--On en voit bien d’autres, à bord. Il s’y passe des horreurs!... Ah! ne
me forcez pas à parler!
Il y eut des chut! chut! dans l’assistance, et Conseil crut devoir
intervenir pour apaiser la querelle.
--Il est fatal, dit-il, dans la situation effrayante où nous sommes,
qu’il se crée une mentalité spéciale, comme un déplacement des idées et
de la morale, si je puis m’exprimer ainsi. On ne voit plus les choses de
la même façon, certains vieux préjugés s’effacent, chacun cède un peu à
ses instincts... Aussi devons-nous être très indulgents les uns envers
les autres... Hé! mon Dieu! pour le peu de temps qu’il nous reste à
vivre!...
--C’est vrai, c’est parfaitement vrai, hélas! soupira Mme Chabert.
Ainsi, moi-même, je me dis quelquefois: pourquoi ne profiterait-on pas
de ses derniers jours? Cela ne ferait de tort à personne et l’on s’en
irait avec moins de regrets!
--C’est exactement ce que je pense, avoua Mme Bineau, et j’ai toujours
été une honnête femme, je vous le jure.
Mme Chabert sentit une main légère, celle de Conseil, lui frôler la
taille, tandis qu’à la faveur de l’obscurité, Rienzo, interprétant les
paroles qu’il venait d’entendre comme une invitation discrète, tapotait
tendrement la fesse de Mme Bineau, sans qu’elle parût s’en émouvoir.
--Aussi, ajouta-t-elle, notre honorable compagne, Mme Larderet, a-t-elle
vraiment tort de s’offenser.
--D’autant plus qu’elle m’a mal compris, déclara Danglar. Qu’ai-je dit?
qu’elle seule pouvait obtenir de notre tyran un peu d’humanité.
--Il me persécute, gémit Mme Larderet.
--Parce que vous lui résistez, répliqua Mme Chabert; si vous saviez le
prendre, vous auriez la paix, et nous aussi.
--Marzouk est un très bel homme, insinua Rienzo.
--Il manque d’élégance et de distinction, mais il a la beauté de
l’hercule, appuya Danglar.
--Nous n’ignorons pas, madame, reprit Conseil, la valeur du sacrifice
que nous vous demandons. Votre dévouement, en pareil cas, serait
interprété comme un de ces actes d’héroïsme dont l’histoire nous offre
quelques exemples, et vous n’en deviendriez que plus respectable à nos
yeux.
Mme Larderet fit explosion:
--Mais pour qui me prenez-vous donc, tous? Je suis une honnête femme,
sachez-le.
--Heu! heu! fit Danglar.
--Il est vrai que madame est depuis longtemps rangée des voitures,
ricana M. Avelard.
--Je crois, dit Conseil, qu’il serait malséant de rappeler le passé de
madame. Cela ne regarde personne.
--A tout péché miséricorde, prononça Mme Bineau.
--Tout de même, Marzouk n’est pas plus répugnant que bien d’autres,
déclara Mme Chabert d’une voix aigre, et quand on a fait la noce pendant
dix ans, on a tort de faire tant la dégoûtée.
--J’ai été moins garce que vous! s’écria Mme Larderet.
Tous s’interposèrent. Conseil reprit aussitôt la parole.
--Mes chers compagnons, ceci est tout à fait déplorable! Nous n’avons
rien à nous reprocher les uns aux autres, nous sommes tous égaux, aussi
humbles dans le malheur et devant la mort. L’esprit de fraternité doit
seul régner parmi nous, en ces jours sinistres... Il convient de laisser
à Mme Larderet le temps de réfléchir, et j’ai la conviction qu’elle
obéira au sentiment du devoir qui commande à chacun de nous, pour le
salut de tous, le dévouement, l’abnégation, le sacrifice.
--Très bien! très bien! approuvèrent plusieurs voix.
En ce moment, un bruit se produisit, semblable à une sorte d’éboulement.
Les conjurés prirent peur et se dispersèrent. Danglar retint Mme
Larderet pour la catéchiser. Mme Chabert accepta le bras de Conseil,
Rienzo suivit de près Mme Bineau. L’heure était nuptiale, on allait
s’unir. Rienzo n’en doutait pas, Conseil en était sûr.
Brusquement, Marzouk surgit des profondeurs d’ombre.
Il s’était levé, dévoré par l’insomnie et le rut. Depuis un quart
d’heure, il se tenait là, guettant une proie, immobile et frémissant, la
bouche redoutable, les membres raidis, irrité d’un désir sans cesse plus
aigu qui accentuait la bestialité de sa figure. Des ténèbres
s’exhalaient des senteurs fortes qui exaspéraient jusqu’à la torture sa
puissance de mâle inassouvi. Une fureur sensuelle secouait le colosse.
Mme Chabert l’aperçut, jeta un cri. Marzouk se précipita:
--C’est assez de chichi comme ça! fit-il. Faut que l’une y passe!
Il cria à Mme Bineau qui s’enfuyait:
--Toi, sacrée toupie, je te rattraperai, tu y passeras aussi.
Et, sur-le-champ, il viola Mme Chabert.
Conseil et Rienzo s’étaient éclipsés.
Quand l’acte brutal fut consommé, Marzouk se redressa, apaisé soudain.
Ses muscles se détendirent dans une sorte de retrait bienfaisant, sa
poitrine se souleva, rendit un grand soupir de satisfaction et de
béatitude que lui renvoya, du fond de l’horizon, à travers l’Océan, la
nuit tiède et sereine. Il sentit en lui une bienveillance
extraordinaire, il aida galamment Mme Chabert à se relever.
--A une autre fois, la petite bourgeoise, dit-il. T’es plus gironde que
je n’aurais cru... Quand tu voudras, tu sais, je suis toujours prêt.
Mme Chabert s’éloigna sans répondre, pâle encore du frisson involontaire
qu’elle avait éprouvé dans les bras du colosse. Ses puissantes caresses
lui avaient coulé dans les veines une ivresse nouvelle et inattendue,
qu’elle n’osait s’avouer, dont elle avait honte. Instinctivement, dans
un spasme d’irrésistible volupté, elle l’avait étreint elle-même. Elle
sentait qu’il l’aurait encore, quand il voudrait.
Marzouk, très fier, aspirait la grande paix qui tombait des étoiles. Il
n’avait pas envie d’aller se recoucher. Un désir de s’émoustiller un peu
le chatouilla. Que se passait-il à bord, à cette heure avancée! De
l’escalier des premières, s’ouvrant sur le pont, s’exhalaient, comme
d’un soupirail, d’âpres émanations, une fauve odeur de luxure. Les
narines de Marzouk se dilatèrent. Il devait y avoir quelque chose de
pourri dans son royaume. Faut aller voir ça, se dit-il. Et il descendit,
longea le couloir des cabines, sans bruit, l’oreille attentive... Ah!
les bourgeois ne s’embêtaient pas, pendant la nuit! Partout des soupirs,
des baisers, des cris de passion. Derrière une porte close, c’était un
étrange bruit de ripaille: quelques malins sans doute qui, ayant réussi
à subtiliser des vivres et de la boisson, au détriment de la communauté,
faisaient une noce effrénée et probablement dégoûtante. Il y en avait
qui se raillaient de tout, narguaient le destin et la mort. Puisqu’on
vivait encore, autant jouir!
--Elle est farce, elle est rien farce, pensa Marzouk.
Il remonta sur le pont. Il n’avait pas tout vu, il voulait savoir. Une
ronde nocturne s’imposait, qui lui dévoilerait peut-être des mystères,
des complots, des choses qu’il ne soupçonnait pas.
Mais un profond silence s’abattait autour de lui, bourdonnant à ses
oreilles. Les ténèbres enveloppaient tout, et Marzouk lui-même, dans
leur inconnu troublant, ressentit une sorte d’angoisse, l’angoisse de
ces mille existences perdues dans une immensité, séparées du reste de
l’univers. L’impassible nature lui asséna son inexorable insouciance de
toutes les détresses humaines.
--Fichtre! murmura-t-il, ce n’est pas rigolo, tout de même.
Du haut de la dunette, l’_Eldorado_, très penché sur tribord, immobile,
ressemblait à quelque gigantesque bête morte sur laquelle grouillait
toute cette humanité, comme de la vermine vivant de sa chair, dévorant
le cadavre jusqu’au squelette. Et Marzouk eut une horrible vision: la
famine, au bout de quelques semaines, les vers se mangeant entre eux, et
lui-même, dernier survivant, sur un monceau de charognes infectant
l’atmosphère. Un frisson le parcourut des reins à la nuque. Il promena
son regard à l’entour. Jamais la nuit ne l’avait impressionné à ce
point. Le calme en était effrayant. Çà et là, des fanaux allumés
projetaient sur l’Océan des queues de comètes, que brisait une grande
masse d’ombre haute et tragique. C’était l’_Abrolhos_, dressé dans les
ténèbres, ainsi qu’un fantôme géant.
Mais un bruit lent et rythmé attira son attention, il se glissa le long
du bastingage, en cherchant à percer l’obscurité de son œil aigu.
D’abord, il ne vit rien; peu à peu cependant une forme, qui se détachait
des flancs du navire, se dessina, puis apparut nettement sous la lueur
d’un fanal. L’unique chaloupe de l’_Eldorado_ gagnait le large, chargée
de vivres, ayant à son bord le dernier lieutenant, le chef mécanicien et
deux hommes de l’équipage.
--Hé! dites-donc, là-bas, cria Marzouk, vous pourriez bien me faire une
place, je suis solide, vous savez, et bon rameur. Je ramerai tout le
temps!
Mais un plus lourd silence tomba. L’embarcation continuait à s’éloigner
à force d’avirons. Alors, il hurla d’une voix rauque et navrée.
--Ah! bandits! faux frères! ça ne vous portera pas chance, vous crèverez
avant nous... Allez! En route pour l’éternité!
Un moment, il les suivit des yeux, comme si cette barque emportait sa
dernière espérance, avec sa malédiction. Ces lascars-là, qui l’avaient
roulé, étaient bien capables de gagner la côte! Alors, il n’y avait plus
de justice! Marzouk se sentit tout près du désespoir. Mais bientôt sa
belle confiance le reprit. Non, il ne se voyait pas mort encore.
Sa colossale stature se raidit, il bomba la poitrine comme pour braver
le mauvais sort. Toutefois, il importait désormais de surveiller les
bourgeois de plus près.
L’idée lui vint d’explorer les secondes classes. Autour d’une table, les
cabots, très ivres, dodelinaient lourdement de la tête. C’était la
troisième fois qu’il les surprenait en cet état.
--Eh bien! quoi, fit-il, on ne dessoule donc plus?... Avec vous, le
liquide, ça ne s’évente guère.
Mais il ne leur adressa aucun autre reproche, pris de bonne humeur
devant cette orgie. Il avait de la sympathie et du respect pour les
pochards, s’honorant en eux, car lui-même avait, plus souvent qu’à son
tour, son coup de sirop.
--Oui, nous sommes saoûls comme des cochons, finit par répondre M.
Séraphin, le jeune premier.
--Vous êtes dans le vrai, déclara Marzouk.
Et il prit un verre, trinqua avec ceux, puis embrassa les femmes à
pleine bouche.
Rempli d’une allégresse, il regagna le plein air pour dissiper les
vapeurs de l’ivresse. Deux ombres s’avançaient à l’arrière du navire. Il
se dissimula pour leur faire une farce.
C’étaient Danglar et Mme Larderet. Enfin, le diplomate avait convaincu
la vénérable veuve. Elle était décidée au sacrifice.
--Puisqu’il le faut, puisque c’est l’intérêt de tout le monde!
soupira-t-elle.
--Vous rachèterez votre passé, vous grandirez dans notre estime, affirma
Danglar, car, vous vous élevez à l’apostolat.
Marzouk, sortant de sa cachette, leur barra brusquement le passage.
--Halte-là! Ne bougeons plus!
Mais quand il eut reconnu Mme Larderet, il s’attendrit:
--Ah! c’était toi, ma petite chatte. Fallait prévenir!... Viens.
Lâche-donc ce mufle.
Et se tournant vers Danglar:
--Va-t’en, on n’a plus besoin de toi... Veux-tu te trotter plus vite que
ça, vaurien, pourri!
Le diplomate disparut. Marzouk entraîna Mme Larderet. Tous deux
avançaient sans se voir, tant la nuit était noire. Il cherchait en vain
quelque chose de gentil à lui dire; les mots s’étranglaient dans sa
gorge; il ne savait pas parler aux femmes du monde. Tout son être,
cependant, s’enflait de tendresse et de sentiments délicats.
--On va faire dodo, dit-il.
--Pas encore, murmura-t-elle, tremblante... Il fait si bon!
Leurs pieds heurtèrent un obstacle. Marzouk, en se baissant, aperçut
Rienzo blotti dans un coin.
--Ça se trouve bien, déclara-t-il au tzigane... Va chercher ton jambon.
Rienzo, ahuri, affectait de ne pas comprendre.
--Ton violon, parbleu! précisa Marzouk. Tu vas nous jouer tous tes
petits airs... Nous t’attendons ici.
Il fit asseoir Mme Larderet et prit place à côté d’elle. Rienzo, revenu
avec son instrument, attaqua une valse langoureuse. Son dernier coup
d’archet s’éteignit en une plainte lente et désolée, et qui semblait
demander grâce. Mais aussitôt il dut recommencer.
--Une autre, une autre, réclamait Marzouk, impérieux.
Le tzigane râclait éperdument. Il était environ trois heures du matin.
L’horizon pâlissait déjà. La belle nuit sereine s’adoucissait encore à
l’approche du jour. Dans le ciel limpide, les étoiles vacillaient, et la
mer assoupie frissonnait à peine sous la clarté d’aurore qui envahissait
l’orient.
Marzouk, les yeux en l’air, semblait rêver, tandis que sa main droite,
glissée sous les jupes de Mme Larderet, cherchait la chair.