Des matins ressemblèrent au commencement du monde lorsque Adam et Ève,
dont la jeunesse était une enfance, se promenaient par les allées du
paradis terrestre telles que les virent les vieux imagiers. Il y avait
assez d’eau dans le Tigre et dans l’Euphrate pour que le sable fût
toujours humide et qu’il n’y eût jamais aux branches des arbres une
seule feuille desséchée. Tout était neuf. Ils n’étaient pas près encore
de ce sommet du haut duquel on commence à distinguer au lointain la
pierre du sépulcre.
Un chevrier passait dans la rue en jouant du flageolet. L’arbre de la
cour était fier de chacun des moineaux qui chantaient parmi ses
feuilles. De bonne heure le jour pénétrait dans la chambre comme un
voyageur qui toute la nuit a marché pour ne pas être en retard.
C’étaient des matins comme il n’y en a qu’au commencement d’une vie,
soit que l’on se réveille enfant dans un lit où l’on trouve à force d’y
appuyer son regard aux fleurs du papier des murs et de la cretonne des
rideaux des figures de bêtes et d’hommes bizarres, soit que vers la
vingt-cinquième année on retienne son souffle pour ne point troubler le
sommeil de celle que l’on aime. Il faisait frais, à penser à l’eau
glacée des sources dans les bois; il faisait clair, à vouloir s’en aller
vers des pays où toujours le soleil resterait à peine au-dessus de la
ligne de l’horizon.
Ils partaient ensemble vers la tâche d’où leur effort devait faire
monter le pain de chaque jour. Les rues à huit heures et demie du matin
n’étaient pas encore desséchées par la chaleur. Sur les trottoirs l’eau
dont les commerçants venaient à pleins seaux ou à l’aide de minces
tuyaux de caoutchouc d’arroser leurs devantures, continuait de se
répandre. Les pardessus, les fourrures étaient loin. Ce n’étaient plus
que chapeaux de paille, qu’ombrelles. Des ouvrières s’en allaient, riant
et se donnant le bras, et trouvaient le temps de s’arrêter devant des
vitrines de magasins de modes, pour regarder en connaisseuses des jupes,
des corsages, de fines chemises. De pauvres femmes s’en allaient aussi
vêtues de noir en toutes saisons avec des sacs en forme de réticules
qu’elles-mêmes avaient cousus et d’où sortait le goulot d’une bouteille.
On pouvait être sûr qu’elles s’acheminaient,--veuves, vieilles filles
sans fortune,--vers une maison de banque où elles déjeuneraient à midi
du ragoût et du verre de vin coupé d’eau qu’elles emportaient dans ces
sacs. D’un seul coup d’œil ils embrassaient le square de la Trinité avec
ses arbres, ses pelouses, son bassin où l’eau ne coule pas toujours.
Beaucoup de ceux qui descendaient vers le centre de Paris levaient les
yeux par habitude vers l’horloge de l’église; l’heure n’est pas la même
dans tous les quartiers. Lorsqu’ils étaient en avance Jeanne et Vaneau
s’asseyaient sur un banc. Elle disait:
--Quand j’étais petite maman m’a souvent amenée jouer ici. Je me
rappelle que j’avais peur du garde à cause de son habit vert et de ses
moustaches blanches.
Il ne s’agissait plus d’avoir peur du garde. D’ailleurs ce n’était plus
le même; mais son successeur avait dû hériter de lui en même temps que
le square son habit vert et ses moustaches blanches.
De neuf heures du matin à six heures du soir la vie consistait à
transcrire des noms et des chiffres en faisant le moins possible
d’erreurs. C’étaient de gros registres à lourdes couvertures qu’une
femme n’aurait pas eu la force de soulever, des boîtes remplies de
fiches multicolores qui constituaient tout un répertoire et dont il
fallait connaître le classement sous peine de s’y perdre en de vaines
recherches. Des guichets se succédaient tous pareils, mais qu’il n’était
pas permis de confondre puisque chacun portait son numéro en évidence
dans un rectangle de cuivre. De longues salles renfermaient trois
rangées de tables à chacune desquelles deux employées que l’on appelait
toutes des «dames» étaient assises l’une en face de l’autre. Jusque sous
les combles les différents services étaient répartis par étages.
L’escalier A conduisait à la direction, l’escalier B à la bourse.
Dès neuf heures et demie lorsque chacun avait attaqué son travail
personne ne pensait plus à ce qui se passait au dehors. N’ayant plus
souci que de la maison qui les faisait vivre ils voulaient lui prouver
par leur application à la besogne journalière leur dévouement.
On voyait des hommes à cheveux blancs à côté d’adolescents dont la
moustache n’allait pas tarder à paraître, des petites jeunes
filles--quelques-unes avec leurs jupes courtes n’étaient que des gamines
bien qu’elles eussent droit comme les autres au titre de «dames»,--en
face de mères de famille grisonnantes; leurs maris ne gagnaient pas
assez et elles avaient eu de la chance, disaient-elles, que cette maison
eût bien voulu les prendre; mais avec des recommandations on arrive à
tout. Entre ces deux âges extrêmes les autres employés s’échelonnaient.
Ils venaient des quatre coins de la France, logeaient aux quatre coins
de Paris, plusieurs dans la banlieue, avec l’ennui des trains à prendre
mais ils profitaient affirmaient-ils, de leurs dimanches. Vaneau ne les
entendait point parler des pays où ils étaient nés: ils avaient assez à
faire de s’occuper de leur vie présente avec une femme et des enfants.
Ils étaient une vingtaine, hommes et «dames», séparés des autres par une
cloison à hauteur de poitrine. Les tables se touchaient et presque les
mains et les visages; les pieds quelquefois sous les tables se
rencontraient. Tous avaient conscience de l’importance du moindre de
leurs actes. Chauvin le plus ancien et le plus âgé ne se faisait pas
faute de dire:
--Si je venais à manquer ce n’est pas deux employés qui pourraient
abattre l’ouvrage que je fais à moi tout seul.
Il n’avait qu’indifférence méprisante pour les femmes,--ce n’est pas lui
qui eût dit «les dames!»--qui ne faisaient que bavarder, rire et voler
le peu d’argent que leur donnait l’administration. Elles auraient mieux
fait de rester chez elles à éplucher des légumes, à repriser des bas.
Aubert faisait la leçon aux nouveaux venus:
--Tout ce que l’on vous fait faire ici a sa raison d’être. L’omission du
plus petit détail peut amener de graves erreurs.
Quant à ces «dames» il y en avait de drapées dans leur dignité de mères
de famille; de pieuses qu’un mot inattendu faisait rougir; de rieuses
qui n’étaient pas fâchées d’être débarrassées du matin au soir de leurs
maris et ne pensaient dès qu’elles étaient dans la rue qu’à s’amuser
tant que l’heure de rentrer au logis n’avait pas sonné; deux ou trois
jeunes filles qui au contraire désiraient se marier pour être enfin chez
elles.
Il y avait aussi le garçon de bureau qui chaque matin magnifiquement
vêtu d’une longue blouse blanche faisait avec tranquillité son petit
ménage quotidien: il arrosait, balayait puis époussetait en fumant une
cigarette. C’était un sage dont la vie s’écoulait comme une calme
rivière entre des berges fleuries. Rentrer chez lui tous les soirs,
trouver sa femme et ses quatre enfants qui l’attendaient, se contenter
d’une soupe suffisait à son bonheur. La journée durant rien de ce qui
touchait aux joies et aux inquiétudes des employés ne lui était
étranger: il s’associait à tous leurs sentiments avec simplicité. Il en
avait vu de plus dures. Vingt années durant il avait travaillé dans la
boulangerie. Les ouvriers s’y font de bonnes journées ou pour mieux dire
de bonnes nuits, mais ils s’y fatiguent vite et n’ont pas toujours du
travail. Tandis qu’ici, s’il ne gagnait après neuf ans de présence que
dix-sept cents francs, il pouvait rester assis une partie de la journée
et à moins de gravement mécontenter son chef il était sûr d’y trouver
toujours sa vie. Il en arrivait même à ne pas admettre qu’on le
dérangeât lorsqu’il était assis. Ce ne sont pas seulement les gens des
campagnes qui estiment que ce sont là de belles situations. A Paris il
ne manque pas de gens qui les recherchent, mais tout le monde n’a point
les capacités requises pour faire un garçon de bureau. Certainement on
entend dire que les recommandations y sont pour quelque chose, mais ce
ne sont que mensonges colportés par des jaloux et de mauvaises langues.
Vers dix heures la maison commençait à vivre.
Des clients circulaient, s’arrêtaient aux guichets ou pour écrire
s’asseyaient sur des bancs qui entourent de solides tables munies
d’encriers, de porte-plumes, de buvards que l’on renouvelle souvent. Des
paysans venus de Seine-et-Marne pour toucher des coupons demandaient des
renseignements à un garçon nu-tête dont le métier est de se promener de
long en large les mains derrière le dos. Des hommes coiffés de
hauts-de-forme passaient en faisant tournoyer leur canne, le cigare aux
lèvres. Des femmes portaient de précieux réticules d’où pas un goulot de
petite bouteille ne sortait, des chiens les suivaient qui aboyaient. Des
garçons d’autres maisons de banque tous coiffés en amiraux étaient là
comme chez eux. C’étaient aussi les appels irritants de tous les petits
téléphones installés dans chaque service, des tintements de louis, la
voix d’un guichetier qui appelait par numéro d’ordre les clients.
L’heure du déjeuner était vite arrivée puisque dès onze heures on en
voyait partir qui n’attendaient pas d’être dans la rue pour allumer une
cigarette. Mais midi était l’heure la plus importante. Aubert dont la
femme travaillait au sous-sol descendait. Des réchauds à gaz sont
installés le long des murs; toutes, jeunes filles, jeunes et vieilles
femmes, y font chauffer le ragoût cuit d’hier soir. Trois minutes après
Aubert remontait tenant une assiette fumante et débarrassant sa table de
travail qu’il recouvrait en guise de nappe d’un journal de la veille, se
mettait en devoir de manger là même où tout à l’heure il écrivait. Des
garçons vêtus de bleu rentraient avec à chaque main une manette
d’assiettes. Quelques employés allaient eux-mêmes nu-tête chercher leur
repas pour économiser un pourboire, dans les gargotes environnantes.
Les matinées de lundis ils se mettaient au travail avec moins d’ardeur
parce que le souvenir du dimanche était encore vivant. Tous étaient un
peu découragés à la pensée que pour se lever tard comme hier, aller et
venir chez soi sans se presser, sortir l’après-midi comme des rentiers,
il leur faudrait attendre six jours. Le samedi au contraire il semblait
qu’ils n’eussent qu’à étendre le bras pour refermer la main sur le
bonheur du dimanche. Ils écrivaient avec plus de fièvre et
s’interpellaient comme dans l’attente d’un grand événement qui n’allait
pas tarder à se produire.
Cette vie Vaneau la vivait comme les autres mais avec le ferme espoir
d’arriver à une brillante situation. Où? Il n’eût pas su le dire. Sans
doute depuis presque deux ans qu’il était à Paris il n’avait fait que
peu de progrès, mais personne n’ignore que les débuts sont difficiles.
Il lui suffisait de constater qu’il maniait avec plus d’aisance le vers
traditionnel et il songeait:
--Le reste viendra par la suite, inévitablement.
Il fit la connaissance de Dominique dont la table était proche de la
sienne. Dix ans auparavant Dominique était sorti d’un village de la
Haute-Vienne avec l’idée lui aussi de devenir célèbre. Il aimait
Lamartine et Musset, récitait des strophes du _Lac_, des tirades de _la
Nuit de Mai_, et répétait souvent en esquissant le geste:
Ah! frappe-toi le cœur: c’est là qu’est le génie!
mais à voix basse pour que personne autre que Vaneau ne pût l’entendre.
Il se flattait d’avoir écrit quelques poèmes mélancoliques mais la
fortune ne s’était pas décidée à frapper à la porte de la mansarde où il
vivait dans un hôtel meublé, seul. Dès son arrivée à Paris happé par la
vie quotidienne il n’avait trouvé ni le temps ni la force de réagir.
Depuis dix ans il faisait la même besogne de neuf heures du matin à six
heures du soir, il continuerait jusqu’au moment de mourir. Déraciné il
ne songeait même pas à rentrer dans son village natal. Qu’y eût-il fait?
Il n’avait jamais pioché ni bêché ni labouré. Tout au plus aurait-il pu
scier du bois; et encore au bout d’une demi-heure les bras lui
seraient-ils tombés de fatigue. Ses vêtements étaient râpés. Il ne
possédait qu’un pardessus pour la semaine et le dimanche, pour les
grands froids et les premières tiédeurs du printemps. Il hésitait des
mois entiers devant un ressemelage et frémissait à la pensée d’acheter
un chapeau. Peut-être aurait-il pu trouver parmi les «dames» qui
travaillaient non loin de lui quelque demoiselle de trente ans comme lui
sans fortune et sans avenir à qui la solitude pesait aussi. Mais il ne
tenait pas à avoir charge de famille: il préférait sa liberté. Il ne
rentrait dans sa mansarde que pour se coucher, s’attardant jusqu’à huit
heures du soir chez des marchands de vins qui moyennant six sous vous
laissent le temps nécessaire pour boire votre absinthe dans un coin
sombre. Dominique croyait à la vertu de l’absinthe: Musset en buvait.
Tout de suite ils fraternisèrent. Vaneau fut heureux de le connaître:
c’était le premier poète avec qui il fût en contact. Il ne manque pas de
jeunes hommes qui dès leur seizième année élevés dans les lycées de
Paris où l’on apprend à discuter de tous les systèmes philosophiques et
de toutes les formules d’art, libres d’aller à des conférences, à des
concerts, ne peuvent que désirer à leur tour d’être des philosophes, des
artistes. Ils se réunissent, partent à vingt ans solidement armés
au-devant de la gloire à laquelle ils feront rendre gorge. Il n’en
allait pas ainsi pour Vaneau. Ces groupes, s’il les eût connus, il
n’aurait eu pour eux qu’indifférence. Il n’avait pas l’habitude des
gestes éperdus à l’adresse de la foule.
Presque toujours Jeanne partait le soir avant lui. Quand il rentrait il
la trouvait déjà déshabillée, en peignoir, occupée à la cuisine. Le
temps était passé des absinthes dans les cafés. La gorge sèche il buvait
un verre de vin, troquait contre des pantoufles ses souliers, tout de
suite s’installait à son autre table de travail dans le tiroir de
laquelle il prenait avec du papier à brouillons le carnet sur lequel
aussitôt écrits ils recopiait ses vers. La fenêtre grande ouverte sur
l’arbre de la cour, il faisait assez chaud pour qu’il pût rester en bras
de chemise. Si les autres avaient oublié leur pays il ne pouvait point à
cette heure du soir ne pas penser au sien pour chanter le retour des
chèvres et les pâtres qui font des gestes vers le soleil mourant à
l’horizon. Jeanne n’aimait point qu’il passât son temps à écrire. Elle
lui disait:
--Tu es fou! A quoi cela te sert-il?
Il aurait pu la traiter de femme de peu de foi, lui répondre:
--Laisse-moi travailler dans l’ombre jusqu’au jour où de mon front
jaillira la lumière.
Il la laissait dire. Elle n’insistait point. Même elle souriait. Il
essayait de la convertir. Dès qu’il avait trouvé le quatorzième vers de
son sonnet il fallait qu’il se levât et vînt le lui lire. Elle écoutait
d’une oreille distraite, occupée à surveiller ses légumes qui achevaient
de cuire dans l’eau bouillante. Après elle raccommodait le linge. Pour
ne pas avoir à la fin du mois des frais de blanchissage trop élevés elle
savonnait et repassait elle-même les pièces de peu d’importance: bas,
chaussettes, mouchoirs.
Les premiers dimanches ils allèrent à Grenelle. C’était une boutique
peinte en rouge sombre au-dessus de laquelle s’élevaient deux étages
dont la façade de plâtre gris s’écaillait, à moitié masquée par des
persiennes ouvertes. Ce n’était plus la salle coquette de «là-bas», avec
son buffet et son comptoir en acajou, ses glaces, ses tables de marbre.
Sans doute les ouvriers, les cochers peuvent dépenser beaucoup d’argent
à chacun de leurs repas, même entre leurs repas, mais venaient-ils ici
en nombre suffisant? Lavaud voulait paraître enchanté:
--Les dimanches, expliquait-il, c’est la même chose partout, à Grenelle
comme ailleurs. Les clients restent chez eux ou bien ils s’en vont à la
campagne.
Hélas! Il était allé leur faire signe à la campagne: presque tous
avaient passé allant au _Pas-de-la-Mule_. C’était une grande pitié. Que
de fois Vaneau l’avait entendu dire:
--Sitôt que les affaires auront repris et que nous aurons quelques sous
nous irons nous installer dans les environs de Paris à la campagne, et
Jeanne avec nous si elle n’est pas encore mariée. Tu auras une situation
et tu viendras nous voir avec ta femme car toi tu seras sûrement marié.
Un jeune homme ne peut pas vivre seul.
A cinquante ans Lavaud devait se contenter d’un rêve. Aujourd’hui il
végétait dans cette boutique sans élégance, étant de ceux sur qui pèse
le destin et qui finissent par s’y habituer. Jeanne avait beau
interroger sa mère; ce n’étaient que réponses vagues:
--Mais oui: ça marche mieux que nous ne l’espérions. Seulement pour les
deux cents francs que nous vous avions promis...
--Mais, maman, ni Louis ni moi nous ne pensons à vous les réclamer! Nous
voudrions vous savoir heureux. C’est tout.
--Oui! Oui! Ne t’inquiète pas!
Lavaud se morfondait sans l’avouer. Chaque quartier de Paris est comme
une ville. Quitter l’Opéra pour Grenelle c’est s’expatrier. Les Halles
lui manquaient avec leur tumulte de chaque matin. Il devenait morne à en
oublier ses queues de mots dont il était toujours le premier à rire d’un
bon rire, qui secouait son gros ventre. Maintenant il mangeait des radis
sans dire:
--Le radis cale les joues.
Ainsi se développaient quatre vies parallèles suivant la ligne d’un
travail ingrat qu’il fallait chaque jour reprendre. Mais Jeanne et
Vaneau ne faisaient que de commencer; ils reprenaient pour leur compte
ce rêve de pouvoir vivre un jour dans une petite ville que la proximité
de Paris fait trouver délicieuse. Jeanne en vraie Parisienne refusait de
«s’enterrer» dans un «trou» de province. Mais elle eût aimé un bourg
coquet de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne. On y voit une rivière qui
n’a pas besoin d’être endiguée entre des quais et qui fait tourner en
passant la roue d’un moulin pour rendre service; une rue qui est la
grand’rue bordée de maisons qui n’ont guère changé depuis deux siècles.
Les premiers arbres d’une forêt s’approchent des dernières maisons pour
lier connaissance avec les hommes. Ils vivraient dans une maisonnette
entourée d’un jardin. Sur la terre il n’y aurait pas de bonheur plus
complet.
Ils perdirent l’habitude d’aller à Grenelle chaque dimanche parce que ce
jour-là seulement ils pouvaient déjeuner seuls en tête-à-tête. De moins
en moins lorsqu’ils les voyaient arriver les Lavaud leur sautaient au
cou. Sans doute aimaient-ils leurs fille et gendre mais les nécessités
de la vie sont terribles et cela faisait le dimanche quatre repas de
plus qui ne mettaient pas un centime dans la caisse. Jeanne dit:
--Moi je connais maman. Elle ne pense qu’à elle. Je ne lui en fais pas
un reproche mais maintenant que je suis mariée elle n’en demande pas
plus. Elle est tranquille de ce côté.
Et Vaneau:
--Je crois que ton père ne tient pas tant que ça à nous voir. Il ne nous
en veut pas mais il me semble que nous lui ferons plaisir en ne
multipliant pas nos visites.
Ils sortaient ensemble l’après-midi.
Ce n’étaient plus pour Vaneau les dimanches d’autrefois qu’il attendait
pendant des semaines puisque avec Lucie chaque semaine n’amenait pas
comme récompense son dimanche. Ce n’était plus une jeune fille entourée
de mystère qui lui donnait le bras: c’était sa femme, jeune, jolie mais
qu’il n’aimait pas avec la même inquiétude. Ils allaient à pied
jusqu’aux fortifications peuplées de gamins qui cherchaient à se
débarrasser de leurs cerfs-volants ou par l’omnibus au Jardin des
Plantes où ils regardaient beaucoup plus les animaux que les fleurs et
que les arbres. Ils traversaient ensemble des jardins publics où tous
les bancs sont occupés, suivaient des avenues où jamais la poussière ne
manque. En Août l’avenue de l’Opéra était presque déserte; les
boulevards n’étaient pas encombrés. Paris était toujours peuplé des
milliers de travailleurs que la vie attache aux ateliers, aux magasins,
aux bureaux. Mais on voyait que tous les oisifs s’étaient enfuis aux
quatre coins de la France sous l’ombre des arbres, près de la fraîcheur
de l’eau. Vers six heures du soir Jeanne et Vaneau s’installaient à la
terrasse d’un café. C’était leur plus grosse dépense de toute la
semaine.