'on imagine de même tout ce qu'éprouva Emilie, quand en

ouvrant les yeux elle revit Valancourt! L'expression inquiète avec

laquelle il la considérait se changea à l'instant en un mélange de joie

et de tendresse. Quand ses yeux rencontrèrent les siens, et qu'il la vit

prête à renaître, il ne put que s'écrier:--Emilie! Mais elle détourna

ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le

premier moment qui succéda aux angoisses de douleur que l'idée de sa

mort lui causait, Emilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle

revit Valancourt tel qu'au moment où il méritait son amour, et ne sentit

que sa joie et sa tendresse.

Le sentiment de ce qu'elle se devait retint ses larmes, et lui apprit à

dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au

fond de son coeur. Elle se leva, le remercia du secours qu'il lui avait

donné, dit adieu à Thérèse, et allait se retirer. Valancourt, éveillé

comme d'un songe, la supplia d'une voix humble et touchante, de lui

donner un moment d'attention. Le coeur d'Emilie plaidait bien fortement

en sa faveur: elle eut le courage d'y résister, ainsi qu'aux cris et aux

instances de Thérèse, qui la priait de ne point s'exposer la nuit, et

seule. Elle avait ouvert la petite porte; mais l'orage l'obligea de

rentrer.

Muette, interdite, elle retourna auprès du feu. Valancourt, plus

troublé, traversait la chambre à grands pas, comme s'il eût craint et

désiré de parler. Thérèse exprimait sans contrainte la joie et la

surprise que lui causait son arrivée.--Oh! mon cher monsieur,

disait-elle, je ne fus jamais si étonnée et si contente! Nous étions

toutes les deux dans l'affliction à votre sujet; nous pensions que vous

étiez mort, nous parlions de vous, nous vous pleurions. Justement vous

avez frappé: ma jeune maîtresse pleurait à fendre le coeur.

Emilie regarda Thérèse avec mécontentement. Mais, avant qu'elle pût lui

parler, Valancourt, incapable de contenir son émotion, s'écria: Mon

Emilie! vous suis-je donc encore cher? m'honoriez-vous d'une pensée,

d'une larme! O ciel! vous pleurez, vous pleurez maintenant!--Monsieur,

dit Emilie en essayant de vaincre ses larmes, Thérèse a bien raison de

se souvenir de vous avec reconnaissance. Elle était affligée de n'avoir

point eu de vos nouvelles: permettez-moi de vous remercier aussi pour

les bontés dont vous l'avez comblée. Je suis maintenant de retour, et

c'est à moi à en prendre soin.--Emilie, lui dit Valancourt qui ne se

possédait plus, est-ce ainsi que vous recevez celui qu'autrefois vous

voulûtes honorer de votre main, celui qui vous a tant aimée, celui qui a

tant souffert pour vous? Et pourtant que puis-je alléguer?

Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mademoiselle; je ne sais plus ce que je

dis: je n'ai plus de droits à votre souvenir; j'ai perdu tous mes titres

à votre estime, à votre amour. Oui, mais je n'oublierai jamais

qu'autrefois je les possédais; savoir que je les ai perdus est mon plus

cruel désespoir! Désespoir! dois-je employer ce terme? il est trop

doux.--Ah! mon cher monsieur, dit Thérèse qui prévenait la réponse

d'Emilie, vous parlez d'avoir eu jadis ses affections: à présent, à

présent encore, ma maîtresse vous préfère au monde entier, quoiqu'elle

ne veuille pas en convenir.--C'est insupportable, dit Emilie. Thérèse,

vous ne savez pas ce que vous dites.--Monsieur, si vous avez égard à ma

tranquillité, vous ne prolongerez pas ce moment douloureux.--Je la

respecte trop pour la troubler volontairement, dit Valancourt dont

l'orgueil en ce moment le disputait à la tendresse; je ne me rendrai pas

volontairement importun. J'avais demandé quelques moments d'attention;

néanmoins sais-je pour quel dessein vous avez cessé de m'estimer? vous

raconter mes peines, ce serait m'avilir davantage sans exciter votre

pitié. Et pourtant, Emilie, j'ai été malheureux, je suis encore bien

malheureux! Sa voix moins ferme devint l'accent de la douleur.--Eh quoi!

reprit Thérèse, mon cher jeune maître va sortir par cette pluie! Non,

non, il ne s'en ira pas. Mon Dieu, mon Dieu! que les grands sont fous de

rejeter ainsi leur bonheur! Si vous étiez de pauvres gens, tout serait

déjà fini. Parler d'indignité, dire qu'on ne l'aime plus, quand dans

toute la province il n'y a pas deux coeurs plus tendres, et, si l'on

disait vrai, deux personnes qui s'aiment mieux!

Emilie, dans une extrême peine, se leva de sa chaise, et dit: Je vais

partir, l'orage est fini.--Restez, Emilie, restez, mademoiselle, dit

Valancourt armé de toute sa résolution: je ne vous affligerai plus par

ma présence. Pardonnez-moi si je n'ai pas obéi plus tôt. Si vous le

pouvez, plaignez celui qui vous perd, celui qui perd toute espérance de

repos. Puissiez-vous être heureuse, Emilie, quoique je reste malheureux!

puissiez-vous être heureuse autant que je le désire du fond de mon

coeur!

La voix lui manqua à ces dernières paroles; sa figure changea; il jeta

sur elle un regard d'une tendresse, d'une douleur inexprimables, et

s'élança hors de la chaumière.

--Cher monsieur! cher monsieur! cria Thérèse en le suivant à la porte.

Monsieur Valancourt! Comme il pleut! quelle nuit pour le mettre dehors!

Il en mourra, mademoiselle; et tout à l'heure vous pleuriez tant sa

mort! On a raison, les jeunes demoiselles changent promptement d'idées.

Emilie ne répliqua pas; elle n'entendait pas ce qu'on disait. Abîmée

dans sa douleur, dans ses réflexions, elle restait sur sa chaise, les

yeux fixes, et l'image de Valancourt présente.

Pendant ce temps, Valancourt était rentré à la taverne du village; il y

était arrivé peu de moments seulement avant que de visiter Thérèse. Il

revenait de Toulouse, et se rendait au château du comte de Duverney. Il

n'y avait pas retourné depuis l'adieu qu'il avait fait à Emilie au

château de Blangy. Il était resté quelque temps dans le voisinage d'un

lieu où habitait l'objet le plus cher à son coeur. Il y avait des

moments où la douleur et le désespoir le pressaient de reparaître devant

Emilie, et de renouveler ses instances, en dépit de son malheur.

Cette entrevue inespérée lui avait à la fois montré toute la tendresse

de l'amour d'Emilie et toute la fermeté de sa résolution. Son désespoir

s'était renouvelé dans toute son horreur; aucun effort de sa raison ne

pouvait l'adoucir. L'image d'Emilie, sa voix, ses regards, se

présentaient à son esprit aussi vivement qu'ils l'avaient fait à ses

sens, et tout sentiment était banni de son coeur, excepté le désespoir

et l'amour.

Avant que la soirée fût finie, il revint chez Thérèse pour entendre

parler d'Emilie, et se trouver dans le lieu qu'elle venait d'occuper. La

joie que sentit et exprima la vieille servante fut bientôt changée en

tristesse, quand elle eut observé ses regards égarés et la profonde

mélancolie qui l'accablait.

Après qu'il eut écouté fort longtemps ce qu'elle avait à lui dire

d'Emilie, il donna à Thérèse tout l'argent qu'il avait sur lui,

quoiqu'elle voulût le refuser, et l'assurât que sa maîtresse avait

pourvu à ses besoins. Il tira ensuite de son doigt un anneau de prix, et

le lui remit, en la chargeant expressément de le présenter à Emilie. Il

la faisait prier, comme une dernière faveur, de le conserver pour

l'amour de lui, et de se souvenir quelquefois, en le regardant, du

malheureux qui le lui envoyait.

Thérèse pleura en recevant l'anneau; mais c'était plutôt

d'attendrissement que par l'effet d'aucun pressentiment. Avant qu'elle

eût pu répliquer, Valancourt était parti; elle le suivit jusqu'à la

porte, en l'appelant par son nom, et le suppliant de rentrer. Elle ne

reçut aucune réponse, et ne le vit plus.

Les mystères d'Udolphe · 第 46 / 52 题