CHAPITRE XVII.

Un coup frappé à la porte d'Emilie vint la tirer de l'espèce de sommeil

auquel elle avait succombé. Elle tressaillit; Montoni et le comte Morano

lui vinrent promptement à l'esprit. Elle écouta quelque temps, et

reconnaissant la voix d'Annette, elle risqua d'ouvrir la porte.

--Qui vous amène de si bonne heure? dit Emilie toute tremblante.

--Ma chère demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si pâle; je suis

effrayée de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des

escaliers, tous les domestiques vont et viennent; aucun ne se hâte

assez; c'est un train! un train, dont personne ne peut deviner la cause.

--Qui est-ce qui est en bas avec eux? dit Emilie. Annette, ne m'abusez

point.

--Non, pour le monde entier, mademoiselle; pour le monde entier, je ne

voudrais point vous tromper. On ne peut s'empêcher de voir que monsieur

est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de

semblable. Il m'a envoyée, mademoiselle, pour vous faire lever

sur-le-champ.

--Grand dieu! soutenez-moi, s'écria Emilie éperdue. Le comte Morano est

donc en bas?

--Non, mademoiselle; il n'est pas en bas, du moins à ma connaissance,

dit Annette. Son _Excellence_ m'envoyait vous dire de vous hâter, parce

qu'on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles

se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dépêche pour

retourner auprès de ma maîtresse; elle ne sait plus auquel entendre, et

ne sait comment faire pour se dépêcher assez.

Annette sortit bien vite. Emilie se disposa à cette fuite soudaine, et

n'imagina pas qu'aucun changement dans sa situation pût l'aggraver. Elle

eut à peine jeté ses livres et ses vêtements dans son porte-manteau,

qu'elle reçut un second avertissement: elle descendit au cabinet de

toilette de sa tante, où Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit

ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d'un si

brusque départ. Sa tante parut l'ignorer aussi bien qu'elle, et

n'entreprendre ce voyage qu'avec une répugnance extrême.

La famille s'embarqua enfin; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne

partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment où les

gondoliers frappèrent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme

un criminel à qui l'on accorde un court répit. Son coeur s'allégea

encore, lorsqu'elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut

surtout soulagée quand elle eut tourné les murs de Saint-Marc sans

arrêter pour prendre le comte.

L'aube commençait à peine à éclairer l'horizon et à blanchir les rivages

de la mer Adriatique. Emilie n'osait faire aucune question à Montoni,

qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s'enveloppa ensuite

dans son manteau, comme s'il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit

autant. Emilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la

gondole, et se mit à considérer la mer. L'aurore éclairait par degrés

les sommets des montagnes du Frioul; mais leurs côtes et les vagues qui

roulaient à leurs pieds étaient encore ensevelies dans l'ombre. Emilie,

enfoncée dans une mélancolie tranquille, observait les progrès du jour,

qui s'étendait sur la mer, développait Venise et ses îlots, enfin, les

rivages d'Italie, le long desquels les barques et leurs voiles légères

commençaient à s'agiter.

Les gondoliers étaient souvent appelés, à cette heure matinale, par tous

ceux qui portaient des provisions au marché de Venise. Une foule

innombrable de petites barques bien chargées et venant de terre ferme,

couvrit bientôt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard à cette

magnifique cité; mais son esprit n'était alors rempli que de ses

conjectures sur les événements qui l'attendaient, le pays où on

l'entraînait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, après

de mûres réflexions, que Montoni la menait à son château isolé, pour la

contraindre plus sûrement à l'obéissance par tous les moyens de terreur.

Si les scènes ténébreuses et solitaires qu'on y disposait n'avaient pas

l'effet attendu, son mariage y serait célébré de force, avec encore plus

de mystère, et l'honneur de Montoni en serait toujours moins blessé. Le

peu de courage que le délai lui avait rendu expira à cette idée

terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie était retombée dans le

plus pénible abattement.

Montoni ne remonta pas la Brenta; il continua la route en voiture, pour

gagner l'Apennin. Pendant ce voyage, ses manières avec Emilie furent si

particulièrement sévères, que cela seul eût confirmé ses premières

conjectures; mais elles n'avaient pas besoin de confirmation: elle

voyait sans plaisir la belle contrée qu'elle traversait. Elle ne pouvait

pourtant s'empêcher de sourire quelquefois aux naïves remarques

d'Annette; parfois aussi elle soupirait, quand un site d'une rare beauté

rappelait Valancourt à sa pensée. Il s'en éloignait peu; mais la

solitude où l'on courait la séquestrer ne lui laissait aucun espoir

d'avoir encore de ses nouvelles.

A la fin, les voyageurs commencèrent à monter au milieu des Apennins.

D'immenses forêts de sapins, à cette époque, ombrageaient ces montagnes.

La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des

roches suspendues encore plus haut, à moins qu'un intervalle entre les

arbres ne laissât distinguer un moment la plaine, qui s'étendait à leurs

pieds. L'obscurité de ces retraites, leur morne silence, quand un vent

léger n'ébranlait pas la cime des arbres, l'horreur des précipices qui

se découvraient l'un après l'autre, chaque objet, en un mot, rendait

plus imposantes les impressions de la triste Emilie; elle ne voyait

autour d'elle que des images d'une effrayante grandeur et d'une sombre

sublimité.

A mesure que les voyageurs montaient au travers des forêts de sapins,

les roches s'élevaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se

multiplier, et le sommet d'une éminence ne semblait être que la base

d'une autre. A la fin, ils se trouvèrent sur une petite esplanade, où

les muletiers arrêtèrent leurs mules. La scène vaste et magnifique qui

s'ouvrait dans le vallon excita l'admiration générale, et madame Montoni

elle-même y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans

l'immensité de la nature. Au delà d'un amphithéâtre de montagnes, dont

les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la

mer, et dont les bases étaient chargées d'épaisses forêts, on découvrait

la _campagne_ d'Italie, où les rivières, les cités, les bois, toute la

prospérité de la culture s'entremêlaient dans une riche confusion.

L'Adriatique bornait l'horizon. Le Pô et la Brenta, après avoir fécondé

toute l'étendue du paysage, y venaient décharger leurs fertiles eaux.

Emilie contempla longtemps la splendeur du monde qu'elle quittait, et

dont la magnificence semblait ne s'étaler devant elle que pour lui

causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que

Valancourt; son coeur se tournait vers lui seul, et pour lui seul

coulaient ses pleurs.

De ce point de vue sublime, les voyageurs continuèrent à gravir au

milieu des forêts de sapins, et pénétrèrent dans un étroit passage qui

bornait de tous côtés les regards, et montraient seulement d'effroyables

rocs suspendus sur la tête. Aucun vestige humain, aucune ligne de

végétation ne paraissait dans ce séjour. Ce passage conduisait au coeur

des Apennins. Il s'élargit enfin, et découvrit une chaîne de montagnes

d'une extraordinaire aridité, au travers desquelles il fallut marcher

pendant plusieurs heures.

Vers la chute du jour, la route tourna dans une vallée plus profonde

qu'enfermaient, presque de tout côté, des montagnes qui paraissaient

inaccessibles. A l'orient, une échappée de vue montrait les Apennins

dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses

entassées, leurs flancs chargés de noirs sapins, présentaient une image

de grandeur plus forte que tout ce qu'Emilie avait déjà vu. Le soleil se

couchait alors derrière la montagne même qu'Emilie descendait, et

projetait vers le vallon son ombre allongée; mais ses rayons

horizontaux, passant entre quelques roches écartées, doraient les

sommités de la forêt opposée, et brillaient sur les hautes tours et les

combles d'un château, dont les vastes remparts s'étendaient le long d'un

affreux précipice. La splendeur de tant d'objets bien éclairés

s'augmentait encore du contraste formé par les ombres qui déjà

enveloppaient le vallon.

--Voilà Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la première fois depuis

plusieurs heures.

Emilie regarda le château avec une sorte d'effroi, quand elle sut que

c'était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil

couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques

murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre.

La lumière s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit

qu'une teinte de pourpre qui, s'effaçant à son tour, laissa les

montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus

profonde obscurité.

Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit

devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes. Emilie

ne cessa de le regarder que lorsque l'épaisseur du bois, sous lequel les

voitures commençaient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue.

L'étendue et l'obscurité de ces énormes forêts présentèrent

d'épouvantables images à l'esprit d'Emilie, qui ne les trouvait propres

qu'à servir de retraite à quelques bandits. A la fin les voitures se

trouvèrent au-dessus d'une plate-forme, et atteignirent les portes du

château. Le long résonnement de la cloche qu'on fit sonner à la porte

d'entrée, augmenta l'effroi d'Emilie. Pendant qu'on attendait l'arrivée

d'un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considérait

l'édifice. Les ténèbres qui l'enveloppaient ne lui permirent guère d'en

discerner l'enceinte, les murailles épaisses, les remparts crénelés, et

de s'apercevoir qu'il était vaste, antique et effrayant. Elle jugeait

sur ce qu'elle voyait, de la pesanteur et de l'étendue du reste. La

porte par où elle entra conduisait dans les cours; elle était d'une

proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontées de tourelles, et

bien fortifiées, en défendaient le passage. Au lieu de bannières, on

voyait flotter sur ses pierres désunies de longues herbes et des plantes

sauvages qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient croître

à regret au milieu de la désolation qui les environnait. Les tours

étaient unies par une courtine munie de créneaux et de casemates. Du

haut de la voûte tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des

remparts communiquaient à d'autres tours, et bordaient le précipice;

mais ces murailles presque en ruine, aperçues à la dernière clarté du

couchant, montraient les ravages de la guerre. L'obscurité enveloppait

tout le reste.

Tandis qu'Emilie observait avec tant d'attention, on entendit des pas

derrière les portes, et bientôt on tira les verrous. Un ancien serviteur

du château parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser

entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous

ces herses impénétrables, le coeur d'Emilie fut prêt à défaillir: elle

crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait

cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra

même plus de terreur que n'en pouvait justifier sa raison.

Une autre porte ouvrit la seconde cour; de hautes herbes la couvraient

de toute part. Elle était plus triste encore que la première. Emilie en

jugeait à l'aide d'un faible crépuscule; elle voyait ses hautes

murailles tapissées de brioine, de mousse, de lierre, et les tours

crénelées qui s'élevaient encore au-dessus. L'idée d'une longue

souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces

subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelquefois des

plus fortes âmes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment

ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en

proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin à travers

une longue suite d'arcades, servait seulement à rendre l'obscurité plus

sensible. Un domestique apporta une seconde lampe; et ses faibles lueurs

tombant tour à tour sur les piliers et sur les voûtes, dessinaient

fortement leurs ombres allongées sur le pavé et sur les murs.

L'arrivée inattendue de Montoni n'avait permis aucun préparatif pour le

recevoir. Le serviteur qu'il avait dépêché en partant lui-même de

Venise, l'avait devancé de peu de moments. Cette circonstance excusait

en quelque sorte le dénûment et le désordre où paraissait être ce grand

château.

Le domestique qui vint éclairer Montoni le salua en silence, et sa

physionomie ne s'anima d'aucune apparence de plaisir. Montoni répondit

au salut par un léger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait,

et jetait autour d'elle un regard de surprise et de mécontentement,

qu'elle paraissait craindre d'exprimer. Emilie voyant l'étendue,

l'immensité de cet édifice, avec un étonnement timide, s'approcha d'un

escalier de marbre. Ici les arcades formaient une voûte élevée, du

centre de laquelle pendait une lampe à trois branches, qu'un domestique

se hâtait d'allumer. La richesse des corniches, la grandeur d'une

galerie qui conduisait à plusieurs appartements, les verres coloriés

d'une fenêtre qui s'ouvrait du haut jusqu'en bas, furent les objets que

successivement on découvrit.

Après avoir tourné au pied de l'escalier et traversé une antichambre, on

entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de

noir mélèse, coupé dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance à

l'obscurité même.--Apportez plus de lumières, dit Montoni en entrant. Le

serviteur posa sa lampe, et se retira pour obéir. Madame Montoni observa

que l'air du soir était humide dans ces régions, et qu'elle serait bien

aise d'avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu'on apportât du bois.

Tandis qu'avec un air pensif il se promenait à grands pas dans la

chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sopha, et

attendait le retour du domestique. Emilie observait la singularité

imposante et l'abandon de cet appartement. Une seule lampe l'éclairait,

et se trouvait placée près d'un grand miroir de Venise, qui

réfléchissait obscurément la scène, et entre autres la figure de

Montoni, passant et repassant avec les bras croisés, et le visage

ombragé du panache qui flottait sur son grand chapeau.

De l'examen de ce spectacle, l'esprit d'Emilie se porta aux

appréhensions de ce qu'elle aurait à souffrir: le souvenir de

Valancourt, si éloigné d'elle, vint ensuite peser sur son âme, et

changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui échappa: elle essaya

de retenir ses pleurs, et s'approcha d'une haute fenêtre. Elle ouvrait

sur les remparts, au-dessous desquels se trouvait le bois qu'on

traversait pour venir au château. Mais l'ombre de la nuit enveloppait

les montagnes; à peine leurs contours pouvaient-ils même se distinguer

sur l'horizon, dont une bande rougeâtre indiquait seule l'occident. La

vallée tout entière était ensevelie dans les ténèbres. Les objets qui

frappèrent les regards d'Emilie lorsqu'on ouvrit la porte, n'étaient

guère moins tristes. Le vieux serviteur, qui d'abord les avait reçus,

entrait alors courbé sous un fagot d'épines, et deux des valets de

Montoni le suivaient avec des lumières.

Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de

terre, après y avoir posé son fagot. Ce château a été bien longtemps

désert. Vous excuserez, signor; vous savez que nous avons eu bien peu de

temps. Il y aura deux ans à la Saint-Marc prochaine que Votre Excellence

n'est venue ici.

--Vous avez bonne mémoire, vieux Carlo, dit Montoni; c'est cela même.

Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps?

--Ah! signor, ce n'est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent à

travers le château, dans l'hiver, ne valent rien pour moi. J'ai pensé

plus d'une fois à demander à Votre Excellence de me laisser quitter les

montagnes pour me retirer dans la vallée; mais je ne sais pas comment

cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, où j'ai vécu

tant d'années.

--Bon! dit Montoni; et qu'avez-vous fait dans ce château depuis mon

départ?

--A peu près comme à l'ordinaire, signor. Il a grand besoin de

réparations. Il y a la tour du nord; plusieurs de ses fortifications ont

croulé, et ont manqué un jour de tomber sur la tête de ma pauvre femme

(Dieu veuille avoir son âme). Votre Excellence doit la voir.

--Cela suffit. Les réparations? interrompit Montoni.

--Les réparations? dit Carlo. Une partie du toit de la grande salle a

effondré dedans. Tous les vents des montagnes voisines s'y engouffraient

l'hiver dernier, et sifflaient dans le château de telle sorte qu'on ne

pouvait s'y échauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en

grelotant auprès d'un feu énorme, dans le coin d'une petite salle, et

encore nous mourions de froid.

--N'y a-t-il pas d'autres réparations à faire? dit Montoni impatiemment.

--Oh! seigneur! Votre Excellence, oui. Le mur du rempart s'est éboulé en

trois places. Les escaliers qui conduisent à la galerie, au couchant,

ont été depuis longtemps en si mauvais état, qu'il est fort dangereux

d'y passer. Le corridor qui conduit à la chambre de chêne, sur le

rempart du nord, est dans le même état. Un soir, l'hiver dernier, je m'y

hasardai, et Votre Excellence...

--Allez, allez, dit Montoni vivement; nous causerons plus au long demain

matin.

Le feu était allumé. Carlo balaya la cheminée, plaça des chaises, essuya

la poussière d'une table de marbre voisine, et sortit enfin de

l'appartement.

Montoni et sa famille s'approchèrent du feu. Madame Montoni fit

plusieurs tentatives pour nouer l'entretien; mais ses réponses brusques

la repoussèrent. Emilie s'efforça de réunir ses forces, et s'énonçant

d'une voix tremblante:--Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le

motif d'un si prompt départ? Après une longue pause, elle eut assez de

courage pour réitérer la question.

--Il ne me convient pas de répondre aux questions, dit Montoni; il ne

vous convient pas de m'en faire. Le temps expliquera tout. Je désire à

présent n'être pas importuné plus longtemps. Je vous engage à prendre

une conduite raisonnable. Toutes ces idées de sensibilité prétendue à

les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse.

Emilie se leva pour se retirer.--Bonsoir, madame, dit-elle à sa tante

avec un maintien composé qui déguisait mal son émotion.

--Bonne nuit, ma chère, dit madame Montoni avec un accent de bonté que

sa nièce n'avait jamais éprouvé d'elle. Cette tendresse inattendue fit

couler les larmes d'Emilie. Elle salua Montoni et elle se

retirait.--Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa

tante. Montoni appela le domestique qui attendait dans l'antichambre, et

lui ordonna d'envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint

en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira.

--Savez-vous où est ma chambre? dit-elle à Annette en traversant la

salle.

--Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c'est une étrange pièce;

il y a de quoi s'y promener; je m'y suis perdue. On l'appelle la double

chambre; elle est sur le rempart du midi; on y va par le grand escalier.

La chambre de madame est à l'autre extrémité du château.

Emilie monta l'escalier, et vint au corridor. En le traversant, Annette

reprit son caquet.--C'est un lieu bien sauvage et bien triste que

celui-ci, mademoiselle; je me sens toute effrayée d'y vivre. O combien

souvent et souvent j'aurais déjà voulu me revoir en France! Je ne

pensais guère, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je

serais claquemurée dans un endroit comme celui-ci; je n'aurais pas

quitté mon pays. C'est par là, mademoiselle, il faut tourner. En vérité,

je suis tentée de croire aux géants, ce château est tout fait pour eux.

Une nuit ou l'autre nous verrons quelques farfadets; il en viendra dans

cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus

à une église qu'à autre chose.

--Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d'échapper à de plus

sérieuses pensées. Si nous venions dans le corridor à minuit, et que

nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute

illuminé de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au

son d'une délicieuse musique; c'est en des lieux comme celui-là qu'ils

s'assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que

vous n'ayez pas assez de courage pour mériter de voir un aussi joli

spectacle. Si vous parlez, tout s'évanouira à l'instant.

--Je crois bien que, si j'y vis longtemps, je deviendrai un revenant

moi-même, fit Annette.

--J'espère, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes

à M. Montoni; elles lui déplairaient extrêmement.

--Quoi! vous savez donc tout, mademoiselle? dit Annette. Oh! non, non,

je sais mieux ce que j'ai à faire, et si monsieur peut dormir en paix,

tout le monde dans le château peut en faire autant. Emilie ne parut pas

remarquer cette observation.

Par ce passage, mademoiselle; il conduit à un petit escalier. Oh! si je

vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain.

--Cela n'est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le

tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette

s'aperçut alors qu'elle avait perdu son chemin; elle s'égara de plus en

plus à travers d'autres corridors. Effrayée, à la fin, de leurs détours

et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours; les domestiques

étaient à l'autre bout du château, et ne pouvaient entendre sa voix.

Emilie ouvrit la porte d'une chambre à gauche.

--N'allez pas là, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore

bien plus.

--Portez la lumière, dit Emilie, nous trouverons notre chemin à travers

toutes ces pièces.

Annette restait à la porte avec l'air d'hésiter; elle tendait la lumière

pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pénétraient pas

jusqu'au milieu.--Pourquoi hésitez-vous? dit Emilie; laissez-moi voir où

cette chambre conduit.

Annette avança avec répugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade

d'appartements anciens et très-spacieux. Les uns étaient tendus en

tapisseries, d'autres boisés de cèdres et de noirs mélèses. Les meubles

qu'on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et

conservaient une apparence de grandeur, quoique rongés de poussière et

tombant en vétusté.

--Comme il fait froid ici, mademoiselle! dit Annette, personne n'y a

habité depuis des siècles, à ce qu'on dit. Allons-nous-en.

--Peut-être arriverons-nous jusqu'au grand escalier, dit Emilie en

marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et

prit la lumière pour examiner celui d'un soldat à cheval sur un champ de

bataille. Il appuyait son épée sur un homme que son cheval foulait aux

pieds, et qui semblait lui demander grâce. Le soldat, la visière levée,

le regardait avec l'air de la vengeance.

Cette expression et tout l'ensemble frappèrent Emilie par la

ressemblance de Montoni; elle frissonna et détourna les yeux. En passant

légèrement la lumière sur les autres tableaux, elle vint à un que

couvrait un voile de soie noire. Cette singularité la frappa; elle

s'arrêta dans l'intention d'écarter le voile et de considérer ce qu'on

cachait avec tant de soin; cependant, un peu interdite, son courage

balançait.--Vierge Marie! s'écria Annette, qu'est-ce que cela veut dire?

C'est sûrement la peinture, le tableau dont on parlait à Venise.

--Quelle peinture? dit Emilie, quel tableau?--Un tableau! dit Annette en

tremblant. Je n'ai jamais bien su ce que c'était!

--Levez la toile, Annette.

--Qui? Moi, mademoiselle, moi? Non, pour le monde entier. Emilie se

retournant vers Annette qui pâlissait:--Eh! je vous prie, qu'avez-vous

su de ce tableau, pour vous épouvanter ainsi?--Rien, mademoiselle; on ne

m'a rien dit. Trouvons notre chemin.

--Sans doute, dit Emilie, mais je veux d'abord voir ce tableau. Prenez

la lumière, Annette, je lèverai le voile. Annette prit la lumière et

s'enfuit précipitamment sans vouloir entendre Emilie; et ne voulant pas

rester au fond d'une chambre obscure, il fallut bien qu'Emilie la suivît

elle-même.

--Mais Annette, qu'avez-vous donc? dit Emilie en la rejoignant; que vous

a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en

prie?

--Je n'en sais pas la raison, mademoiselle, répondit Annette; on ne m'a

rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu quelque

chose de très-effrayant à ce sujet; et que depuis, il a toujours été

couvert d'un voile noir, et que personne ne l'a regardé depuis bien

longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui

possédait le château avant qu'il appartînt à monsieur; et...

--Fort bien! Annette, dit Emilie; je m'aperçois qu'effectivement vous ne

saviez rien sur ce tableau.

--Non, rien en vérité, mademoiselle; car ils m'ont bien fait promettre

de n'en jamais parler. Mais...

--En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l'envie de révéler un

secret, et par la crainte des conséquences, en ce cas, je n'en demande

pas davantage.

--Non, mademoiselle, ne me le demandez pas.

--Vous diriez tout, répondit Emilie.

Annette rougit, Emilie sourit; elles achevèrent de parcourir cette suite

de pièces, et se trouvèrent enfin, avec un peu d'embarras, sur le haut

du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du

château, et se faire conduire à la chambre qu'elles avaient en vain

cherchée.

Pendant son absence, Emilie s'occupait du tableau. La crainte de séduire

la probité d'une femme de chambre avait arrêté ses questions sur ce

sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu'elle avait rejetées

relativement à Montoni. Sa curiosité était pourtant extrême, et elle ne

croyait pas qu'il lui fût difficile de la satisfaire. Quelquefois elle

était tentée de retourner à l'appartement pour examiner ce tableau; mais

l'heure, le lieu, le silence morne qui y régnait, le mystère qui

accompagnait ce tableau, tout conspirait à augmenter sa circonspection

et à la détourner de cette épreuve. Elle résolut cependant, quand le

jour aurait ranimé son courage, de retourner à cette chambre et

d'écarter le voile.

Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle

était au bout du château, et à l'extrémité du corridor sur lequel

s'ouvrait l'enfilade même d'appartements qu'elles avaient d'abord

parcourus. L'aspect désert de cette chambre fit désirer à Emilie

qu'Annette ne la quittât point encore. Le froid humide qui s'y faisait

sentir la glaçait autant que la crainte; elle pria Catherine, la

servante du château, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du

feu.

--Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues années qu'on n'a fait

du feu dans cette chambre.

--Je m'étonne, mademoiselle, dit Annette, qu'on nomme ceci la double

chambre. Emilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait

haute et spacieuse comme toutes celles qu'elle avait déjà vues. Ses murs

étaient boisés en mélèse; le lit, les autres meubles en étaient fort

antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu'on remarquait dans

tout le château. Une des hautes fenêtres qu'elle ouvrit donnait sur un

rempart élevé; mais l'obscurité, d'ailleurs, ne permettait pas de rien

voir.

En présence d'Annette, Emilie essayait de se contenir et de renfermer

les larmes qu'à tout moment elle se croyait prête à répandre. Elle

désirait beaucoup de savoir quand le comte Morano était attendu dans le

château; mais elle craignait de faire une question inutile, et de

divulguer des intérêts de famille en présence d'une simple domestique.

Pendant ce temps, les pensées d'Annette étaient préoccupées d'un tout

autre sujet; elle aimait beaucoup le merveilleux; elle avait entendu

parler d'une circonstance relative à ce château, qui rentrait

singulièrement dans ses goûts. On lui avait recommandé le secret, et son

envie de parler était si violente, qu'à tout instant elle était prête à

s'expliquer. C'était une si étrange circonstance! N'en point parler,

était une extrême punition; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus

sévères, et elle redoutait de l'offenser.

Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment

le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa

maîtresse l'avait demandée, et Emilie demeura seule, livrée encore à ses

tristes réflexions.

Pour s'arracher à ses tristes pensées si pénibles à son coeur, elle se

leva, et considéra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant,

elle remarqua une porte qui n'était pas exactement fermée; ce n'était

pas celle par laquelle elle était entrée; elle prit la lumière pour

savoir où elle conduisait. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle

aperçut les marches d'un escalier dérobé resserré entre deux murailles,

et qui aboutissait précisément devant cette porte. Elle voulut savoir

d'où il partait, et le désira d'autant plus, qu'il communiquait à sa

chambre; mais dans l'état actuel de ses esprits, elle manquait de

courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'efforça de

l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperçut que du côté de la

chambre elle était sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait

jusqu'à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie

du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pièce

écartée, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle

ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de

lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en

éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait puérile,

et par celle aussi d'ébranler tout à fait l'imagination frappée

d'Annette.

Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le

bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'était Annette et un

domestique qui lui apportaient à souper de la part de madame Montoni.

Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de

partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance et par l'éclat

et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et

lui dit:--Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'étrange

événement qui a donné ce château à monsieur?

--Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire? reprit Emilie en

cachant la curiosité que lui inspiraient d'anciennes et mystérieuses

ouvertures à ce sujet.

--Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et

s'approchant plus près d'Emilie: Benedetto m'a tout conté pendant que

nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce

château où nous allons?--Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que

savez-vous donc, je vous prie?--Mais, mademoiselle, vous savez garder un

secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.--J'ai promis

de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on

en jasât.

--Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de

le révéler.

Annette fit une pause, puis elle reprit:--Oh mais, pour vous,

mademoiselle! à vous je puis tout dire, je le sais bien.

Emilie se mit à rire.--Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que

vous.

Annette répliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:--Ce

château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très-vieux et

très-fortifié; il a soutenu plusieurs siéges, à ce qu'on dit; il ne fut

pas toujours au seigneur Montoni ni à son père; mais, par une

disposition quelconque, il devait revenir à monsieur, si la dame mourait

sans se marier.

--Quelle dame? dit Emilie.

--Je n'en suis pas encore là, reprit Annette: c'est la dame dont je vais

vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais: cette dame habitait

le château, et avait, comme vous le supposez, un train considérable

autour d'elle. Monsieur venait souvent la voir, il en était amoureux et

lui offrait de l'épouser; ils étaient un peu parents; mais cela

n'empêchait pas. Quant à elle, elle en aimait un autre; elle ne voulut

pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une très-grande colère; et vous

savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en

colère; peut-être le vit-elle dans un de ces accès, et c'est à cause de

cela qu'elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle

était fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh!

vierge Marie, quel bruit est-ce là? N'entendez-vous pas un son,

mademoiselle?

--C'est le vent, dit Emilie; poursuivez votre histoire.

--Comme je vous disais: où en étais-je? comme je vous disais, elle était

bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous

les fenêtres, toute seule, et là, elle pleurait, cela vous aurait fendu

le coeur. C'était... Mais je ne dis pas bien: cela vous aurait fait

pleurer aussi, à ce qu'on m'assure.

--Bien: mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte.

--Tout en son temps, mademoiselle; j'ai su tout cela à Venise même, mais

ce qui suit, je ne le sais que d'aujourd'hui; cela arriva il y a bien

des années, M. Montoni n'était encore qu'un jeune homme; la dame, on

l'appelait la signora Laurentini, elle était très-belle, mais elle se

mettait souvent en grande colère, aussi bien que monsieur. S'apercevant

qu'elle ne voulait pas l'écouter, que fait-il? il laisse le château et

n'y revient plus; mais cela était indifférent pour elle, elle était tout

juste aussi malheureuse quand il y était que quand il n'y était pas. Un

soir enfin... Grand saint Pierre, mademoiselle, s'écria Annette,

regardez cette lampe! voyez donc comme la flamme est bleue. Elle

parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrayés.--Que vous

êtes folle! dit Emilie: comment se livre-t-on à ces ridicules idées? De

grâce, achevez-moi votre histoire, je suis très-fatiguée.

Annette fixa encore la lampe, et continua d'une voix plus basse:--Ce fut

un soir, à ce qu'on dit, vers la fin de l'année; ce pouvait être vers le

milieu de septembre, à ce que je suppose, ou le commencement d'octobre,

peut-être même dans le mois de novembre; c'est égal, c'est toujours vers

la fin de l'année; mais je ne puis pas dire précisément le moment, parce

qu'ils ne me l'ont pas dit eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ce fut à la

fin de l'année que cette dame fut se promener hors du château dans ces

bois là-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle était toute seule et

n'avait que sa femme de chambre avec elle; le vent soufflait bien froid,

il faisait tomber les feuilles autour d'elle, et sifflait tristement à

travers ces grands châtaigniers que nous avons passés, mademoiselle, en

venant au château: Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant.

Le vent était donc bien froid, et la femme de chambre voulait l'engager

à revenir; elle ne le voulut pas; elle aimait à se promener dans les

bois en tous les temps, et surtout le soir; et si les feuilles tombaient

autour d'elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir.

Eh bien! on l'a vue descendre vers le bois; la nuit vint, elle ne parut

pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame; voilà qui est bien.

Ses domestiques pensèrent que sûrement il lui était arrivé un accident,

et sortirent pour l'aller chercher: ils cherchèrent toute la nuit, mais

ils ne la trouvèrent pas, et n'en trouvèrent aucune trace. Depuis ce

jour-là, mademoiselle, on n'en a jamais entendu parler.

--Est-ce bien vrai, Annette? dit Emilie fort surprise.

--Très-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d'horreur, oui, cela

est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit

que depuis ce temps-là on a vu plusieurs fois la signora dans les bois

et autour du château pendant la nuit; plusieurs des vieux serviteurs,

qui restèrent ici après cet événement, déclarent qu'ils l'ont vue. Elle

a été vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvés au château

pendant la nuit. Le vieux régisseur pourrait dire de singulières choses,

à ce qu'on dit, s'il le voulait.

--Quelle contradiction là-dedans, Annette! dit Emilie. Vous disiez qu'on

n'avait pas entendu parler d'elle, et vous dites qu'on l'a vue.

--Tout cela m'a été dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans

faire attention à la remarque; je suis bien sûre, mademoiselle, que vous

ne voudrez pas nous faire tort à Benedetto et à moi, en parlant de cette

histoire.

--Ne craignez rien de mon indiscrétion, répondit Emilie; mais souffrez

que je vous engage, ma bonne Annette, à être fort discrète vous-même, et

à ne jamais découvrir à personne ce que vous venez de me confier. Le

signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en

colère, s'il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au

sujet de cette malheureuse dame?

--Oh! une grande quantité, mademoiselle, car monsieur avait des droits

directs sur le château, comme étant le plus proche héritier, et on dit

que les juges, les sénateurs ou d'autres, déclarèrent qu'il ne pourrait

prendre possession que lorsque bien des années seraient écoulées; et que

si, après tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon

que si elle était morte, et que le château serait à lui: ainsi il est à

lui. Mais l'histoire courut, et il se répandit plusieurs rapports, mais

si étranges, mademoiselle, que je n'ose pas vous les dire.

--Cela est encore étrange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de

sa rêverie: mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce

château, personne ne lui a-t-il parlé?

--Parlé! lui parler! s'écria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en

sûre.

--Et pourquoi pas? dit Emilie qui désirait en savoir davantage.

--Sainte mère de Dieu! parler à un esprit!

--Mais quelle raison a-t-on de croire que c'était un esprit; si on ne

s'en est pas approché, et si on ne lui a pas parlé?

--Oh! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous

faire de si singulières questions? Mais personne ne l'a vue aller et

venir dans le château. On la voyait dans une place, et le moment

d'après, elle était dans l'autre. Elle ne parlait pas. Si elle eût vécu,

qu'aurait-elle fait dans ce château sans y parler? Il y a même dans le

château plusieurs endroits où l'on n'a pas été depuis, et toujours par

cette raison.

--Parce qu'elle ne parlait pas, dit Emilie en s'efforçant de rire,

malgré la peur qui commençait à s'emparer d'elle.--Non, mademoiselle,

non, reprit Annette presque fâchée, mais parce qu'on y voyait quelque

chose. On dit aussi qu'il y a une vieille chapelle qui tient à la partie

occidentale du château, où quelquefois, à minuit, on entend des

gémissements. Cela fait frémir d'y penser! On a vu là des choses bien

extraordinaires.

--Je te prie, Annette, trêve de ces contes ridicules! dit Emilie.

--Contes ridicules, mademoiselle! Oh! mais, je vous dirai là-dessus, si

vous voulez, une histoire que Catherine m'a faite. C'était le soir d'un

hiver froid, Catherine (elle venait souvent au château, à ce qu'elle

dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et à sa femme; monsieur l'avait

recommandé, et depuis ce temps-là elle était toujours ici) Catherine

était assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit: Je voudrais bien

que nous eussions des figues à faire griller. Il y en a dans l'office,

mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous

êtes jeune et ingambe; apportez-nous-en quelques-unes; le feu est bien

disposé pour les rôtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l'office, au

bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en

passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous

l'éteigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe... Paix,

mademoiselle, j'entends du bruit, cela est sûr!

Emilie, à qui alors Annette avait fait passer sa frayeur, écouta

très-attentivement; mais tout était fort calme, et Annette continua:

Catherine alla à la galerie du nord: c'est la grande galerie que nous

avons traversée, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle

allait, sa lampe à la main, ne songeant à rien du tout... Encore!

s'écria subitement Annette; j'ai entendue encore! ce n'est point une

idée, mademoiselle.

Paix! dit Emilie toute tremblante. Elles écoutèrent et restèrent

immobiles. Emilie entendit un coup frappé contre le mur; il fut répété.

Annette fit un grand cri. La porte s'ouvrit avec lenteur: c'était

Catherine qui venait dire à Annette que sa maîtresse la demandait.

Emilie, quoiqu'elle la reconnût bien, ne se remit pas tout de suite de

sa terreur. Annette, moitié riant, moitié pleurant, gronda vivement

Catherine de leur avoir fait une telle peur: elle frémissait qu'on n'eût

entendu ce qu'elle avait dit. Emilie, dont l'esprit était vivement

frappé par la circonstance principale du récit d'Annette, n'aurait pas

voulu rester seule dans sa situation actuelle; mais pour éviter

d'offenser madame Montoni et de trahir sa propre faiblesse, elle lutta

contre les illusions de la crainte, et congédia Annette pour toute la

nuit.

Quand elle fut seule, ses pensées se reportèrent sur l'étrange histoire

de la signora Laurentini, et ensuite sur la situation où elle se

trouvait elle-même dans ce terrible château, au milieu des déserts et

des montagnes, en pays étranger, sous la domination d'un homme que, peu

de mois auparavant, elle ne connaissait pas, dont elle avait déjà

ressenti un cruel abus d'autorité, et dont elle considérait le caractère

avec un degré d'horreur que justifiait la crainte générale qu'il

inspirait.

Emilie se rappela tout ce que lui avait dit Valancourt la veille de son

départ du Languedoc, relativement à Montoni; elle se rappela tous les

efforts qu'il avait faits pour la détourner de ce voyage. Ses craintes,

depuis ce jour, avaient paru autant de prophéties, et se trouvaient

ainsi confirmées. Son coeur, en se rappelant l'image de Valancourt, se

livra à de vains regrets. Mais enfin sa raison lui offrit une

consolation qui, quoique faible d'abord, prit, par la réflexion, une

véritable consistance. Elle considéra que, quelles que pussent être ses

peines, elle avait évité d'envelopper Valancourt dans ses malheurs, et

que, de quelque nature que fussent ses chagrins, elle n'avait du moins

aucun reproche à se faire.

Le vent, sifflant avec force à la porte et le long du corridor, ajoutait

à sa mélancolie. La flamme récréative du foyer était éteinte depuis

longtemps. Emilie restait fixée devant ces cendres froides, quand un

tourbillon bruyant, s'engouffrant dans le corridor, ébranla les portes,

les fenêtres, et l'alarma d'autant plus par sa violence, qu'il déplaça,

dans sa secousse, la chaise dont elle s'était servie pour s'enfermer, et

entr'ouvrit la porte qui conduisait au petit escalier. Sa curiosité et

ses craintes se ranimèrent. Elle prit la lampe et vint au-dessus des

marches. Elle hésitait si elle irait plus loin; mais le calme profond,

l'obscurité de ce lieu la saisirent de nouveau. Elle résolut de

commencer ses recherches aussitôt qu'il ferait grand jour. Elle ferma la

porte et la barricada de son mieux.

Elle se mit alors dans son lit et laissa la lampe sur la table; mais

cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de

ses rayons incertains, elle croyait presque voir des ombres glisser le

long de ses rideaux et se retirer dans le fond ténébreux de sa chambre.

L'horloge du château sonna une heure avant qu'elle eût fermé les yeux.

Les mystères d'Udolphe · 第 23 / 52 题