On vint avertir Emilie que le comte de Villefort demandait à la voir.
Elle devina que Valancourt était chez lui. En approchant de la
bibliothèque, où elle imaginait qu'il devait être, son émotion devint si
forte, que, n'osant encore paraître, elle retourna dans le vestibule
pour calmer son agitation. S'étant enfin remise, elle entra dans le
cabinet, et trouva Valancourt assis avec le comte. Ils se levèrent tous
deux. Elle n'osait regarder Valancourt. Le comte se retira.
Emilie restait les yeux baissés, ne pouvant parler, et respirant à
peine. Valancourt se jeta sur une chaise auprès d'elle; il soupirait et
gardait le silence. Enfin d'une voix tremblante il lui dit:--J'ai désiré
vous voir ce soir pour sortir au moins de l'horrible incertitude où m'a
plongé votre changement. Quelques paroles du comte viennent de m'en
éclaircir une partie. Je m'aperçois que j'ai des ennemis, Emilie, des
ennemis envieux de mon bonheur, et qui sont acharnés à le détruire. Je
m'aperçois aussi que le temps et l'absence ont affaibli vos sentiments
pour moi.
Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres. Emilie ne put répondre. Il
ajouta:--Cruelle Emilie, ne me parlerez-vous point?
Il couvrit son visage d'une main, comme pour cacher son émotion, et prit
celle d'Emilie, qui ne la retira pas. Elle ne put retenir ses larmes. Il
s'en aperçut. Toute sa tendresse revint; un rayon d'espérance pénétra
rapidement au fond de son âme.--Eh quoi! vous me plaignez, s'écria-t-il;
vous m'aimez encore! vous êtes toujours mon Emilie! souffrez que j'en
croie vos larmes.--Oui, je vous plains, lui dit-elle: mais dois-je
encore vous aimer? Croyez-vous être encore ce même Valancourt estimable
que j'aimais autrefois?--Que vous aimiez autrefois! s'écria-t-il. Le
même! le même! Il s'arrêta dans l'excès de son émotion et reprit
douloureusement:--Non, je ne suis plus le même; je suis perdu, je ne
suis plus digne de vous!
Il couvrit encore son visage. Emilie était trop touchée d'un aveu si
sincère pour pouvoir répondre aussitôt. Elle luttait contre son coeur;
elle sentait le danger de se fier longtemps à sa résolution en la
présence de Valancourt. Elle était empressée de terminer une entrevue
qui les désolait tous les deux. Cependant quand elle pensait que ce
serait probablement la dernière, tout son courage l'abandonnait; elle ne
sentait plus que sa tendresse et sa douleur.
Valancourt, pendant ce temps, dévoré de remords et de chagrin, n'avait
ni le pouvoir ni la volonté d'exprimer tout ce qui l'agitait. A peine
paraissait-il sensible à la présence d'Emilie. Son visage était caché,
sa poitrine soulevée de sanglots.
--Epargnez-moi, lui dit Emilie, le chagrin de revenir sur les détails de
votre conduite, qui m'obligent de rompre avec vous; il faut nous
séparer, et je vous vois pour la dernière fois.--Non, s'écria
Valancourt, vous ne pouvez penser ce que vous dites; vous ne pouvez pas
penser à me rejeter de vous pour toujours.--Il faut nous séparer, répéta
Emilie, et pour toujours; votre conduite nous en fait une
nécessité.--C'est la décision du comte, reprit-il avec fierté, ce n'est
pas la vôtre; et je saurai de quel droit il se met entre nous. Il se
leva à ces mots, et parcourut la chambre à pas précipités.--Laissez-moi
vous désabuser, dit Emilie non moins émue; la décision est de moi; mon
repos l'exige. Serais-je excusable, dit-elle, en vous confiant le repos
de ma vie? Comment me le conseilleriez-vous si je vous étais chère?--Si
vous m'étiez chère! s'écria Valancourt. Est-il possible que vous doutiez
de mon amour? Mais oui, vous avez raison d'en douter, puisque je suis
moins disposé à l'horreur de me séparer de vous qu'à celle de vous
envelopper dans ma ruine. Oui, je suis ruiné, ruiné sans ressource; je
suis accablé de dettes, et je ne saurais les acquitter. Les yeux de
Valancourt étaient égarés quand il disait ces mots; ils prirent à
l'instant l'expression d'un affreux désespoir. Emilie fut forcée
d'admirer sa franchise; elle sembla, durant quelques minutes, résister à
sa propre douleur et lutter contre elle-même. Je ne prolongerai pas,
dit-elle enfin, un entretien dont l'issue ne saurait être heureuse.
Valancourt, adieu.--Non, vous ne partirez pas, dit-il impétueusement;
vous ne me laisserez pas ainsi; vous ne m'abandonnerez pas avant que mon
esprit ait recueilli la force dont il a besoin pour soutenir ma perte.
Emilie, effrayée par le feu sombre de ses regards, lui dit d'une voix
douce:--Vous avez reconnu vous-même que nous devions nous séparer; si
vous désirez me faire croire que vous m'aimez, vous le reconnaîtrez
encore.--Jamais, jamais! s'écria-t-il. J'étais un insensé quand
j'avouais... Emilie, c'en est trop: vous ne vous trompez pas sur mes
fautes, mais le comte est la barrière qui nous sépare, il ne sera pas
longtemps un obstacle à ma félicité.--C'est à présent, dit Emilie, que
vous parlez en insensé: le comte n'est pas votre ennemi, Valancourt; il
est mon ami, cette considération seule devrait vous le faire regarder
comme le vôtre.--Votre ami! dit vivement Valancourt: depuis quel temps
est-il donc votre ami pour vous faire si promptement oublier votre
amant? Est-il votre ami, celui qui vous a demandé de préférer M. Dupont;
Dupont qui, dites-vous, vous a ramenée d'Italie, Dupont qui, je le dis,
moi, m'a ravi votre coeur? Mais je n'ai pas le droit de vous interroger:
vous êtes maîtresse de vous-même; ce Dupont peut-être ne triomphera pas
longtemps de mon malheur. Emilie, plus épouvantée que jamais de la
fureur de Valancourt, lui dit:--Au nom du ciel, soyez raisonnable!
Calmez-vous! M. Dupont n'est pas votre rival, le comte n'est pas son
défenseur: vous n'avez point de rival, vous n'avez d'ennemi que
vous-même: je vois plus que jamais que vous n'êtes plus ce Valancourt
que j'ai tant aimé.
Il ne répondit point: les bras appuyés sur la table, il gardait un morne
silence. Emilie restait muette et tremblante, et n'osait le quitter.
--Malheureux! s'écria-t-il soudain, je ne puis me plaindre sans
m'accuser! Pourquoi fus-je entraîné dans Paris? pourquoi ne me suis-je
pas défendu des séductions qui devaient à jamais me rendre méprisable?
Il se tourna vers elle, il prit sa main, et lui dit d'une voix
tendre:--Emilie, pouvez-vous supporter que nous nous séparions!
pouvez-vous abandonner un coeur qui vous aime, comme le mien, un coeur
qui, malgré ses erreurs, n'appartiendra jamais qu'à vous! Emilie ne
répondit que par ses larmes.--Je n'avais pas, ajouta-t-il, une pensée
que je voulusse vous cacher, pas un goût, pas un plaisir, auxquels vous
ne pussiez prendre part. Je pars, Emilie, je vais vous quitter, et pour
toujours. A ces mots, sa voix s'affaiblit: il retomba sur sa chaise avec
abattement. Emilie ne pouvait ni sortir, ni lui dire adieu. Toutes ses
folies étaient presque effacées de son esprit, elle ne sentait que sa
douleur et sa pitié.
--Dites au moins, reprit Valancourt, que vous me verrez encore une fois.
Le coeur d'Emilie fut en quelque sorte soulagé par cette prière: elle
s'efforça de croire qu'elle ne devait pas s'y refuser; néanmoins elle
éprouvait de l'embarras en songeant qu'elle était chez le comte, et
qu'il pourrait s'offenser du retour de Valancourt; elle consentit
pourtant, à condition qu'il ne verrait ni dans le comte un ennemi, ni
dans Dupont un rival. Alors il sortit tellement consolé par les deux
mots d'Emilie, qu'il perdit le premier sentiment de son malheur.
Valancourt, pendant ce temps, endurait les angoisses du désespoir. La
vue d'Emilie avait renouvelé toute l'ardeur de son premier amour;
l'absence, les distractions d'une vie tumultueuse, ne l'avaient
affaiblie que passagèrement. Quand, en recevant sa lettre, il était
parti pour le Languedoc, il savait bien que sa folie l'avait ruiné, et
il n'avait aucun projet de le cacher à Emilie: il s'affligeait seulement
du retard que sa mauvaise conduite pourrait causer à leur mariage, et ne
prévoyait pas que cette information pourrait la conduire à briser tous
leurs noeuds. Accablé par l'idée de cette éternelle séparation, et le
coeur pénétré de remords, il attendait cette seconde entrevue dans un
état qui approchait de l'égarement; il espérait pourtant encore obtenir
d'elle par ses prières, quelque changement de résolution.
Le matin, il fit demander à quelle heure elle le recevrait. Emilie,
quand on lui remit ce billet, était avec le comte, et ce fut pour
celui-ci un prétexte nouveau pour lui parler de Valancourt. Il voyait le
désespoir de sa jeune amie, et redoutait plus que jamais que son courage
ne l'abandonnât. Emilie répondit au billet, et le comte revint sur le
sujet de la dernière conversation. Il parut craindre les sollicitations
de Valancourt, et il lui peignit les malheurs auxquels elle s'exposait
pour l'avenir, si elle ne résistait à un chagrin actuel et passager: ces
représentations répétées pouvaient seules la prémunir contre l'effet de
son affection, et elle résolut de suivre ses conseils.
L'heure de l'entrevue à la fin arriva. Emilie se présenta avec un
extérieur composé; mais Valancourt, trop agité, fut quelques minutes
sans pouvoir parler; ses premières phrases furent tour à tour plaintes,
prières, reproches contre lui-même; ensuite il dit:--Emilie, je vous ai
aimée, je vous aime plus que ma vie; je suis ruiné par ma faute, et
cependant je ne peux nier que je n'aimasse mieux vous entraîner dans une
union malheureuse de misère, que d'endurer, en vous perdant, la punition
que je mérite. Je suis un malheureux, mais je ne veux plus être un
lâche; je ne chercherai plus à ébranler vos résolutions par les
instances d'une passion égoïste. Je renonce à vous, Emilie, et je
tâcherai de me consoler en songeant que, si je suis infortuné, vous
pouvez au moins être heureuse. Je n'ai pas, il est vrai, le mérite du
sacrifice; et je n'eusse jamais eu la force de vous rendre à vous-même,
si votre prudence ne l'eût exigé.
Il s'arrêta un moment. Emilie tâchait de retenir ses larmes; elle était
prête à lui dire:--Vous parlez à présent comme vous parliez autrefois.
Mais elle garda le silence.--Pardonnez-moi, Emilie, reprit-il, toutes
les souffrances que je vous ai causées. Pensez quelquefois à l'infortuné
Valancourt; souvenez-vous que sa seule consolation sera de savoir que sa
folie ne vous a pas rendue malheureuse. Les larmes inondaient les joues
d'Emilie. Il allait retomber dans les accès du désespoir. Emilie
s'efforça de rappeler son courage, et de terminer une entrevue qui
augmentait leur commune affliction. Valancourt vit ses pleurs, il la vit
se lever; il fit un nouvel effort pour maîtriser ses sentiments et
calmer ceux d'Emilie.--Le souvenir de ce douloureux moment, lui dit-il,
sera pour l'avenir ma sauvegarde. Oh! jamais l'exemple, la tentation, ne
pourront ni me séduire ni m'entraîner. Le souvenir de ces pleurs que
vous versez pour moi élèvera mon âme au-dessus du danger.
Emilie, un peu consolée par cette assurance, répondit:--Nous nous
séparons pour toujours. Mais si mon bonheur vous est cher, souvenez-vous
à jamais que rien ne peut y contribuer davantage, que de savoir que vous
avez recouvré votre propre estime. Valancourt prit sa main; il avait les
yeux couverts de larmes, et l'adieu qu'il voulait lui dire était étouffé
par ses soupirs. Après quelques moments, Emilie prononça avec difficulté
et émotion:--Adieu, Valancourt, puissiez-vous être heureux! adieu,
répéta-t-elle.
--Adieu, Emilie, dit Valancourt. Et il se précipita dehors.
Emilie resta dans le fauteuil où il l'avait laissée, le coeur si
oppressé qu'elle ne respirait plus; elle entendait ses pas, dont le
bruit s'affaiblissait à mesure qu'ils s'éloignaient. Elle fut tirée de
cet état par la voix de la comtesse qui parlait dans le jardin. En
revenant à elle, le premier objet qui frappa sa vue fut le fauteuil vide
sur lequel Valancourt avait été assis. Le saisissement et son départ
avaient comme suspendu ses larmes; elles revinrent alors la soulager, et
elle reprit la force de regagner sa chambre.
Retournons à Montoni, dont la rage et la surprise firent bientôt place à
de plus pressants intérêts. Ses excès et ses déprédations s'étaient
tellement multipliés, que le sénat de Venise, alors composé de
négociants, malgré sa faiblesse et l'utilité que dans l'occasion il
aurait pu tirer de Montoni, ne put plus longtemps les supporter. Il fut
arrêté qu'on travaillerait à anéantir ses forces et à punir ses
brigandages. La célérité, la facilité de cette expédition, prévinrent
l'éclat et la rumeur publique. Emilie, en Languedoc, ignora la défaite
et l'humiliation de ce cruel persécuteur.
Son esprit était si accablé par ses chagrins, qu'aucun effort de sa
raison ne pouvait en surmonter l'effet. Le comte de Villefort essaya
tous les moyens de consolation. Il se passa bien du temps avant
qu'Emilie pût se distraire assez de Valancourt pour écouter l'histoire
que la vieille Dorothée lui avait promise.
Parmi les étrangers qui étaient venus voir le comte dans son château,
étaient le baron de Sainte-Foix, son ancien ami, et son fils le
chevalier de Sainte-Foix. C'était un jeune homme aimable et sensible. Il
avait connu Blanche à Paris l'année précédente, et avait conçu pour elle
une véritable passion. L'ancienne amitié du comte pour son père, les
convenances mutuelles de cette alliance, avaient intérieurement fait
désirer au comte qu'elle s'accomplît. Mais trouvant alors sa fille trop
jeune pour fixer le choix de sa vie; voulant d'ailleurs éprouver la
constance du chevalier, il avait différé d'agréer sa demande, sans
pourtant lui ôter l'espoir. Ce jeune homme arrivait avec le baron, son
père, pour réclamer le prix de sa persévérance; le comte l'accorda, et
Blanche ne s'y opposa pas.
Le château, si bien habité, devint aussi riant que magnifique. Le
pavillon, dans les bois, était fort souvent visité; on y soupait quand
le temps était beau, et la soirée se terminait ordinairement par un
concert. Le comte et la comtesse étaient bons musiciens. Henri, le jeune
Sainte-Foix, Blanche, Emilie, avaient tous de la voix, et le goût
suppléait en eux à la méthode. Plusieurs des domestiques du comte, avec
des cors et d'autres instruments à vent, étaient placés dans le bois, et
répondaient par leur douce harmonie à celle qui venait du pavillon.
Dans tout autre temps, ces parties eussent été délicieuses pour Emilie;
trop accablée alors par sa mélancolie, elle trouvait que rien de ce
qu'on nomme amusement n'avait le pouvoir de la distraire, et
très-souvent elle observait que la touchante mélodie de ces concerts
augmentait sa tristesse à un degré insupportable.
Elle préférait de se promener seule dans les bois qui ombrageaient le
promontoire.
Un soir elle y resta fort tard. Assise sur les marches de ce vieux
bâtiment, elle observait, dans une mélancolie tranquille, le progrès des
ombres sur l'espace étendu devant elle. Peu à peu la lune, qui vint à se
lever, monta sur l'horizon et revêtit successivement de sa douce lumière
les flots, les bois et la tour elle-même. Emilie, pensive, contemplait
et rêvait. Tout à coup un son frappe son oreille; c'était la voix et la
musique dont quelquefois, à minuit, elle avait entendu les accords.
L'émotion qu'elle sentit ne fut pas sans mélange de terreur, quand elle
considéra son isolement. Les sons se rapprochèrent. Elle se serait
levée, mais ils semblaient venir par le chemin qu'il lui fallait
prendre, et, toute tremblante, elle attendit l'événement: les sons se
rapprochèrent pendant quelque temps, puis ils cessèrent. Emilie
écoutait, regardait, et ne pouvait faire aucun mouvement. Tout à coup
elle vit une figure sortir des bois et passer fort près d'elle. La
figure passa vite, et l'émotion d'Emilie fut si grande, qu'en la voyant,
elle ne distingua presque rien.
Ce léger événement avait produit une impression profonde sur son esprit.
Retirée chez elle, il lui rappela si bien l'autre circonstance
effrayante dont tout récemment elle avait été témoin, qu'à peine elle se
sentit le courage de rester seule. Elle veilla fort longtemps; aucun
bruit ne renouvela ses craintes, et elle chercha à goûter un peu de
repos. Il fut court; un bruit affreux et singulier sembla s'élever du
corridor; des gémissements se firent entendre distinctement; un corps
pesant frappa contre la porte, et la violence du coup faillit l'ouvrir.
Elle appela pour savoir ce que c'était, on ne lui répondit point: mais,
par moments, elle entendait des gémissements sourds. La frayeur la priva
d'abord de l'usage de ses facultés; mais quand ensuite elle entendit des
pas dans la galerie, elle appela encore plus haut. Les pas s'arrêtèrent
à sa porte; elle distingua les voix de quelques servantes, et toutes
semblaient trop occupées pour pouvoir répondre à ses cris. Annette entra
cependant pour prendre de l'eau; Emilie comprit alors qu'une des
servantes se trouvait mal; elle la fit apporter chez elle, et travailla
à la secourir. Quand cette fille eut recouvré la voix, elle affirma
qu'en montant l'escalier, pour aller à sa chambre, elle avait vu un
fantôme sur le second carré. Elle tenait, disait-elle, sa lampe fort
bas, à cause du mauvais état des marches. En relevant les yeux, elle
avait vu le revenant. Ce fantôme, d'abord, était resté immobile dans un
coin, puis s'était glissé dans l'escalier, et s'était enfin évanoui à la
porte de l'appartement qu'Emilie avait visité dernièrement. Un son
lugubre avait succédé à ce prodige.
--Le diable, sans doute, ajouta Dorothée, a pris une clef de cet
appartement; ce ne peut être que lui; j'ai fermé la porte moi-même.
La fille avait redescendu l'escalier, avait couru en faisant un cri, et
était tombée éperdue à la porte d'Emilie.
Emilie la reprit doucement de la peur qu'elle lui avait faite, et essaya
de lui faire honte de son effroi. La fille persista à soutenir qu'elle
avait vu une véritable apparition. Toutes les servantes l'accompagnèrent
dans sa chambre, excepté Dorothée, qu'Emilie retint pour la nuit. Emilie
était dans l'embarras; Dorothée, dans la plus grande terreur, racontait
d'anciennes circonstances qui appuyaient l'excès de sa superstition. De
ce nombre était une semblable apparition qu'elle avait vue dans le même
lieu; ce souvenir l'avait fait hésiter avant de monter l'escalier, et
avait augmenté sa répugnance pour ouvrir l'appartement du nord. Quelle
que fût sur ce point l'opinion d'Emilie, elle s'abstint de la
communiquer; elle écouta Dorothée attentivement, et n'en eut que plus
d'inquiétude.
Depuis cette nuit, la terreur des domestiques s'accrut au point qu'elle
en détermina une partie à quitter le château et à demander leur congé.
Si le comte ajoutait foi à leurs alarmes, il avait soin de le
dissimuler; et, voulant prévenir l'inconvénient qui le menaçait, il
employait le ridicule et le raisonnement pour détruire ces craintes et
ces frayeurs surnaturelles. La peur avait rendu tous les esprits
inaccessibles à la raison. Ludovico prit ce moment pour prouver à la
fois son courage et toute la reconnaissance que lui causaient les bons
traitements du comte. Il offrit de passer une nuit dans la partie de ce
château qu'on prétendait habitée par les revenants; il ne craignait,
assurait-il, aucun esprit; et si quelque figure vivante paraissait, il
ferait voir qu'il ne la craignait pas davantage.
Le comte réfléchit à cette proposition; les domestiques qui
l'entendirent se regardaient l'un l'autre, dans le doute et dans la
surprise. Annette, effrayée pour la sûreté de Ludovico, employait larmes
et prières pour le dissuader de son dessein.
--Vous êtes un brave garçon, dit le comte en souriant. Pensez bien à
votre entreprise avant de vous y livrer. Si vous persévérez, j'accepte,
et une telle intrépidité ne demeurera pas sans récompense.--Je ne désire
point de récompense, _Excellence_, reprit Ludovico, mais votre
approbation. _Votre Excellence_ a déjà eu trop de bontés pour moi. Je
désire seulement d'avoir des armes, pour être en état de répondre à
l'ennemi, s'il paraît.--Une épée ne vous défendra pas contre un esprit,
dit le comte en regardant ironiquement ses serviteurs; ils ne craignent
ni barrières, ni verrous: un revenant, vous le savez, se glisse par le
trou d'une serrure, comme par une porte ouverte.--Donnez-moi une épée,
monsieur le comte, reprit Ludovico, et je me charge d'envoyer dans la
mer Rouge tous les esprits qui voudront m'attaquer.--Eh bien, dit le
comte, vous aurez une épée, et, de plus, un bon souper. Vos camarades,
peut-être, auront le courage de demeurer encore une nuit dans le
château. Il est certain que, du moins pour cette nuit, votre hardiesse
attirera sur vous seul tous les maléfices du spectre.
Une extrême curiosité luttait alors avec la crainte dans l'esprit des
auditeurs. Ils résolurent d'attendre l'événement qui allait suivre la
témérité de Ludovico.
Après le souper Ludovico suivit le comte dans son cabinet: ils y
restèrent une demi-heure, et le comte en sortant lui remit une
épée.--Elle a servi dans des combats entre des mortels, dit le comte en
riant, vous en ferez sans doute un usage honorable dans une querelle
toute spirituelle; et j'apprendrai probablement demain qu'il ne reste
pas un revenant dans le château.--Ludovico reçut l'épée avec un salut
respectueux: Vous serez obéi, monsieur, répliqua-t-il, et je m'engage à
ce qu'aucun spectre ne puisse troubler dorénavant le repos de cette
demeure.
Ils se rendirent à la salle où les hôtes du comte l'attendaient pour
l'accompagner jusqu'à l'appartement du nord: on demanda les clefs à
Dorothée, elle les remit à Ludovico, et il se mit en chemin, suivi par
la plupart des habitants de ce château. Arrivés au bas de l'escalier,
plusieurs des domestiques effrayés refusèrent d'aller plus loin; les
autres montèrent jusqu'au palier: Ludovico mit la clef dans la serrure,
et, pendant ce temps, tous le regardaient avec autant de curiosité que
s'il eût travaillé à quelque opération magique.
Ludovico, ne connaissant pas la serrure, ne pouvait faire tourner la
clef; Dorothée restait par derrière: on la rappela, elle ouvrit
lentement; mais quand ses regards eurent pénétré dans l'intérieur obscur
de la chambre, elle fit un cri, et se retira. A ce signal d'alarme, la
plus grande partie de la foule s'enfuit en bas des escaliers; le comte,
Henri et Ludovico, restés seuls, entrèrent dans l'appartement; Ludovico
tenait son épée nue, le comte portait une lampe, et Henri une corbeille
remplie des provisions du brave aventurier.
Ayant jeté les yeux à la hâte sur la pièce d'entrée où rien ne
justifiait les alarmes, ils passèrent dans la seconde; un calme profond
y régnait; ils avancèrent moins précipitamment dans la troisième. Le
comte eut alors le loisir de rire du trouble qui l'avait surpris
lui-même. Il demanda à Ludovico dans quelle chambre il comptait
s'établir.
--Il y en a encore d'autres, _Excellence_, lui dit Ludovico; on dit que
dans l'une il y a un lit, c'est là que je passerai la nuit pour y
dormir, si je me trouve fatigué.
Ludovico ouvrit la chambre à coucher, et le comte en entrant fut frappé
en voyant l'air funéraire que conservait l'ameublement; il s'approcha du
lit avec émotion, et le trouvant couvert d'un velours noir:--Que
signifie ceci? dit-il.--J'ai ouï dire, monsieur, lui répondit Ludovico,
que madame la marquise de Villeroi était morte en ce lieu même, et qu'on
l'y avait déposée jusqu'à l'heure de son enterrement. Ce drap de velours
couvrait sans doute le cercueil.
Le comte ne répondit rien; mais il devint rêveur et parut fort ému; se
tournant ensuite vers Ludovico, il lui demanda d'un ton sérieux si
réellement il aurait le courage de demeurer là toute la nuit. Si vous
craignez, ajouta le comte, ne rougissez pas d'en faire l'aveu, je vous
relèverai de vos engagements sans que vous soyez exposé aux railleries
de vos camarades.
Ludovico garda le silence. L'orgueil et quelque peu d'effroi semblaient
partager son âme. L'orgueil à la fin l'emporta; il rougit, et n'hésita
plus.
--Non, monsieur, non, dit-il, j'achèverai ce que j'ai commencé, et je
suis pénétré de votre attention. Je vais faire du feu dans la cheminée,
et, avec les provisions de la corbeille, je compte fort bien passer mon
temps.--Soit, dit le comte; mais comment soutiendrez-vous l'ennui si
vous ne dormez pas?--Quand je serai fatigué, monsieur, reprit Ludovico,
je n'aurai pas peur de dormir; mais d'ailleurs j'ai un livre qui
m'amusera.--Bon, dit le comte; j'espère que rien ne vous troublera. Mais
si pendant la nuit vous aviez de plus sérieuses craintes, venez me
trouver à mon appartement. J'ai trop de confiance dans votre raison et
votre courage pour craindre de vous voir épouvanté par quelque crainte
frivole. Cette chambre, son obscurité, son isolement, ne vous causeront
pas de fausses terreurs. Demain j'aurai à vous remercier d'un important
service. On ouvrira l'appartement, et tous mes gens seront convaincus de
leur sottise. Bonne nuit, Ludovico; venez me voir de bon matin, et
souvenez-vous de ce que je vous ai dit.--Oui, monsieur, je m'en
souviendrai. Bonsoir, _Excellence_; laissez-moi vous éclairer.
Il éclaira le comte et Henri jusqu'à la dernière porte. Un des
domestiques, dans son effroi, avait laissé une lampe sur le palier.
Henri la prit, et donna le bonsoir à Ludovico. Celui-ci répondit
respectueusement, referma la porte, et rentra. En retournant à la
chambre à coucher, il examina avec plus de soin toutes les pièces qu'il
fallait traverser. Il craignait que quelqu'un ne s'y cachât pour
l'effrayer. Personne, excepté lui, ne s'y trouvait. Il laissa les portes
ouvertes, et parvint au grand salon dont la muette obscurité le glaça.
Il tourna ses regards sur la longue enfilade qu'il venait de parcourir.
En se retournant, il aperçut une lumière et sa figure que réfléchissait
un miroir; il tressaillit. D'autres objets se peignaient obscurément sur
la même glace; il ne s'arrêta pas à les examiner. S'avançant promptement
dans la chambre à coucher, il remarqua la porte de l'oratoire. Il
l'ouvrit. Tout était tranquille. Ses yeux se portèrent sur le portrait
de la feue marquise; il le considéra longtemps avec surprise et
attention. Il parcourut ensuite le cabinet, et rentra dans la chambre.
Il alluma un bon feu. La flamme pétillante ranima ses esprits, qui
commençaient à s'affaiblir par l'obscurité et le silence. On n'entendait
alors que le vent qui sifflait à la fenêtre. Ludovico prit une chaise,
mit une table auprès du feu, prit une bouteille de vin, quelques
provisions de sa corbeille, et commença à manger. Quand il eut fait son
repas, il mit son épée sur la table; et, n'étant pas disposé à dormir,
il tira de sa poche le livre dont il avait parlé. C'était un recueil de
vieux contes provençaux. Ludovico raccommoda son feu, moucha sa lampe,
rapprocha sa chaise, et se mit à lire. L'histoire sur laquelle il tomba
captiva bientôt toute son attention.
[Illustration: La chambre mystérieuse.]
Le comte, pendant ce temps, était retourné dans la salle à manger, où
tout le monde l'attendait. Chacun s'était retiré au cri perçant de
Dorothée; et l'on fit mille questions sur l'état de l'appartement. Le
comte railla les uns et les autres de leur retraite précipitée et de
leur faiblesse superstitieuse; et l'on en vint à cette question: Si les
âmes séparées des corps ont le pouvoir de revenir sur la terre, si même
dans ce cas les esprits peuvent devenir visibles? Le baron était
d'opinion que le premier effet était probable, et que le second était
possible.