VIII

Il était huit heures du matin. Pascal, levé depuis l'aube, c'est-à-dire

depuis un quart d'heure, parcourait son logis, un mètre à la main.

--Décidément, disait-il, tout en prenant des mesures, impossible de

rester ici, c'est trop petit. Quand je rétablirais les cloisons qui

divisaient mon appartement en sept pièces, je ne l'agrandirais pas d'un

pouce, bien que mon propriétaire croie précisément le contraire. Il

faudra chercher ailleurs. C'est fâcheux, je regretterai plus d'une fois

la verdure du square; comme compensation, il est vrai, je n'aurai plus

la vue du faîte de ce Théâtre-Lyrique, lequel ressemble, à s'y

méprendre, à une grande malle qui a perdu sa poignée...

L'entrée de M. Divorne père interrompit brusquement le monologue de

Pascal.

--Mon père! s'écria-t-il, laissant, de surprise, tomber le mètre qu'il

tenait.

--Oui, moi, répondit l'avoué. Mais avant tout, un mot, un seul: te

maries-tu? est-ce vrai?

--Je vous l'ai écrit.

--Et par l'intermédiaire d'un marchand d'héritières?

Pascal s'était bien gardé de souffler mot de M. de Saint-Roch dans sa

lettre; aussi fut-il bien étonné, et plus contrarié encore, de voir

l'avoué si bien au fait. Il n'eut pourtant pas l'idée de nier, sachant

bien qu'en toute sûreté il pouvait se confier à son père.

--C'est vrai, dit-il.

--Malheureux!

--Au moins, écoutez comment les choses se sont passées. C'est une

plaisanterie qui se trouve avoir un dénoûment sérieux, je lui devrai mon

bonheur.

Le récit du jeune homme fut long, parce qu'il n'omit pas la circonstance

la plus insignifiante: M. Divorne l'écouta avec cette attention patiente

qu'il prête à ses clients lorsqu'ils le mettent au courant d'un procès.

Quand enfin Pascal eut achevé:

--Pauvre jeune homme! s'écria M. Divorne, et tu ne vois pas le piége,

et tu ne comprends pas que tu es la dupe d'une comédie préparée à ton

intention!

--Cependant, mon père, il me semble que le hasard seul...

--Et tu donnes dans ces hasards, toi? Mais comprends donc bien que ces

gens-là ne cousent pas leurs malices de fil blanc; s'ils n'étaient pas

habiles, ils ne prendraient personne. J'avoue, cependant, que leur

traquenard est assez ingénieux; un plus fin que toi y serait pris. Mais

on ne refait pas au même un vieil avoué retors. Et je suis là, moi,

morbleu!

L'avoué venait d'éveiller au fond du coeur de son fils la nichée

vipérine des soupçons. Pourtant Pascal voulut défendre encore la famille

Gerbeau. Son père l'interrompit.

--Voyons, continua-t-il, que sais-tu de ces gens-là? à qui en as-tu

parlé? quelles personnes t'ont répondu d'eux? Tout ce que tu en connais,

tu le tiens de deux intrigants, ligués pour te pousser dans le panneau,

c'est-à-dire pour te faire entrer dans une famille tarée et ruinée.

--Oh! ruinée.

--Toi-même m'as dit que sans toi la fortune de ce M. Gerbeau était

compromise ou allait l'être dans une affaire. Es-tu certain qu'il n'ait

pas beaucoup d'affaires de ce genre?

--Si ce n'était que l'argent, je suis assez riche pour deux.

--Soit, j'admets qu'il soit riche, très riche, cela prouve-t-il qu'il

soit honnête homme? Je connais, pardieu! nombre de coquins

millionnaires. Mais rien qu'à leur manière d'agir, je crois pouvoir te

prédire à coup sûr qu'il faut renoncer à ce mariage.

Pascal ne répondit rien. Aux discours de son père, il lui semblait que

des écailles lui tombaient des yeux. N'avait-il pas agi bien légèrement?

--Écoute, garçon, reprit l'avoué, raisonnons un peu. Lorsqu'un père de

famille honorable veut marier sa fille, s'adresse-t-il, pour lui trouver

un mari, à un monsieur... comment l'appelles-tu, ton intrigant?

--De Saint-Roch.

--Va pour Saint-Roch. Si tu avais une fille, t'y prendrais-tu ainsi?

Non. Cela seul devait t'éclairer. Et ensuite, comment as-tu été admis

dans cette famille? tout à coup, sans informations, sans renseignements,

sur la soi-disant parole d'un compère. Tu entres dans la maison comme un

mendiant dans une église, et aussitôt on te permet de faire la cour à

la demoiselle..... Tiens, vois-tu, ces gens-là...

--Cependant, mon père, ils sont reçus dans d'honorables familles. C'est

à une soirée chez un ancien magistrat....

--Ainsi, tu crois encore à l'ancien magistrat.... un magistrat où ton

chevalier d'industrie a ses grandes entrées! Pauvre garçon! mais on t'a

fait danser dans un bal d'occasion, avec des figurants loués à la

soirée...

--Oh! par exemple! mon père, je me connais en physionomies, et....

--Mon cher ami, en y mettant le prix, on trouve fort bien des intrigants

à mine honnête! Mais veux-tu que je te donne raison sur tous ces points?

Soit. La famille Gerbeau est riche et honorable, très honorable, je le

veux bien; alors c'est la fille qui...

--Oh! mon père! s'écria Pascal atteint au coeur, de grâce! ne parlez

pas ainsi. Elle, si pure, si belle! Oh! si vous la connaissiez, rien

qu'à voir cette figure si suave, ces yeux si candides! vous

reconnaîtriez votre injustice et votre erreur.

Mariages d'aventure · 第 12 / 34 题