Madame Saint-Aubert fut enterrée dans l'église du village voisin: son
époux et sa fille accompagnèrent ce convoi, et furent suivis d'un
prodigieux nombre d'habitants qui tous pleuraient sincèrement une si
excellente femme.
De retour de l'église, Saint-Aubert s'enferma dans sa chambre, il en
sortit avec la sérénité du courage et la pâleur du désespoir: il donna
ordre à toutes les personnes qui composaient sa maison de se rassembler.
Emilie seule ne paraissait point: subjuguée par la scène dont elle
venait d'être témoin, elle s'était enfermée dans son cabinet pour y
pleurer en liberté. Saint-Aubert l'y alla chercher: il prit sa main en
silence, et ses larmes continuèrent. Il fut longtemps lui-même avant de
retrouver sa voix et la faculté de s'exprimer; il dit enfin en
tremblant: Mon Emilie, nous allons prier, voulez-vous vous joindre à
nous? nous allons implorer le secours d'en haut, d'où pouvons-nous
l'attendre que du ciel?
Emilie retint ses larmes, et suivit son père au salon où les domestiques
étaient réunis. Saint-Aubert lut d'une voix basse l'office du soir, et
ajouta une prière pour les âmes des trépassés. Pendant sa lecture, la
voix lui manqua, ses larmes arrosèrent le livre; il s'arrêta, mais les
sublimes émotions d'une dévotion pure élevèrent successivement ses idées
au-dessus de ce monde, et versèrent enfin la consolation dans son coeur.
Quand l'office fut achevé et que les domestiques furent retirés, il
embrassa tendrement Emilie. Je me suis efforcé, lui dit-il, de vous
donner dès vos premières années un véritable empire sur vous-même, je
vous en ai représenté l'importance dans toute la conduite de la vie;
c'est cette qualité qui nous soutient contre les plus dangereuses
tentations du vice, et nous rappelle à la vertu; c'est lui encore qui
modère l'excès des émotions les plus vertueuses. Il est un point où
elles cessent de mériter ce nom, puisque leur conséquence est un mal;
tout excès est un tort; le chagrin même, quoique aimable dans son
principe, devient une passion injuste quand on s'y livre aux dépens de
ses devoirs. Par devoir, j'entends ce qu'on se doit à soi-même, aussi
bien que ce qu'on doit aux autres. Une douleur sans règle énerve l'âme,
et la prive de ces douces jouissances qu'un Dieu bienfaisant destine à
embellir notre vie. Ma chère Emilie, appelez, pratiquez tous les
préceptes que vous avez reçus de moi, et dont l'expérience vous a
souvent démontré la sagesse.
Votre douleur est inutile; ne regardez pas cette vérité comme un lieu
commun de consolation, mais comme un véritable motif de courage. Je ne
voudrais pas étouffer votre sensibilité, mon enfant, je ne voudrais
qu'en modérer l'intensité. Quels que puissent être les maux dont un
coeur trop tendre est la cause, on ne doit rien espérer de celui qui ne
l'est point. Vous connaissez ma peine, vous savez si mes paroles sont de
ces discours légers jetés au hasard pour dessécher la sensibilité dans
sa source, et dont le but unique est le frivole étalage d'une prétendue
philosophie. Je vous montrerai, mon Emilie, que je puis pratiquer les
conseils que je donne. Je vous parle ainsi, parce que je ne puis sans
douleur vous voir vous consumer en larmes superflues, et n'essayer aucun
effort sur vous-même; je ne vous ai pas parlé plus tôt, parce qu'il y a
un moment où tout raisonnement doit céder à la nature. Ce moment est
passé, et quand on le prolonge à l'excès, la triste habitude que l'on
contracte accable les esprits au point de leur ôter tout ressort; vous
touchez à cet écueil; mais vous, mon Emilie, vous montrerez que vous
voulez l'éviter.
Emilie, en pleurant, sourit à son père. O mon père! s'écria-t-elle; et
la voix lui manqua. Elle aurait sans doute ajouté: Je veux me montrer
digne d'être votre fille. Un mouvement confus de reconnaissance, de
tendresse, de douleur, la subjugua; Saint-Aubert la laissa pleurer sans
l'interrompre, et parla d'autre chose.
La première personne qui vint s'affliger avec Saint-Aubert fut un M.
Barreaux: c'était un homme austère et qui paraissait insensible; le goût
de la botanique les avait rapprochés, ils s'étaient souvent rencontrés
dans les montagnes. M. Barreaux s'était retiré du monde, et presque de
la société pour vivre dans un joli château, à l'entrée des bois et tout
près de la vallée. Il avait été, comme Saint-Aubert, cruellement
désabusé de l'opinion qu'il avait eue des hommes; mais, comme lui, il ne
se bornait pas à s'en affliger et à les plaindre: il sentait plus
d'indignation contre leurs vices que de compassion pour leurs
faiblesses.
Saint-Aubert fut surpris de le voir. Souvent il l'avait pressé de
visiter sa famille, et n'avait pu l'obtenir: il vint ce jour-là sans
cérémonie, sans réserve, et entra dans la maison comme aurait fait un
vieil ami. Les besoins du malheur semblaient avoir adouci sa rudesse et
renversé ses préjugés. La désolation de Saint-Aubert semblait l'unique
idée qui remplît son esprit; ses manières, plus que ses discours,
exprimaient son émotion; il parla peu du sujet de leur affliction, mais
ses attentions délicates, le son de sa voix, l'intérêt de ses regards,
exprimaient le sentiment de son coeur; et ce langage fut entendu.
A cette douloureuse époque, Saint-Aubert fut visité par madame Chéron,
l'unique soeur qui lui restât. Elle était veuve depuis plusieurs années,
et habitait alors ses propres terres auprès de Toulouse. Leur
correspondance n'avait pas été bien fréquente: les mots ne lui
manquèrent pas; elle n'entendait pas cette magie du regard qui parle si
bien à l'âme, cette douceur d'accent qui verse un baume au fond du
coeur. Elle assura Saint-Aubert qu'elle prenait une part sincère à sa
douleur, elle loua les vertus de son épouse, et ajouta ce qu'elle
imagina de plus consolant. Emilie ne cessa de pleurer tandis qu'elle
parla. Saint-Aubert fut plus calme, écouta en silence, et changea de
conversation.
En les quittant, elle les pria de la venir voir bientôt. Le changement
de lieu vous distraira, dit-elle; c'est mal fait de s'affliger ainsi.
Saint-Aubert sentit la justesse de ces paroles, mais il sentait plus de
répugnance que jamais à quitter un asile consacré par son bonheur. La
présence de son épouse avait sanctifié tous les lieux, et chaque jour,
en calmant l'amertume de ses regrets, augmentait le charme de ses
souvenirs.
Il y avait pourtant des devoirs à acquitter, et de ce genre était une
visite à M. Quesnel, son beau-frère. Une affaire importante ne
permettait pas de la différer plus longtemps: désirant d'ailleurs tirer
Emilie de son abattement, il prit avec elle la route d'Epourville.
Quand la voiture entra dans la forêt qui entourait son ancien
patrimoine, et qu'il découvrit l'avenue de châtaigniers et les tourelles
du château, au souvenir des événements qui s'étaient écoulés dans
l'intervalle, à la pensée que le possesseur actuel ne savait ni
respecter ni apprécier un tel bien, Saint-Aubert soupira profondément. A
la fin, il entra dans l'avenue; il revit ces grands arbres, les délices
de son enfance et les confidents de sa jeunesse. Peu à peu l'édifice
développa sa massive grandeur. Il vit la grosse tour, la porte voûtée,
le pont-levis et le fossé à sec qui entourait tout l'édifice.
Le bruit de la voiture attira une troupe de domestiques au perron.
Saint-Aubert descendit et conduisit Emilie dans une salle gothique; mais
les armes, les anciennes bannières de la famille ne la décoraient plus.
La boiserie de coeur de chêne, les poutres qui traversaient le plafond,
étaient peintes de blanc. L'énorme table où le seigneur déployait tous
les jours sa magnificence hospitalière, où les éclats de rire, les
chants joyeux avaient si souvent retenti, cette table n'y était plus;
les bancs même qui entouraient la salle étaient enlevés. Ses murs épais
n'étaient couverts que d'ornements frivoles, qui montraient aussi peu de
goût que de sentiment dans le propriétaire actuel.
Saint-Aubert suivit un élégant serviteur parisien, qui l'introduisit au
salon. M. et madame Quesnel le reçurent avec une politesse froide et
quelques compliments d'usage, et parurent avoir oublié totalement que
jamais ils eussent eu une soeur.
Emilie sentit ses larmes près de couler, mais le ressentiment les
contint. Saint-Aubert, calme et assuré, conserva sa dignité, sans
chercher de faux airs, et en imposa même à M. Quesnel, qui ne pouvait se
dire pourquoi.
Après une conversation générale, Saint-Aubert désira de l'entretenir
seul. Emilie resta avec madame Quesnel, et apprit bientôt qu'une
nombreuse société avait reçu pour ce jour-là des invitations. Elle fut
forcée d'entendre qu'une perte sans remède ne devait priver d'aucun
plaisir.
Saint-Aubert, quand il sut qu'on attendait compagnie, sentit un mélange
de dégoût et d'indignation pour l'insensibilité de Quesnel; il fut au
moment de retourner chez lui. Mais, apprenant qu'on avait engagé madame
Chéron à cause de lui; considérant qu'Emilie pourrait souffrir un jour
de l'inimitié d'un pareil oncle, il ne voulut pas l'y exposer lui-même;
et sa retraite eût sans doute paru peu convenable à des personnes qui
montraient pourtant un si faible sentiment des convenances.
Parmi les convives se trouvaient deux gentilshommes italiens. L'un,
appelé Montoni, parent éloigné de madame Quesnel, était un homme
d'environ quarante ans, d'une taille admirable; sa physionomie était
mâle autant qu'expressive, mais elle exprimait en général la fierté
d'assurance et la hauteur plutôt que toute autre disposition.
Le signor Cavigni, son ami, ne paraissait pas avoir plus de trente ans.
Il lui cédait en naissance, mais non pas en pénétration, et le
surpassait dans le talent de s'insinuer.
Emilie fut choquée du ton dont madame Chéron aborda son père. Mon frère,
lui dit-elle, je suis fâchée de vous voir un si mauvais visage; vous
devriez consulter quelqu'un. Saint-Aubert répondit, avec un sourire
mélancolique, qu'il était à peu près comme à son ordinaire. Et les
craintes d'Emilie lui firent trouver son père bien plus changé qu'il ne
l'était.
Emilie moins oppressée se serait amusée; sans doute la diversité des
caractères, de la conversation qui eut lieu pendant le dîner, la
magnificence même de ce repas, fort au-dessus de ce qu'elle avait encore
vu, n'eussent pas manqué de la divertir. Le signor Montoni, nouvellement
arrivé d'Italie, racontait les troubles et les commotions dont ce pays
était agité. Il peignait les différents partis avec chaleur: il
déplorait les conséquences probables de ces affreux tumultes. Son ami
parlait avec autant d'ardeur de la politique de sa patrie. Il louait le
gouvernement et la prospérité de Venise, et vantait sa supériorité
décidée sur tous les Etats de l'Italie. Il la tourna ensuite vers les
dames, et parla avec la même éloquence des modes françaises, des
spectacles français et des manières françaises. Il eut grand soin de
mêler dans son discours tout ce qui pouvait flatter le goût français. La
flatterie ne fut point aperçue par ceux à qui elle s'adressait, mais
l'effet qu'elle produisit sur leur attention n'échappa point à sa
perspicacité. Quand il put se dégager des autres dames, il s'adressa à
Emilie. Mais elle ne connaissait ni les modes parisiennes ni les
spectacles parisiens; et sa modestie, sa simplicité, sa politesse,
contrastaient fortement avec le ton de ses compagnes.
Après le dîner, Saint-Aubert se déroba seul pour visiter encore une fois
le vieux châtaignier que Quesnel se proposait de détruire. Il se reposa
sous son ombre, il regarda à travers ses vastes branches, et aperçut
entre les feuilles tremblantes la voûte azurée des cieux. Les événements
de sa jeunesse revinrent tout à la fois à son esprit. Il rappela ses
anciens amis, leur caractère, et jusqu'à leurs traits. Depuis longtemps
ils n'étaient plus; il se parut à lui-même un être presque isolé, et son
Emilie seule l'attachait encore à la vie.
Perdu dans la succession d'images que lui fournissait sa mémoire, il en
vint au tableau de son épouse mourante: il tressaillit, et, voulant
l'oublier s'il lui était possible, il rejoignit la société.
Saint-Aubert demanda ses chevaux de bonne heure; Emilie s'aperçut en
route qu'il était plus silencieux, plus abattu qu'à l'ordinaire. Elle en
attribua la cause aux souvenirs que ce lieu venait de lui rappeler, et
ne soupçonna point le vrai motif d'un chagrin qu'il ne lui communiquait
pas.
En rentrant au château, son affliction se renouvela, et elle sentit plus
vivement que jamais la privation d'une mère si chérie. C'était avec le
sourire et les caresses de la bonté qu'elle était accueillie après la
moindre absence. Aujourd'hui, tout était morne et tout était désert.
Mais ce que ne peuvent ni la raison ni les efforts, le temps l'obtient.
Les semaines passèrent, et l'horreur du désespoir se fondit peu à peu
dans un sentiment doux que le coeur conserve, et qui lui devient sacré.
Saint-Aubert, au contraire, s'affaiblissait de jour en jour, quoique
Emilie, la seule personne qui ne le quittait point, fût la dernière à
s'en apercevoir. Sa constitution ne s'était jamais remise du choc
qu'elle avait reçu de sa maladie, et l'ébranlement qu'il reçut à la mort
de madame Saint-Aubert détermina son extrême langueur. Son médecin lui
conseilla de voyager. Il était visible que la douleur avait pris sur ses
nerfs, déjà fort attaqués; et l'on pensait que la variété et le
mouvement, en calmant son esprit, réussiraient à leur rendre du ton et
de la vigueur.
Pendant quelques jours, Emilie s'occupa de ses préparatifs, et
Saint-Aubert de ses calculs sur les dépenses de son voyage. Il lui
fallut congédier ses domestiques. Emilie, qui se permettait rarement
d'opposer aux volontés de son père des questions ou des remontrances,
eût pourtant bien voulu savoir comment, dans son état d'infirmité, il ne
se réservait pas du moins un serviteur. Mais, quand, à la veille du
départ, elle s'aperçut qu'il avait renvoyé Jacquot, François et Marie,
et gardé seulement Thérèse, son ancienne femme de charge, elle fut
extrêmement surprise, et hasarda de lui en demander la raison. C'est par
économie, lui répliqua-t-il; nous allons faire un voyage fort coûteux.
Le médecin avait prescrit l'air de Languedoc et de Provence.
Saint-Aubert se résolut donc à s'acheminer lentement vers cette
province, en côtoyant la Méditerranée.
Ils se retirèrent de bonne heure dans leur chambre le soir qui précéda
le départ. Emilie avait des livres et quelques autres choses à ranger;
minuit sonna avant qu'elle eût fini; elle se souvint de ses crayons
qu'elle voulait emporter, et qu'elle avait laissés dans le salon. Elle y
alla, et, passant près de la chambre de son père, elle en trouva la
porte entr'ouverte, et jugea qu'il était dans son cabinet. C'était son
usage depuis la mort de madame Saint-Aubert. Agité d'insomnies cruelles,
il quittait son lit et se retirait dans cette pièce pour tâcher d'y
trouver le repos.--Quand elle fut au bas de l'escalier, elle regarda
dans le cabinet, il n'y était pas.--En remontant, elle frappa légèrement
à la porte, ne reçut point de réponse, et s'avança doucement pour savoir
où il était.
La chambre était obscure; mais, à travers la porte vitrée, on voyait une
lumière au fond d'une pièce voisine. Emilie jugea bien que son père y
devait être; mais, craignant qu'à cette heure il ne s'y trouvât mal,
elle allait pour s'en assurer. Considérant pourtant qu'une si subite
apparition pourrait l'effrayer, elle laissa dehors sa lumière et
s'avança doucement vers la petite pièce. Là, elle vit son père assis
devant une petite table, et parcourant plusieurs papiers, dont
quelques-uns absorbaient son attention, et lui arrachaient des soupirs
et même des sanglots. Emilie, qui n'était venue à la porte que pour
s'assurer de l'état de son père, fut retenue en ce moment par un mélange
de curiosité et de tendresse. Elle ne pouvait découvrir son chagrin sans
désirer aussi d'en découvrir la cause. Elle continua de l'observer en
silence, ne doutant point que tous ces papiers ne fussent autant de
lettres. Tout d'un coup il se mit à genoux dans une contenance plus
solennelle qu'elle ne ne l'eût encore vu; dans une espèce d'égarement
qui ressemblait à l'horreur, il fit une très-longue prière.
Une pâleur mortelle couvrait son visage quand il se releva. Emilie
allait se retirer, mais elle le vit se rapprocher des papiers, et elle
resta encore. Il y prit une petite boîte, et en tira une miniature; la
lumière, qui portait dessus, lui fit distinguer une femme, et cette
femme n'était pas sa mère.
Saint-Aubert regarda le portrait, avec une vive expression de tendresse,
le porta à ses lèvres, sur son coeur, et poussa des soupirs convulsifs.
Emilie n'en pouvait croire ses yeux; elle ignorait qu'il possédât le
portrait d'une autre femme que sa mère, et surtout qu'il y attachât un
si grand prix. Elle le regarda longtemps pour trouver les traits de
madame Saint-Aubert, mais son attention ne servit qu'à la convaincre que
c'était le portrait d'une autre personne. A la fin, Saint-Aubert le
remit dans la boîte, et Emilie, réfléchissant qu'elle avait
indiscrètement observé ses secrets, se retira le plus doucement
possible.