La visite de M. Divorne, deux voyages en Bretagne pour embrasser sa
mère, tels furent, pendant six ans, c'est-à-dire jusqu'à l'année
dernière, les plus grands événements de l'existence de Pascal.
C'est dire le calme de sa vie, la régularité de ses habitudes. Tous les
plaisirs étaient à sa portée, il avait ce qui manque si souvent à la
jeunesse, l'argent et la liberté, mais il n'en abusa pas. Le diable
s'était fait ermite avant d'être vieux. Jamais jeune homme ne vécut plus
loin des jouissances stupides et peu avouables où se ruent avec fureur
la jeune finance, monnaie de billon des gros traitants du siècle passé,
et la phalange grotesque des gandins, troupe idiote qui vise aux vices
des princes de la fatuité et n'atteint qu'au ridicule. Sans être l'idéal
de la vertu, Pascal eût bien mérité d'une belle-mère.
Mais il ne faudrait pas lui faire trop honneur de cette sagesse
exemplaire. Une bonne partie des éloges doit revenir à Lorilleux, qui
veillait sur son ami avec la sollicitude d'une mère, non sur son fils,
mais sur sa fille. Nuit et jour, Argus aux cent yeux toujours ouverts,
le médecin montait la garde autour de son futur beau-frère. Il aurait
rendu des points au dragon qui faisait sentinelle devant la porte du
jardin des Hespérides, et qu'Hercule tua dans sa guérite, autant pour
voler des pommes que pour donner une grande leçon aux factionnaires à
venir.
Une ou deux fois Pascal faillit avoir une liaison un peu sérieuse. C'est
alors que le médecin montra toute son habileté. Il était bien l'homme
des petits moyens; petites ficelles, petites ruses, il ne recula devant
rien pour se jeter à la traverse. S'il dépassa les bornes de la stricte
honnêteté, il ne s'en inquiéta guère. Pascal était pour lui un dépôt
dont il devait compte. Il le défendit avec la conscience d'un
dépositaire scrupuleux, et avec tant d'adresse qu'il n'éveilla aucun
soupçon, à ce qu'il crut au moins.
Ce que redoutait surtout Lorilleux, c'était de voir son ami s'en aller
dans le monde. Les bals parisiens sont tapissés de toiles d'araignées
ourdies par les mamans jalouses de se débarrasser de leurs fillettes, et
où viennent se prendre les célibataires étourdis. Le jeune homme à
marier marche dans les salons, au milieu de piéges toujours tendus.
Qu'il perde la tête un soir, c'en est fait de lui; il est guigné,
amadoué, circonvenu, étourdi, pris, lié et marié avant d'avoir eu le
temps de se reconnaître. Il n'est pas encore bien décidé à prendre
femme, il n'est pas encore sûr de son choix, que déjà il a prononcé le
oui fatal.
Le médecin savait fort bien tout cela, sinon par expérience, au moins de
bonne source. Aussi mit-il tout en oeuvre pour empêcher Pascal de
profiter des belles relations qu'il avait et qui lui ouvraient à deux
battants toutes les portes. Ne voulant pas que son ami allât dans le
monde où il n'aurait pu le suivre toujours, il fit venir le monde à lui.
Par ses soins, le salon de Pascal devint le centre, le point de réunion
d'un groupe d'hommes de son âge, de société agréable, de relations
sûres, tous remarquables à un titre quelconque. Lorilleux les avait
sévèrement passés au crible avant de les admettre. Aucun d'eux n'avait
de soeur à marier.
Pascal laissait faire. Il s'était fort bien aperçu des petites
manoeuvres du médecin, mais il ne s'en était pas inquiété. Il était
loin d'en deviner le but. Il l'aurait su, qu'il ne s'en serait pas
épouvanté. Les gens seuls qui se savent assez faibles pour céder à une
obsession, pour sacrifier leur volonté à la volonté d'autrui, redoutent
la tyrannie; ils connaissent leur irrésolution, et croient partout voir
des attentats à leur liberté: ces gens-là, toujours flottants entre
l'opinion de Pierre et l'avis de Paul, sont de terribles compagnons; au
moindre mot, ils lèvent l'étendard de l'indépendance, se posent en
révoltés, et finissent par en passer où l'on veut. S'ils se marient,
leurs femmes portent sous leur crinoline le vêtement qui en ménage est
le privilége, à ce qu'on prétend, du sexe fort.
Lorilleux n'eut pas à combattre ces petites révoltes à propos de rien.
Pascal était beaucoup trop sûr de sa volonté pour redouter l'influence
d'autrui, et, loin d'en vouloir à son ami, il était fort touché de ses
attentions. Ce genre de vie, au surplus, était tout à fait dans ses
goûts; il n'aimait pas à sortir, et pourtant il aimait la causerie.
Jamais il n'était si content que lorsqu'il avait quatre ou cinq bons
camarades, et cela arrivait presque tous les soirs, au grand désespoir
du portier qui, les jours de pluie surtout, trouvait très mauvais qu'on
osât faire monter tant de monde par des escaliers cirés.
Tout le reste du temps de Pascal était pris par ses travaux, dont
l'importance croissait de jour en jour. Il suffisait à tout, descendant
sans peine aux plus menus détails. Jamais on ne vit entrepreneur plus
actif, et cette fièvre d'activité, il avait l'art de la communiquer à
tous ceux qui l'entouraient. Il savait reconnaître le zèle, et ne
lésinait jamais; il se défiait des économies ruineuses. Aussi ses
employés ne se ménageaient pas, et ne gaspillaient jamais son temps;
certains de recevoir double salaire s'ils faisaient un travail double,
ils se jetaient sur la besogne en gens qui voient au bout un bénéfice
assuré. Ainsi, il obtint de si prodigieux résultats, que les confrères
rivaux se demandaient s'il n'était pas un peu sorcier. Ils se creusaient
la tête à chercher une chose bien simple: Pascal savait se faire aimer
et sacrifier à propos un billet de 1,000 francs.
Après avoir bien démoli, les deux associés avaient abordé «la bâtisse,»
spéculation épineuse, où le plus habile est exposé à se tromper. Mais en
cela aussi ils furent heureux, parce qu'ils avaient raisonné juste.
Pascal et Lantier, sans avoir besoin d'un livre de statistique, savaient
que le nombre des gens riches, à Paris comme ailleurs, est fort limité.
Ils firent leurs calculs là-dessus. Malheureusement, nos seigneurs les
propriétaires, détenteurs aimables du capital, ne sont pas encore
convaincus de cette fâcheuse vérité. Leurs architectes ne construisent
plus que des palais, somptueuses demeures aux balcons sculptés, aux
vestibules dallés de marbre. Le premier étage est destiné aux
millionnaires, et il faut avoir des intelligences avec la Banque pour
habiter sous les combles. On dit bien à ces entêtés qu'ils font fausse
route, que le nombre de ceux qui peuvent mettre plus de 1,000 écus à
leur loyer n'est pas grand: paroles et peines perdues.
Plus tard, quand ces palais n'auront trouvé d'autre habitant qu'un
portier maussade et insolent, quand les écriteaux auront pendant bien
des termes essuyé la pluie et le vent sans amener un locataire, alors
les tristes propriétaires de ces improductifs monuments écouteront les
plaintes de leur bourse lésée. A grand renfort de cloisons, ils
diviseront et subdiviseront leurs appartements magnifiques; mais ils
n'en feront pas des logements commodes, et encore seront-ils forcés de
les louer très cher. Beaucoup se ruineront à ce métier, et cela sans
doute fera réfléchir; ils renonceront aux palais, et reviendront aux
maisons.
Plus modestes et plus sensés, Pascal et son associé se contentaient de
bâtir des habitations habitables. Un honnête homme qui avait des enfants
et moins de vingt mille livres de rentes,--il en est dans ce cas--y
pouvait loger. Aussi, à peine terminées, étaient-elles louées de la cave
au grenier, à des prix raisonnables, assez avantageux cependant, pour
faire suer à l'argent placé sept ou huit pour cent, bénéfice qui n'est
pas à dédaigner.
De telles maisons, si facilement louées, se vendaient plus aisément
encore. Le bouquet de fête que les maçons placent sur la dernière
cheminée n'avait pas le temps de se faner que les acheteurs se
présentaient. Pascal se faisait un nom parmi les architectes sérieux, et
le capital social grossissait à vue d'oeil.
Ce bonheur constant, dû à beaucoup d'habileté et de savoir-faire,
taquinait prodigieusement Lorilleux. Faute de savoir se l'expliquer, il
se consolait en répétant ce refrain banal, pavé dont les sots qui
restent en chemin assomment les gens d'esprit qui réussissent:
--Il a de la chance.
Et lui, Lorilleux, n'avait pas de chance, il le reconnaissait, non sans
amertume. Semeur patient, il ne récoltait rien, à l'encontre de ce que
promet l'Évangile. Chaque matin il était éveillé par quelque petite
déception; tous les jours il trouvait dans ses combinaisons si savantes
une erreur de calcul. Et au lieu de s'en prendre à lui, il s'en prenait
aux événements; comme si toute l'habileté ne consistait pas en cela:
dominer les événements, ou tout au moins les faire tourner à son
avantage.
Le médecin avait rêvé la gloire et la fortune, et gloire et fortune
semblaient le fuir. Son nom était toujours obscur, et son plus gros
client était un droguiste retiré, qui, depuis qu'il habitait la campagne
et respirait un air pur, ne pouvait plus respirer.
Aussi, insensiblement, le caractère de Lorilleux s'était aigri; son
teint avait pris ce ton bilieux qui est la livrée de l'envie; il
devenait tyrannique, susceptible, cassant. Il prenait les choses au pis,
et ne cachait plus sa haine ni son mépris pour les hommes. Partout il
voyait les intrigants et les fourbes plus adroits que lui, et il
déplorait son peu d'adresse.
Le médecin avait encore d'autres soucis qui troublaient son sommeil et
assombrissaient son front. Pascal allait être décidément très riche.
Cette fortune, venue si vite qu'elle avait déconcerté toutes ses
prévisions, l'inquiétait horriblement. Ne serait-elle pas un obstacle? A
ne considérer que l'expérience, Pascal, avec vingt mille livres de
rentes, devait être beaucoup moins désintéressé que lorsqu'il était
relativement pauvre. Lui qui jadis, à chaque spéculation heureuse de son
ami, se frottait les mains en pensant à sa soeur, il en était réduit à
lui souhaiter quelque bonne petite faillite qui ébréchât un peu son
capital.
Il se reprocha amèrement d'avoir tant attendu et résolut de démasquer
ses batteries, non tout d'un coup, mais avec une sage lenteur.
Démasquer est bien le mot. Personne au monde ne pouvait se douter des
intentions de Lorilleux; sa mère même n'était pas dans la confidence. Ce
profond diplomate n'avait jamais rien laissé percer de son secret. Sa
soeur, aussi bien que son ami, ignorait ce projet amoureusement
caressé pendant quatorze ans. Et quel secret! le rêve d'une vie entière.
Avec une prudence au-dessus de son âge, Lorilleux s'était bien gardé
d'admettre son ami dans l'intimité de sa famille. Il avait deviné qu'un
mariage est presque impossible entre deux jeunes gens qui ont grandi
ensemble. Se voir tous les jours ne peut conduire qu'à une douce et
fraternelle amitié. Grâce à d'habiles précautions, mademoiselle
Lorilleux et Pascal s'étaient à peine entrevus dans de rares occasions,
ménagées avec un art infini. Ils ne s'étaient pas parlé en tout dix
fois.
Il s'agissait maintenant pour le médecin de mettre les jeunes gens en
présence. Grave affaire; pourtant il lui semblait que toutes les
difficultés, sauf cette fortune maudite, étaient aplanies. Pascal allait
avoir trente ans, il était doué de tous ces avantages extérieurs qui
séduisent une femme. Mademoiselle Lorilleux avait, elle, dix-huit ans,
elle était remarquablement jolie, brune, et ravissante de grâces et de
distinction. Elle devait à son frère une éducation beaucoup plus
sérieuse que ne l'est ordinairement celle des femmes. Enfin, ce frère
prévoyant et rigide s'était appliqué à briser la volonté de la jeune
fille, exagérant à plaisir sa tyrannie, lui préparant ainsi d'heureux
jours pour le temps où elle trouverait un joug moins rude que le sien.
Lorsque le médecin les considérait tous deux, cet ami entouré de tant de
soins, cette soeur si tendrement aimée, il ne pouvait s'empêcher de
s'émerveiller et de s'applaudir de son oeuvre, tant il les trouvait
bien faits l'un pour l'autre. Il les unissait par la pensée,
s'installait dans le ménage, et le bonheur dont il les voyait jouir
était sa récompense.
Décidé à presser le dénouement, Lorilleux comprit qu'avant tout il
devait peu à peu habituer Pascal à l'idée du mariage, le lui faire
désirer. C'était affaire de temps. Encore, dans ce travail préparatoire,
le médecin avait, sans s'en douter, deux auxiliaires puissants. Madame
Divorne ne voulait pas avoir vainement cherché et trouvé une héritière,
une belle-fille selon son coeur. Dans toutes ses lettres elle
glissait, à côté d'un éloge de sa perle bretonne, quelque délicate
allusion matrimoniale. Jean Lantier, en véritable orfèvre, répétait sans
cesse qu'un homme était bien fou de se résigner à vivre seul, quand il y
a de par le monde tant de charmantes demoiselles qui ont reçu la
meilleure des éducations dans les pensionnats les plus renommés de
Paris; établissements modèles, où la moins intelligente des élèves
apprend bien vite à faire trois toilettes par jour.
Mais Lorilleux, par le fait de ses relations quotidiennes avec Pascal,
pouvait agir bien plus directement. Il avait trouvé pour endoctriner son
ami une petite combinaison assez ingénieuse. Il avait feint d'être
lui-même atteint de matrimoniomanie. Grâce à ce détour, il pouvait tout
dire, ses insinuations ne pouvant être regardées que comme les
épanchements d'une confiante amitié.
Aussi, comme il disait bien les amertumes de la solitude, les tristesses
du célibat! Comme il chantait les douceurs de l'hyménée, le chaste
bonheur de deux âmes qui se comprennent et dont l'union a été sanctifiée
par l'Église et reconnue par la loi.
Puis il détaillait à plaisir les «causes déterminantes» qui le
décidaient. Un homme doit se marier jeune. N'est-ce pas folie que
d'attendre pour choisir une compagne l'heure de la décadence? Ainsi font
ces vieux éhontés qui semblent moins chercher une épouse qu'une
garde-malade.
Qu'apportent-ils, ceux-là, à la chaste jeune fille qu'ils conduisent à
l'autel, en échange de ses trésors de jeunesse et de candeur? Un coeur
éteint, une imagination flétrie, un corps usé, des ruines, des débris de
toutes sortes. Aussi, quel sort les attend! Il faut voir l'intérieur de
ces ménages, un an après la signature du contrat. Ah! qu'on est plus
sensé mille fois en Angleterre, en Amérique, en Allemagne! Là, chacun
épouse la femme qu'il aime, et l'épouse pour elle-même. Pas de ces
considérations honteuses qui font, en France, du mariage une
spéculation, une affaire d'argent que discutent froidement des
notaires, et dont la conclusion dépend d'un chiffre au total. En ces
pays heureux, ce n'est pas la dot qui attire les épouseurs; aussi,
toutes les jeunes filles se marient, riches ou pauvres, pourvu qu'elles
soient belles et aimables; il n'y a que les laides à coiffer sainte
Catherine, et encore lorsqu'elles ne savent pas sauver leur figure à
force de bonnes qualités.
Ainsi parlait Lorilleux avec l'éloquence de la conviction. Chaque jour,
pour reproduire ces quelques idées, il inventait une forme nouvelle.
Pour décrire les enchantements de la lune de miel, il devenait presque
poète. On aurait pu croire que tous les matins il étudiait, pour les
paraphraser le soir, quelques pages de ce livre aimable et ingénieux
qui, après avoir fait la réputation et la fortune de M. Legouvé le père,
n'a pas été sans contribuer aux succès littéraires et à la renommée de
M. Legouvé le fils.
A tous ces propos, Pascal prêtait une oreille distraite. Lorsque
Lorilleux, après avoir décrit la femme de ses rêves, c'est-à-dire après
avoir fait le portrait de sa soeur, s'écriait:
--Oui, c'est bien décidé, le jour où je trouve cette femme, je me marie.
--Marie-toi, lui répondait simplement Pascal.
Il fallait alors une grande force de caractère au médecin pour ne pas
dire à son ami:
--Eh bien! et toi?
Mais déjà à deux ou trois reprises le jeune ingénieur était venu
au-devant de cette question, toujours suspendue aux lèvres de Lorilleux.
--Je me marierai très probablement, disait-il, comme tout le monde, mais
je suis assez jeune pour attendre encore. Je me trouve fort heureux tel
que je suis; la solitude ne me pèse en aucune façon. D'ailleurs, à notre
époque, une femme est un luxe encore au-dessus de mes moyens. Il faut
vraiment de la fortune à celui qui ne se sent pas l'utile courage de
considérer la dot avant tout; et je veux, moi, pouvoir choisir sans
m'inquiéter de l'argent.
Si le peu d'empressement de Pascal désolait Lorilleux, au moins il était
ravi de son désintéressement. Et Dieu sait s'il l'approuvait!
--Une femme doit tout tenir de son mari, disait-il.
Mais au fond du coeur il maudissait les femmes qui ont amené les
hommes à penser ainsi: «Une femme est un luxe, il faut être riche pour
se marier.» C'est pourtant cette maxime désolante qui peuple les
couvents. Dix coquettes font cent vieilles filles. Pour une femme qui
ruine son mari, cinquante hommes jurent de vivre et de mourir
célibataires.
Au moins la persistance de Lorilleux n'avait pas tardé à produire
d'excellents effets. Sa manie de mariage était devenue un des textes
favoris de conversation des amis qui presque tous les soirs se
réunissaient chez Pascal. Il avait semé une idée, elle germait, elle ne
devait pas tarder à porter ses fruits.
Dans les groupes de jeunes gens, il est rare qu'il n'en soit pas ainsi:
qu'un seul se décide, les autres arrivent bien vite à partager ses
désirs. L'éternelle histoire des moutons de Panurge.
En attendant, on plaisantait le médecin; c'était à qui le taquinerait,
en affectant de caresser sa marotte.
--Docteur, disait l'un, j'ai votre affaire: cent vingt mille francs et
des espérances. J'ai vu le portrait de la fortune des parents chez un
notaire.
--Lorilleux, affirmait un autre, j'ai vu à deux pas de chez Pascal, dans
la montre de Badié, la photographie d'une jeune fille charmante; elle
vous conviendra, allez donc demander son adresse...
Contre son ordinaire, le docteur prenait fort bien les plaisanteries.
--Parbleu, répondait-il, vous devez tous avoir mon affaire, on a
toujours l'affaire d'un homme bien posé qui désire se marier; le malheur
est qu'on ne lui offre que des jeunes filles auxquelles il conviendrait
fort bien, mais qui ne lui conviennent pas du tout.
Et tout bas, Lorilleux se disait:--Allez, mes amis, allez, riez à votre
aise! Le dresseur ramène mille fois, s'il le faut, son cheval devant
l'obstacle qu'il veut lui faire franchir, et le cheval finit par sauter.
Vous sauterez tous, ce dont je me soucie fort peu; mais Pascal aussi
sautera, et c'est ce que je veux.
Voilà où en était de sa marche savante le machiavélique Lorilleux,
lorsqu'un soir, un des amis arriva porteur des plus séduisantes
propositions.
Cet ami, tout en riant, avait pris la chose au sérieux; il s'était
enquis d'un bon parti près de cinq ou six vieilles dames de sa
connaissance, et on n'avait pas tardé à lui trouver ce qu'il demandait.
Il venait donc offrir à Lorilleux de le présenter. Voir n'engage à rien.
Le médecin écouta fort attentivement les détails qu'on lui donnait, fit
quelques objections, et finit par refuser.
--Cet homme-là est par trop difficile à la fin, dit un des jeunes gens,
nous ne le marierons jamais. S'il ne veut pas mourir garçon, il n'y a
plus qu'une ressource, M. de Saint-Roch, la providence des célibataires.
Il n'est personne assurément qui n'ait au moins entendu parler de cet
excentrique et mystérieux personnage. C'est lui qui s'intitule
l'ambassadeur des familles. Il se glorifie d'avoir inventé la
_profession matrimoniale_, et se flatte d'avoir rendu au mariage un
lustre nouveau, alors qu'il était bien près de tomber dans la
déconsidération.
Aussi, la proposition faite à Lorilleux de s'adresser à cet habile homme
eut un succès de rires. Le médecin ne sourcilla pas.
--Pourquoi non? dit-il fort sérieusement. Mais je voudrais savoir avant
si M. de Saint-Roch a jamais marié quelqu'un?
--Comment, malheureux, répondit l'auteur de la motion, vous avez
l'audace de douter? Vous n'avez donc de votre vie lu un journal? Ouvrez
le premier venu, vous serez édifié. Le célèbre ambassadeur ne dédaigne
pas de louer, de temps à autre, la quatrième page des cinq grands
journaux. C'est là qu'il brille dans sa gloire. Il annonce aux familles
qu'il tient à leur disposition un riche assortiment de demoiselles et
dames veuves, de seize à soixante ans, toutes ornées des avantages
sociaux les plus recherchés, esprit, beauté, naissance, et embellies de
quelque petit million de dot.
--Oh! reprit Lorilleux, je sais tout cela parfaitement. J'ai lu que M.
de Saint-Roch est honoré de la confiance des premières familles de la
noblesse, de la magistrature, de l'armée et de la finance. J'ai lu que
toutes les maisons princières de l'Europe ont l'habitude de solliciter
ses bons offices; je sais aussi qu'il faut écrire lisiblement son
adresse, mais tout cela ne m'a pas convaincu. J'en reviens donc à ma
question: A-t-il jamais marié quelqu'un?
--Mais, docteur, à Paris seulement il y a au moins une douzaine de
négociants en mariages.
--Qu'est-ce que cela prouve?
--Qu'ils n'auraient pas un magasin s'ils n'avaient pas des pratiques.
--J'ai vu des magasins sans pratiques.
--Enfin, vous croyez, cher Esculape, que c'est uniquement pour son
plaisir et sa gloire que l'inventeur de la profession matrimoniale
dépense cent mille francs par an à louer des quatrièmes pages de
journaux?
Cette dernière raison parut concluante à Lorilleux, il s'avoua
convaincu. Mais la conversation continua sur le chapitre. Qui M. de
Saint-Roch mariait-il, où, comment? Quels étaient ses procédés? Autant
de questions que nul des amis ne pouvait résoudre.
--Eh bien! messieurs, dit enfin l'un d'eux, je dois vous avouer une
faiblesse, dix fois j'ai été sur le point d'écrire à M. de Saint-Roch.
--Et pourquoi? grands dieux! demanda le docteur.
--Par curiosité.
--Ma foi, dit Pascal, j'ai eu la même idée; cet homme m'intrigue.
--Alors, objecta Lorilleux, il faut non écrire, mais y aller toi-même.
--Au fait, ce serait plus intéressant et plus instructif.
--Puisque c'est ainsi, reprit Pascal en riant, je satisferai d'un coup
votre curiosité et la mienne, j'irai trouver l'homme mystérieux.
--C'est vraiment un beau projet, fit le médecin en haussant les épaules,
je te reconnais bien là.
--Y verrais-tu quelque inconvénient?
--Oh! aucun en vérité, si cela peut vous amuser. Je trouve seulement
qu'il est inconvenant d'aller chez un homme avec l'intention de se
moquer de lui. Cet enfantillage n'est plus guère de notre âge.
On imposa silence à ce trouble-fête.
--C'est convenu, dirent les amis, Pascal va à la découverte; s'il est
satisfait, nous donnons tous, d'emblée, notre clientèle à M. de
Saint-Roch.
V
Le fondateur de la profession matrimoniale occupe tout le premier étage
d'une magnifique maison située à l'angle de deux des plus belles rues du
quartier de la Chaussée-d'Antin.
Son appartement n'a pas moins de seize fenêtres de façade, et les riches
rideaux qu'on aperçoit du dehors donnent aux passants une haute idée de
l'intérieur.
Le choix seul de cette maison est un coup de maître. Sa situation lui
donne deux entrées sur des rues différentes. Deux escaliers conduisent
chez le négociateur, et encore, en cherchant bien, on trouverait au
moins un escalier de service et un couloir obscur qui aboutit à une
troisième rue.
Dans ses annonces, M. de Saint-Roch fait sonner bien haut ces trois
issues, gages d'incognito pour les pratiques. Il n'est pas fier, et ne
tient pas à ce que ses visiteurs se fassent annoncer à son de trompe.
Enfin, comme pour préparer des excuses, des prétextes, aux hommes aussi
bien qu'aux femmes, une modiste en renom occupe le troisième étage,
tandis qu'au deuxième demeure un banquier dont on entend tinter les écus
dans l'escalier. Trois fois heureux présage!
Cette maison mystérieuse a sans doute un portier, deux portiers plutôt,
puisqu'il y a deux portes, mais personne jamais ne les a vus. Il y a
deux loges, mais jamais au carreau de l'une ni de l'autre ne se montre
une tête maussade; jamais une voix insolente ne crie aux visiteurs: «Où
allez-vous?» Cette question pourrait être embarrassante.
Des écriteaux à lettres dorées sur un fond de laque noire, remplacent
avantageusement les portiers absents. Ils prennent pour ainsi dire
l'étranger par la main, le suivent tout le long de l'escalier, et le
conduisent où il désire aller: chez le banquier, chez la modiste, où
chez l'homme aux mariages.
Dans cette bienheureuse maison, d'un côté ou de l'autre, on entre comme
chez soi. C'est ainsi qu'y entra Pascal. Guidé par les mains à l'index
tendu dessinées sur le mur, il gravit l'escalier. Sur le palier du
premier étage donnent trois portes; sur toutes trois, en lettres
brillantes, on lit le nom illustre de l'ambassadeur matrimonial.
Pascal sonna au hasard à l'une de ces entrées. Le timbre vibrait encore
que la porte s'ouvrait, et il se trouvait face à face avec un superbe
domestique, plus doré sur tranche qu'un suisse de cathédrale.
--M. de Saint-Roch? demanda Pascal.
--Si monsieur veut bien prendre la peine de me suivre, répondit
respectueusement le magnifique valet, je vais conduire monsieur.
Et écartant une portière de damas, il précéda le jeune homme dans un
couloir éclairé par des verres dépolis. Un épais tapis assourdissait le
bruit des pas.
Tout en marchant, Pascal riait; il songeait aux réclames du négociateur
qui dépeignent sa maison sous un aspect fantastique: portes
mystérieuses, escaliers dérobés, corridors sombres, rien n'y manque;
peut-être cependant les valets devraient-ils être sourds et muets.
Enfin, le domestique introduisit le visiteur dans un petit salon tendu
de reps lilas tendre, d'une nuance audacieuse.
--Si monsieur veut prendre la peine de s'asseoir, dit-il, je vais
prévenir monsieur.
Et en même temps il frappait trois coups sur un timbre placé au milieu
de la table.
--Me faudra-t-il attendre longtemps?
--Monsieur est prévenu que monsieur l'attend dans le salon lilas,
répondit en s'inclinant le domestique. Monsieur ne tardera pas à venir
retrouver monsieur.
Il s'inclina de nouveau et se retira sans bruit, refermant discrètement
la porte.
--Diable! pensa Pascal, il paraît qu'il y a des salons de toutes les
couleurs, ici; examinons toujours celui-ci.
Ce salon lilas est, à vrai dire, une petite merveille de luxe malentendu
et de richesse de mauvais goût. Une revendeuse à la toilette y aurait
des éblouissements. Tout est doré, depuis le bras des fauteuils jusqu'à
la rosace du plafond. La tapisserie des meubles est brodée à la main; il
n'en est pas un qui ressemble à l'autre. Le tapis à personnages est le
chef-d'oeuvre du grotesque: il doit représenter la toilette de madame
de Pompadour, ou autre chose, l'auteur du carton peut seul savoir quoi.
Le reste est à l'avenant. Mais ce qui donne au salon lilas une
physionomie particulière, c'est le nombre des tableaux de tout genre
accrochés aux lambris, et la profusion incroyable de menus objets
disposés sur la cheminée, sur les tables, sur quatre ou cinq étagères.
Bronzes, plâtres, marbres, porcelaines, bois sculptés, il y a de tout.
Un magasin de bric-à-brac peut seul donner une idée de cet encombrement
d'objets d'art. Et quels objets d'art! Des choses inouïes, prodigieuses,
des statuettes à faire frémir, des peintures à donner le frisson. Un bon
tableau, trois médiocres, quelques bronzes de chez Barbedienne,
trouveraient grâce; mais tout le reste!...
Pascal, horripilé, allait d'un objet à l'autre. Sous chaque bibelot il y
avait une étiquette et une devise; on lisait: A notre bon ami.--A
l'auteur de mon bonheur.--Souvenir d'une heureuse mère.--Gage de
reconnaissance, etc., etc...
Évidemment tous ces objets d'art étaient des dons, mais de qui? Le sujet
de la pendule était un Amour joufflu soufflant de tous ses poumons sur
un brasier. Au-dessous du Cupidon, on avait gravé au burin: «Ainsi sera
toujours notre flamme!...»
Le nouveau client de M. de Saint-Roch se perdait en conjectures.
Il était là, ébahi, devant cet Amour et cette flamme, lorsqu'une porte
s'ouvrit doucement et l'ambassadeur matrimonial lui-même parut sur le
seuil.
C'est un petit homme grassouillet, dodu et frais à faire plaisir. Les
lis et les roses que les parfumeurs vendent en petits pots
s'épanouissent sur sa joue scrupuleusement rasée. Sa bouche en coeur,
qui sourit comme un bouquet à Chloris, découvre un écrin de perles fines
et blanches, dernier mot de l'art du dentiste. Son oeil a la tendre
gaîté d'un madrigal.
Coquet, soigné, musqué, il exhale les plus pénétrantes senteurs. Fait-il
un mouvement, un geste, on dirait un sachet qu'on agite. Il a les grâces
juvéniles d'un berger de Watteau, et des précieusetés de poses à ravir
le coeur. Vestris l'eût aimé pour sa façon de cambrer la jambe, c'est
le dieu Menuet en personne.
Son gilet à transparents est un souvenir du premier empire. C'est lui
qui usera le dernier des habits bleu-barbeau, à boutons d'or ciselé, à
basques longues et effilées. Il a renoncé à la culotte courte, mais des
boucles de brillants ornent les fins escarpins de castor qui
emprisonnent ses gros pieds. Des manchettes de malines cachent à demi
ses mains potelées et poilues.
Il a la passion des bijoux. Toute sa personne resplendit et scintille
comme le ciel d'une nuit de décembre. Des bagues s'enfilent à tous ses
doigts. Ouvre-t-il son habit, on croit voir s'ouvrir la boutique d'un
orfèvre. Epingles, boutons, étincelles, constellent sa cravate, sa
chemise et son jabot. Des chaînes d'or tombent en triples cascades le
long des plis de son gilet. Il n'a jamais moins de trois montres sur
lui; leurs breloques formeraient un musée. Il ne porte pas de boucles
d'oreilles, mais sa perruque blonde et frisée est un poème.
Tel il apparut radieux sur le seuil du salon, et Pascal fut ébloui.
L'ambassadeur matrimonial ne sembla pas trop fier de l'effet qu'il
produisait. Sa vanité sur ce point doit être blasée. Mais comme la
surprise du nouveau client ressemblait fort à une timidité exagérée, il
entreprit de le rassurer. Aussi, est-ce d'une voix enchanteresse qu'il
modula ces simples paroles:
--Vous étiez, je le vois, monsieur, en contemplation devant mes pauvres
ex-voto.
--Ex-voto! répéta Pascal comme un écho.
--Si je me sers de cette expression, continua l'illustre négociateur,
c'est que je dois à la reconnaissance tous les objets que vous voyez
ici. C'est en pensant à moi que des mains amies ont brodé ces
fauteuils; ces bronzes, ces tableaux, sont pour moi les gages d'un
impérissable souvenir.
Pascal s'inclina. Les paroles lui manquaient pour peindre sa
stupéfaction.
--Aussi, continua l'ambassadeur matrimonial d'une voix attendrie, j'aime
à m'entourer de ces dons pieux. Ils sont mon trésor le plus cher, la
plus précieuse récompense de mes labeurs. Mais tout n'est pas ici, je
vous prie de le croire. J'ai sept autres salons encore, aussi encombrés
que celui-ci.
--Monsieur, dit Pascal, vous avez, je le vois, marié bien du monde.
--Le tiers de la France, à peu près, répondit M. de Saint-Roch d'un air
modeste. Beaucoup ne s'en doutent guère, beaucoup m'ont oublié.
--Est-ce possible?
--Cela est ainsi, du moins. Ah! monsieur, et l'attendrissement semblait
gagner l'ambassadeur, j'ai fait bien des ingrats! On a calomnié mes
intentions si pures, on m'a intenté des procès. Mais j'ai des arrêts et
jugements en ma faveur, par mes soins ils ont été imprimés, avec les
plaidoiries des dix avocats. J'ai des consultations qui confirment la
moralité et la légalité de mes actes! j'ai encore... Mais tous ces
présents que vous voyez ici ne sont-ils pas la plus éloquente des
plaidoiries, le panégyrique le plus glorieux...
--Monsieur, essaya Pascal, je n'ai jamais eu l'idée de contester...
--Heureusement, continua M. de Saint-Roch, il n'est pas que des ingrats
en ce monde. Tenez, ce petit groupe que vous voyez là m'a été ce matin
envoyé par un jeune ménage que j'ai marié l'an passé. Je dois ce tableau
à deux jeunes époux dont j'ai négocié l'union il y a quatre ans. Ah!
ceux-là me donnent bien de la satisfaction; ils en sont à leur cinquième
enfant, c'est une fille, et ils m'ont choisi pour parrain. Que de
couples ont gardé ma mémoire au fond de leur coeur! ils m'écrivent,
ils m'informent de tout ce qui leur arrive d'heureux..... Survient-il
une petite brouille dans le ménage, ils me prennent pour arbitre, et
j'ai bientôt rétabli la paix.
--Voilà des faits qui honorent un homme.
--Et une profession, monsieur. Ah! si les heures n'étaient pas si
courtes, je voudrais, après avoir allumé le flambeau de l'hyménée,
entretenir sa flamme toujours pure et brillante. Que faudrait-il pour
cela? Une maison d'assurance contre les querelles de ménage. Les époux
soumettraient leurs petits griefs à un jury composé de personnes des
deux sexes. Le jugement rendu, d'habiles négociateurs feraient entendre
raison à celui des époux qui serait dans son tort. Mais, pardon, j'abuse
de vos instants, monsieur; veuillez donc prendre la peine de passer dans
mon cabinet.
Et l'homme surprenant s'effaça devant Pascal, pour lui livrer passage,
avec la grâce flexible d'un professeur de maintien.
Le cabinet de M. de Saint-Roch ressemble à tous les laboratoires
d'affaires possibles. A la malpropreté, à la poussière près, un avoué
s'y croirait chez lui. Mais les valets du négociateur font la chasse aux
araignées, et essuient soigneusement le cuir doré des nombreux cartons
qui tapissent la pièce.
L'ambassadeur matrimonial daigna, de sa main, avancer un fauteuil à son
jeune client, et lui-même prit place devant un vaste bureau chargé de
papiers et de dossiers ornés de ficelles roses.
--Monsieur, dit alors Pascal, je suis venu vous trouver parce que je
désire me marier.
--Bien, monsieur, bien, très bien! répondit M. de Saint-Roch, voilà une
bonne pensée. Le mariage, monsieur, est la véritable fin de l'homme. Je
puis vous en parler, moi qui seul ai le droit de me dire son
rénovateur. Dieu et moi avons dit à l'homme: Prends une compagne. Et si
moi-même je ne suis pas père de famille, c'est que j'exerce un sacerdoce
trois fois saint. Je suis voué au célibat, comme le confesseur. Je porte
en moi trop de secrets pour ne pas redouter et fuir la présence d'une
femme aimée.
--Aussi ai-je toute confiance.
--Loyauté et discrétion, monsieur, voilà ma devise. Ah! vous avez mille
fois raison de vous adresser à moi. Comment se font, s'il vous plaît,
les mariages dans le monde? Je ne parle pas des exceptions. Ils se font
par hasard, par un ami, un parent, une simple connaissance. Les vieilles
femmes ordinairement ont la rage de marier les gens. Oh! les vieilles
femmes! Mais quelles garanties avez-vous, quel contrôle? Vous épousez de
confiance, les yeux fermés. Si vous êtes délicat, on exploite votre
délicatesse; on vous promettait des monts d'or, on ne vous donne rien.
Mais vous êtes engagé, une fausse honte vous retient, vous êtes furieux,
mais vous n'osez dire: Non.
Pascal fit un geste de dénégation.
--Oh! reprit M. de Saint-Roch, je sais qu'il y a des exceptions. Mais
enfin, chez moi, jamais de surprise, jamais de déception. Ce qui honore
mes actes, monsieur, ce qui les distingue, c'est que vous pouvez
toujours faire vérifier par votre notaire les pièces et documents que je
fournis; et cela, sans être engagé. Voilà d'où découle ma réputation
hors ligne...
--C'est fort bien, monsieur, interrompit Pascal, mais ne serait-il pas
temps d'en revenir à mon affaire?
--Nous y voici; mais je tenais, mon cher client, à vous donner ces
explications nécessaires.
Et sur ce, l'interrogatoire de Pascal commença. Nom, profession,
famille, demeure, fortune, caractère, détails intimes, le négociateur en
mariages n'oublia rien. Il prenait des notes, à mesure que le jeune
homme répondait. Lorsqu'il fut à bout de questions:
--Maintenant, mon cher client, dit-il, vous pouvez dormir tranquille,
nous trouverons chaussure à votre pied, et cela, avant longtemps.
--Comment, répondit Pascal surpris, avant longtemps; mais je croyais que
ce serait de suite...
--Oh! fit l'ambassadeur qui parut extrêmement choqué, comme vous y
allez! Ah! bouillante jeunesse, continua-t-il d'un ton badin, vous
croyez qu'un mariage se fait ainsi...
--Pardon, je supposais...
--Que j'avais là, dans un carton, une épouse à vous présenter? Mais
parlons sérieusement. Nous sommes aujourd'hui jeudi, revenez mercredi
prochain, je me serai occupé de vous.
M. de Saint-Roch se leva sur ces mots, l'audience était finie. A ce
moment, quatre coups frappés sur un timbre retentirent.
--Ah! fit l'ambassadeur, quelqu'un m'attend dans le salon rose.
--Alors, dit Pascal, à mercredi.
Et il se dirigea vers la porte. M. de Saint-Roch le retint.
--Pas par là, pas par là, dit-il. Peste! vous pourriez rencontrer
quelqu'un. On ne doit rencontrer personne chez moi, la maison est
disposée en conséquence. J'y recevrais vingt personnes à la fois, que
chacun se croirait seul. Par ici, venez.
Et, ouvrant une porte dissimulée par des cartons, il remit Pascal aux
mains d'un domestique, qui le conduisit, par un couloir assez obscur,
jusqu'à la rue.
Le soir même, Pascal racontait, sans omettre le plus léger détail, sa
visite au négociateur. Jamais récit n'eut plus grand succès. Mais ce
n'était là qu'un premier acte, et chacun engagea le jeune ingénieur à
pousser l'aventure. Lorilleux lui-même, que les exhortations
matrimoniales de l'ambassadeur avaient beaucoup réjoui, fut de cet avis.
Pascal fut donc fidèle au rendez-vous. Cette fois on le fit attendre
dans un salon vert-pomme, à la couleur près exactement semblable au
premier. Il n'eut pas le temps de s'impatienter. M. de Saint-Roch parut
presque aussitôt.
Mais combien cette seconde réception fut différente de la première!
Pascal fut accueilli comme un fils attendu avec impatience,
l'ambassadeur ne savait quelle fête lui faire.
--Eh bien! lui dit-il, j'ai pensé à vous. Ah! vous êtes un jeune homme
bien honnête, et je vous dois des félicitations: pourquoi tous mes
clients ne vous ressemblent-ils pas?
--Comment cela, en quoi?
--Eh! vous êtes trop modeste, mon cher enfant, vous m'avez caché une
partie de votre fortune. Que me disiez-vous donc, que votre père possède
dix mille livres de rentes et une étude qui vaut quarante mille francs?
Son étude vaut trente mille écus, et il a bien près de vingt mille
livres de rente. Sa seule ferme de Kerpris rapporte douze mille francs
par an. Il a près de Guingamp des bois magnifiques, et de superbes prés
le long du Trieux.
Jamais homme ne fut plus stupéfait que Pascal en écoutant ces détails.
Comment! un étranger connaissait mieux ses affaires que lui-même? D'où
diable M. de Saint-Roch tenait-il ces détails?
--Ce n'est pas tout, continua le fondateur de la profession
matrimoniale, vous annonciez une fortune personnelle de trois cent mille
francs; vous avez beaucoup mieux que cela. Le docteur Lorilleux dit
partout que vous avez le double, mais votre associé, M. Lantier, calcule
sur quatre cent cinquante mille francs.
--Morbleu! monsieur, dit Pascal, d'où savez-vous tout cela?
--Eh! eh! fit M. de Saint-Roch en riant, on est allé aux renseignements.
--Monsieur!
--N'allez-vous pas vous fâcher? Ah çà, croyez-vous donc que je marie les
gens sans savoir ce que je fais? Ce serait de belle besogne, vraiment!
Sachez que je n'ignore aucun détail de l'existence de mes clients. Je
sais toutes les particularités de votre vie mieux que votre meilleur
ami, le docteur Lorilleux. Ainsi, je pourrais vous dire ce que vous lui
avez caché: par exemple, pourquoi vous avez donné votre démission il y a
six ans.
--Oh! pour cela!...
--Eh! cher client, vous vous êtes retiré parce que vous deviez être
nommé en province, et qu'à aucun prix, à ce moment, vous ne vouliez
quitter Paris, à aucun prix! Certaine affaire de coeur...
Pascal devint cramoisi. Il eut presque peur.--«Ah çà, pensait-il, c'est
un sorcier, cet homme, ou un employé de la préfecture de police.» Il
regrettait fort sa démarche, et était bien près de se fâcher.
--Je sais que tout est fini depuis longtemps, ajouta M. de Saint-Roch.
D'ailleurs, soyez sans inquiétude; ma maison, je vous l'ai dit, est un
confessionnal. Effrayé de l'immense responsabilité qui pèse sur moi,
jamais, par discrétion, je n'ai formé aucun élève. J'emporterai mes
secrets au tombeau; cabinet, titres, notes, correspondances, tout mourra
avec moi, et alors, la profession matrimoniale retombera dans l'enfance
et la déconsidération.
Il prononça ces dernières paroles d'une voix émue, sa figure fardée
exprimait une douleur profonde. Pascal ne savait s'il devait rire ou se
mettre en colère. Était-ce un charlatan ou un homme convaincu? «--Quel
comédien!» pensa le jeune homme. Peu à peu cependant le sourire habituel
revint sur les lèvres de l'homme singulier.
--Maintenant, parlons de vous, dit-il. Vous êtes jeune, joli garçon,
spirituel, riche, vous êtes très facile à marier, l'affaire sera vite
faite. Répondez-moi comme à votre confesseur: Vous mariez-vous par
spéculation, voulez-vous beaucoup d'argent?
--L'argent est une belle chose, je ne le méprise pas, mais je veux aimer
la femme que j'épouserai.
--Eh bien! vous êtes dans le vrai. Parfois, je suis forcé de me prêter à
des spéculations, mais cela me fâche toujours. Ainsi, nous disons une
fortune qui réponde à la vôtre, une femme que vous puissiez aimer.
--Vous l'avez dit.
M. de Saint-Roch se leva, et, prenant un énorme registre, l'ouvrit sur
son bureau.
--J'ai là, dit-il en frappant sur le registre, là, les plus riches
fortunes de France et des divers pays, toujours avec titres à l'appui.
Pascal s'avança pour jeter un coup d'oeil sur ce répertoire de toutes
les héritières de l'Europe.
--Oh! vous pouvez regarder, dit l'ambassadeur, vous n'y comprendrez
rien. Tous mes registres sont écrits en caractères hiéroglyphiques, et
seul j'en ai la clef.
Tout en parlant, il feuilletait son registre:
--Quinze cent mille francs, c'est trop. Cent mille francs, pas assez.
Là, il faut être noble, baron au moins; ici, on veut un militaire; il y
a des parents singuliers! Ah! voici, peut-être: un million comptant,
une veuve, cinquante-trois ans...
--Bien obligé.
--Cherchons encore. Ici, on désire que le mari continue à gérer une
fabrique. Cette demoiselle exige que l'homme qu'elle prendra ne fume
pas; des exigences et pas de dot! Cette autre n'épousera qu'un blond, et
vous êtes brun; belle fortune pourtant. Ah! une de mes meilleures
clientes, elle s'est remariée trois fois, toujours par mes soins:
vingt-neuf ans, cinq enfants...
--Passons...
--Voici peut-être votre affaire: deux cent mille francs, dix-huit ans,
excellente éducation, parents honorables...
--Cela pourrait aller.
--D'autant que je vous donne le chiffre du comptant. Il y a de belles
espérances, très belles, superbes. La mère est âgée, sa santé est
déplorable, vous comprenez.... et toute la fortune est de son côté.
Quant à la jeune fille, elle est très jolie, ma foi! grande, bien faite,
blonde. S'il faut tout dire, je lui crois un caractère inégal, les
domestiques ne restent jamais plus de deux mois dans cette maison-là.
--Diable!
--Oui, quand on se marie, c'est pour plus longtemps. Les parents
exigeront que leur gendre demeure avec eux...
--Alors, merci. Puis, je dois vous l'avouer, je n'aime pas les blondes.
--Fort bien! Et M. de Saint-Roch continua sa revue. Ah! pour le coup,
s'écria-t-il, nous y voici. La demoiselle est charmante, oui, charmante,
et brune. Elle a vingt ans, et n'est jamais allée en pension. Excellente
éducation cependant, la mère est un peu rigoriste. La jeune personne a
le meilleur caractère, elle est aimable, vive, enjouée, un peu enfant
peut-être; mais elle n'est pas coquette et sait tenir une maison. Le
père est un ancien fabricant de Roubaix, retiré depuis trois ans, un
brave et excellent homme, nullement taquin. Grande fortune, ma foi! en
immeubles, s'il vous plaît, bien près d'un million. Ils donneront cent
mille écus.
--Arrêtons-nous, dit Pascal, il me semble difficile de trouver mieux.
--N'est-ce pas? Certainement la demoiselle vous plaira. Par exemple, je
ne puis vous garantir, à cinquante mille francs près, le chiffre de la
dot. Le père est un peu serré.
--Peu importe, je vous ai dit mes prétentions. Je ne suis pas exigeant.
Et maintenant, quel est le nom de cette jeune fille, quand la verrai-je?
--Patience, vous saurez son nom quand il le faudra; on ne tardera pas à
vous présenter. Il ne nous reste plus qu'une formalité à remplir, la
plus simple au monde.
M. de Saint-Roch présenta alors un petit papier à son nouveau client, en
le priant de vouloir bien le signer.
Pascal s'y engageait à compter à l'ambassadeur matrimonial cinq pour
cent sur la dot, le lendemain de son mariage avec mademoiselle...
Le nom était en blanc.
--«Voilà le fond du sac, pensa Pascal. Dois-je signer? Bah! je ne crois
pas que cette signature puisse jamais me coûter un centime.» Et, de sa
plus belle écriture, il traça son nom au bas du papier.
M. de Saint-Roch prit la plume à son tour. Il mit sa signature à côté de
celle de Pascal. Puis, dans le blanc laissé à la place du nom de la
jeune fille, il écrivit: Antoinette Gerbeau.
--Antoinette, dit Pascal. Ce nom me plaît assez.
--C'est d'un heureux augure, répondit gracieusement M. de Saint-Roch;
vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Il mit ensuite son client à la porte avec les mêmes précautions que la
première fois.
Les détails de cette seconde entrevue égayèrent encore beaucoup les amis
du jeune ingénieur, sauf vers la fin. L'épisode du papier à signer leur
parut inconvenant. L'homme d'affaires en cela perçait trop sous l'habit
bleu-barbeau du commis-voyageur de l'hymen. Presque tous affirmèrent
qu'ils n'auraient certes pas oublié leur signature dans ce mystérieux
laboratoire, et ils déclarèrent que M. de Saint-Roch n'aurait pas leur
pratique.
Lorilleux profita de ces dispositions pour en revenir à ses moutons et
répéter, avec plus d'assurance, que jamais l'ambassadeur matrimonial
n'avait marié personne. On partagea son avis, et on l'engagea, puisqu'il
était toujours décidé à prendre femme, à s'adresser ailleurs.