Comme le jour de son arrivée il s’éloigna des grands boulevards qui se
ressemblent en toute saison. A grands pas le col de son pardessus
relevé, les mains dans les poches, il montait vers Montmartre dans
l’ombre, dans la brume qui est la respiration de l’automne. Là-haut
devant le Sacré-Cœur, le vent soufflait si fort que Vaneau s’étonnait
presque qu’il n’éteignît point toutes les lumières; car il pensait aux
vieux réverbères de chez lui qui ne peuvent résister à la moindre
rafale. Il eût été heureux que la nuit complète se fît sur Paris.
Chacune de ces lumières derrière les fenêtres était le point autour
duquel des vies humaines allaient jusqu’au bon sommeil se reposer.
Vaneau n’avait pas de lampe à lui. Dans la nuit il songeait:
--Je ne suis pas exigeant. Plus tard, une mansarde me suffira, percée
d’une fenêtre ou d’une simple lucarne; j’y serai bien pour entendre
tomber la pluie et passer le vent. J’y vivrai ma vie et je n’abaisserai
point mes regards vers les étages inférieurs où les jeunes filles riches
jouent du piano.
Il y a de ces contradictions dans l’âme de Vaneau. Tantôt il pense à
quelque puissant protecteur qui le sortira d’un seul coup de
l’obscurité; tantôt il ne peut se concevoir que travaillant tard dans la
nuit loin des vains bruits des réjouissances publiques, en quelque
chambre juchée au dernier étage d’une maison.
D’autres soirs il s’enfonçait dans des quartiers pas très éloignés du
centre de Paris où tout était nouveau pour lui. Les maisons de chaque
côté des rues se rapprochaient tellement qu’elles réduisaient les rues à
n’être plus que des ruelles. Mais il y faisait doux; on y sentait à
peine le vent. De grosses barres de fer qu’il eût fallu des heures pour
limer protégeaient contre les attaques nocturnes des intérieurs de
gargotes peintes en rouge. De vieux paletots étaient pendus par le col
au fond de boutiques obscures où fumait une lampe sans abat-jour. Il
respirait des odeurs de pommes de terre frites, de châtaignes grillées.
Çà et là des devantures de bars éclataient de lumières. Debout devant le
zinc bosselé des hommes secouaient à coups de cuiller dans des verres
épais des absinthes trop vertes. Parfois un omnibus qui connaissait son
chemin roulait sur les pavés inégaux. Des femmes, des hommes sortant
d’ateliers où les journées paraissent longues se précipitaient hors du
quartier de leur travail pour gagner à pied un quartier semblable où les
attendaient la soupe et le sommeil.
* * * * *
Les après-midi des dimanches étaient d’une hautaine mélancolie. Vaneau
s’en allait d’abord libre, fier, avec une âme qui claquait comme un
drapeau le jour du départ pour la victoire. Ce n’étaient plus les deux
courtes heures d’un soir de semaine. Il avait à ses ordres une journée
entière. Tout seul il marchait à la rencontre de l’aventure.
Elle pouvait être partout à la fois. Il eût voulu se trouver en même
temps sur plusieurs points de Paris. Car s’il se souvenait de tournants
de rues, de passages obscurs où il avait aperçu de belles filles, il
voyait au même instant une jolie femme,--peut-être une jeune ouvrière,
qui lourde de sa propre solitude marchait elle aussi sans doute à la
rencontre de l’aventure. Il la rattrapait, ralentissait le pas au moment
de la dépasser, mais n’osait point si peu que ce fût se retourner pour
la dévisager de biais; il eût fallu qu’elle-même le hélât ou le retînt
par la manche de son pardessus.
Ce n’était pas seulement par les rues qu’il la cherchait. Il pouvait la
trouver à Notre-Dame, dans l’ombre des nefs où il errait, les mains
derrière le dos, tressaillant lorsque le Psalmiste demandait aux
montagnes: «Pourquoi avez-vous bondi comme des béliers?» et aux
collines: «Et vous, comme les agneaux fils des brebis?» Il regardait les
grandes orgues suspendues entre ciel et terre. Leurs tuyaux d’étain
luisants étaient rangés comme une armée en ordre de bataille. Aux vêpres
de Noël, quand un pâle soleil filtrant à travers la grande rosace
s’enrichissait de teintes multicolores ou qu’il faisait tout à fait
sombre, c’étaient de vieux airs que jouaient flûtes et nasard:
Nous voici dans la ville où naquit autrefois
Le Roi le plus puissant et le plus saint des rois.
Les bergers, hommes des champs, laissaient leurs tentes et leurs huttes
pour obéir à la voix des anges qui chantaient en plein ciel, protégés
contre le froid de la nuit par le duvet de leurs ailes. Les Rois Mages,
maîtres de pays fabuleux où courent les licornes, partaient de leurs
palais pour suivre la belle étoile toute dorée au milieu de l’azur; et
ils s’agenouillaient sur le seuil d’une étable où demeurent un âne et un
bœuf. Un Noël lorrain dansant et grave déchirait le voile qui nous cache
les anciens temps alors que les paysans, lanternes allumées, enfonçaient
dans la neige leurs sabots grossiers et que le son des cornemuses se
mariait vers minuit à la voix des cloches. Puis sous ces voûtes
gothiques la Toccata en ré mineur, les cinq claviers couplés et toutes
les anches «dehors», se dressait presque d’un seul coup, formidable,
comme un autre monument qui eût fait éclater les vitraux et craquer les
murs de la cathédrale, tandis que dans les mondes inconnus tressaillait
l’âme de Jean-Sébastien Bach.
Il pouvait la trouver à Saint-Séverin où il semble que l’on voie encore
le moyen âge frôler les murs et les piliers humides pour s’agenouiller
sous les voûtes basses, sur les dalles dures. Elle serait comme lui
venue rêver d’après-midi de Novembre où, fatigué de marcher sur des
routes que balaye le vent, on se réfugie à l’heure des vêpres dans une
vieille église. La fabrique n’est pas assez riche pour qu’il y ait
partout des bougies allumées. On s’arrête près du porche et--l’église
est si petite!--pas loin du chœur. Les cyprès du cimetière qui l’entoure
de ses croix et de ses pierres agitent sur ses vitraux l’ombre de leurs
branches. Et le village avec ses barrières et ses murs entoure le
cimetière et l’église; à cette heure qui amène le crépuscule il paraît
mort. Si quelques bougies sont allumées dans le chœur pas une maison
n’est encore éclairée. C’est l’époque où l’on abandonne les vastes
espoirs: l’année a été bonne. On ne fait pas encore de projets pour le
printemps prochain, et tous, jeunes et vieux, se reposent au coin du
feu, la tête libre, les bras fatigués.
Et Vaneau songeait à des vêpres idéales dans des cathédrales de
province. Des villes gothiques pareillement ensevelies dans les brumes
se recueillaient à la sonnerie des cloches; hommes et femmes
s’acheminaient vers les nefs obscures éclairées de bougies. Le vieil
organiste montait l’escalier en colimaçon qui débouche sur la
soufflerie. Il accrochait à la patère du buffet chapeau et manteau puis,
religieusement, à la fois de la main droite et de la main gauche tirait
ses registres. Pour fêter l’entrée de l’officiant précédé des enfants de
chœur, d’un coup de pédale de combinaison il assemblait ses trois
claviers, et c’était sous les voûtes l’éploiement d’une marche
triomphale pendant que dans les rues soufflait le vent d’automne. Puis
il répondait aux psaumes par des ébauches de fugues en mineur. Assis sur
les chaises et sur les bancs, le peuple des assistants suivait des yeux
dans ses psautiers les versets écrits en latin, et des oreilles la
mélodie écrite en une musique dont les inflexions le ravissaient d’aise.
Dehors le vent continuait de souffler; les arbres des prés et des bois
et les cyprès du cimetière s’associaient à la première tristesse du
crépuscule. Mais le chœur illuminé était le havre où les âmes
mélancoliques trouvaient la joie de revivre. Et, quand les jeux de fond
de huit et seize pieds faisaient entendre un grave _Tantum ergo_
allemand, c’était comme si la grande certitude de la foi eût battu des
ailes au-dessus des têtes inclinées.
Il pouvait la trouver sur les quais. Elle y chercherait comme lui des
livres brisés ou à jamais neufs dans lesquels des poètes illustres ou
inconnus avaient voulu rendre sensibles leurs enthousiasmes ou leur
mélancolie. Il y serait question des prés et des bois, des villages et
des petites villes, de la lune sur les saules et du soleil sur les
moissons et surtout de l’amour. Tout de suite devinant qu’il était lui
aussi poète elle lui ouvrirait les bras en disant:
--C’est vous que j’aime, venez!
Il pouvait la trouver dans la grande salle d’un musée dont les murs
n’existent que pour qu’on y accroche des tableaux. Comme lui elle
rêverait devant cette Vierge au manteau bleu, ravie en extase, tout
entourée d’anges dont les ailes tout à l’heure vont battre vers le ciel
plein d’étoiles. Elle ne pourrait s’empêcher de sourire en regardant les
collines bleuâtres le long desquelles des arbres tout droits semblent
monter comme des hommes d’armes à l’assaut d’un château fort d’où nul
guetteur ne jettera le cri d’alarme. Ici c’est un buisson dont le vent
de la mer sous un ciel gris torture les branches solidement crispées sur
leurs racines qui tiennent bon; là dans un jardin délicieux planté
d’arbres aux feuilles tranquilles notre père et notre mère, sous l’œil
de Dieu qui d’entre deux riches nuages les observe goûtent les premiers
le plaisir de vivre. Des intérieurs minuscules où s’agitent de petits
hommes qu’il faudrait regarder avec une loupe, jusques aux palais à
hautes colonnes peuplés de seigneurs graves et de dames majestueuses,
des rustres d’hier qui dansaient à toutes jambes, buvaient à plein
gosier, attrapaient à pleins bras les servantes dont les seins font
craquer les camisoles, aux paysans d’aujourd’hui résignés à la
malédiction du travail et de la mort, groupés autour d’une fosse, un
jour qu’il va pleuvoir, sous un ciel sombre; du sourire énigmatique de
l’Italienne aux sourires pervers des jeunes gens délicats à qui l’Amour
fait signe et qui le moment venu de s’embarquer pour Cythère font
attention de ne point écorcher aux cailloux du rivage leurs souliers,
c’étaient, fixées pour l’éternité relative de la terre, les visions de
milliers d’artistes morts. Devant ces rêves réalisés Vaneau passait,
fort de sa jeunesse, de ses rêves imprécis, en conquérant qui n’a pas de
temps à perdre puisque c’était tout de suite qu’il allait la rencontrer.
Mais non. Cherchait-il mal? N’existait-elle pas? Il se retrouvait, sans
espoir de ne pas demeurer seul, à la nuit tombante, la gorge sèche, les
doigts gonflés. Il lui arriva quelquefois de regretter de n’être pas
sorti avec sa cousine qu’accompagnait tantôt son père tantôt sa mère.
Ils allaient au Bois de Boulogne que Vaneau ne connaissait pas; le soir
en dînant elle parlait des cygnes sur le lac qu’il aurait voulu voir; ou
bien n’importe où, au hasard, dans Paris dont ils ne remarquaient que
les restaurants vieux ou neufs pour les comparer au leur. Mais au moins
il aurait marché près d’une jeune fille. Il ne l’aimait pas mais elle
était jolie. Il eût pu se distraire à la regarder sourire.
* * * * *
Il n’avait pour entrer dans les cafés que l’embarras du choix. Il
s’étonnait, tant ils regorgeaient de monde, que les rues, que les quais
ne fussent pas déserts. Il y en avait de discrets, de sûrs d’eux-mêmes,
qui n’ont pas besoin de s’éclairer de deux globes électriques pour qu’on
les remarque: ils ont des habitués qui les connaissent et qui
viendraient à eux les yeux fermés. Mais tous les autres faisaient des
signes d’une lumière éblouissante, depuis les bars qui servent pour
quatre sous une mominette sur le zinc, jusqu’aux brasseries, aux
tavernes, aux «grands établissements» où les consommations coûtent au
moins cinquante centimes, sans compter le pourboire: quand on ne leur
donne que deux sous les garçons ne disent même pas merci et ce n’est pas
des deux mains qu’ils vous aident à remettre votre pardessus. De
certains endroits s’échappaient des bouffées de musique. Puisque c’était
dimanche où la solitude est plus lourde, Vaneau n’hésitait pas à entrer
dans une salle où des «artistes» groupés autour d’un piano jouaient des
marches, des valses, des réductions d’opéras. Il cherchait un coin,
qu’il ne trouvait pas toujours et s’installait devant une absinthe qu’il
buvait en fumant. Il pensait mourir de mélancolie à regarder des jeunes
hommes assis en face de leur maîtresse, de leur femme, des jeunes femmes
dont pas une ne lui était destinée. Ce n’était pas lui qui eût envoyé
Éliézer chercher Rébecca: pour la rencontrer il aurait traversé le
désert. Mais cela même eût été inutile. Des airs, tant de fois répétés
par les orgues de Barbarie et les musiques militaires qu’ils sont
devenus anonymes comme les vieilles romances populaires, le faisaient
rêver d’amour. Il rivait ses regards au visage de quelqu’une de ces
jeunes femmes qui paraissaient, hélas! si heureuses de leur vie.
Désiraient-elles encore quelque chose? Elles ne faisaient pas attention
à lui. Que n’était-il ce violoncelliste dont plus d’une d’entre elles
regardait trembler les doigts fins sur les cordes souples! Mais il
croyait au frôlement de l’inspiration, à l’arrêt des langues de feu
au-dessus des têtes élues. Il lui arrivait de ne plus entendre la
musique, de ne plus voir les jeunes femmes. Il s’en revenait comme ivre.
Aussitôt rentré, son exaltation tombait. Il n’y avait pas besoin qu’on
lui demandât:
--Eh bien, t’es-tu assez promené avec ta bonne amie?
Sans doute il ne protestait que pour la forme; sans doute il était
flatté qu’on le crût capable de passer une après-midi de dimanche avec
une jeune fille, mais que ces propos lui semblaient vulgaires! Surtout,
le dimanche soir, ils dînaient plus tôt que les jours de semaine: à sept
heures. Une vieille habitude. C’était un repas presque silencieux dans
la salle que n’avait pas fouettée le va-et-vient des clients de onze
heures du matin à deux heures de l’après-midi. On n’y allumait par
économie qu’un bec de gaz.
Il avait hâte de sortir de nouveau pour voir dehors sous la pluie de
Décembre s’exaspérer la joie d’une journée de repos qui va prendre fin.
La rue de Provence, avec ses becs de gaz voilés de brouillards, ses
trottoirs humides et ses vieilles maisons, faisait alors penser à des
rues de ville maritime que traversent en chantant les matelots. Il
s’étonnait de ne pas apercevoir là-bas se balancer des mâts, fumer des
cheminées de vaisseaux. Entassés dans des fiacres, des jeunes gens
cigare aux lèvres descendaient de Montmartre vers le Quartier Latin.
D’autres entraient dans les bars où ils buvaient debout; ils ne
prenaient pas le temps de s’asseoir. On eût dit qu’ils avaient hâte de
repartir, qu’ils voulaient épuiser avant l’aube du lundi tous les
plaisirs faciles que Paris offre à ceux qui les aiment.
Vaneau parfois se laissait tenter. Il rentrait veuf de ses
enthousiasmes, bouche pâteuse, tête lourde. Seul dans son cabinet fermé
pour jusqu’au lendemain matin il ne songeait même pas à griffonner des
vers. Il se couchait tout de suite avec une provision nouvelle de
découragement.