Depuis ce jour, Pierken ne songeait plus à autre chose. Il y avait des
semaines que les ouvriers se réunissaient en conciliabule deux fois par
jour, aux repos de huit heures et de quatre heures, et ils n'avaient
plus d'autre conversation.
Tous vibraient d'émotion passionnée devant l'image du bonheur entrevue,
mais ils n'étaient nullement d'accord sur la possibilité et les moyens
de l'atteindre. Une chose dont ils étaient tous convaincus, c'était
l'impossibilité absolue de faire accepter les conditions telles que les
avait posées pour eux le grand chef. Cela pouvait peut-être réussir dans
les gros centres industriels avec leurs puissantes organisations de
travailleurs; ici, au village, où personne n'avait l'esprit préparé, il
n'y fallait même pas songer. Mais on pourrait peut-être, c'était assez
probable, obtenir «quelque chose». La grande question était à présent de
savoir et de décider en quoi cela consisterait.
Après bien des palabres, Pierken présenta un programme concret.
L'assurance contre les accidents, les retraites et la participation aux
bénéfices, c'étaient des points du programme qu'il fallait mettre de
côté, provisoirement. Le prolétariat rural n'était pas mûr pour ces
conquêtes. Mais on pouvait exiger une augmentation de salaire et une
diminution des heures de travail. Pierken proposa qu'une députation
composée de trois ouvriers, deux hommes et une femme, se rendît auprès
de M. de Beule, afin d'obtenir que la journée de travail fût limitée à
dix heures au lieu de douze, avec une augmentation de salaire de
cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes
pour les femmes. Si M. de Beule refusait, alors c'était la grève.
Qu'est-ce que les camarades en pensaient?
--Que nous ne l'obtiendrons pas, dit Free avec un petit sourire
désenchanté.
--Évidemment, nous ne l'obtiendrons pas, dit à son tour Ollewaert.
Leo et Poeteken se montraient tout aussi pessimistes. Pee, le meunier,
Bruun, le chauffeur, et les deux «cabris» ne disaient rien. Les femmes,
pareillement, restaient muettes, hormis Victorine, qui protesta
violemment: ce serait une honte si on n'obtenait pas ça. Feelken, qui
était devenu très sombre et renfermé ces derniers temps, hocha la tête
en soupirant. On ne savait quelle dépression, quelle tristesse semblait
détruire leurs illusions.
--Des foutaises, tout ça! De la m..... de chien! Rien du tout! lança
brusquement Berzeel avec des yeux furieux.
--Et alors? Quoi? Tu es content de ton sort! s'écria Pierken indigné.
--Contents ou non, nous n'avons pas le choix, dit Berzeel d'un ton
indifférent. Tout ce que je demande, c'est du genièvre de meilleure
qualité et des verres plus grands. Pour le reste, je m'en fous!
--Ivrogne! lui jeta Pierken, trépignant de colère.
Mais les paroles de Berzeel avaient trouvé un écho chez plusieurs
autres. Quelques visages s'animèrent, les yeux brillants.
--Haaa!... Si c'était possible! dit Free, qui s'en pourléchait les
lèvres avec gourmandise.
--Mais oui, nom de nom, dit à son tour Ollewaert. Oui; demandons ça!
Miel, espèce de veau, qu'est-ce que tu en penses?
--Ha!... je ne pense rien, répondit Miel ahuri.
Tous éclatèrent de rire, sauf Pierken, qui se leva, outré. Il se carra,
en imitant sans le savoir le grand chef socialiste de la ville; et,
comme lui, il dit, en paroles brèves et mordantes, en promenant des
regards étincelants autour de lui:
--Bon. Si c'est là tout ce que vous désirez, vous n'avez plus besoin de
moi. Adieu. Arrangez-vous avec le patron. Moi, j'ai autre chose à faire.
Il voulait partir et tous eurent peur qu'il ne les laissât en plan.
Quelques mains se tendirent comme pour le retenir et à nouveau une ombre
de mélancolie envahit les visages. «Attends une minute, Pierken; pas si
vite», dit Leo. Et il demanda encore une fois à Pierken ce qu'il voulait
exactement.
--Comme j'ai dit, répéta Pierken d'un ton bref et décidé: envoyer une
députation au patron; moins d'heures de travail et salaire supérieur;
s'il refuse, la grève!
Les ouvriers redevinrent graves.
--Nous serons fichus à la porte. Il nous fera tous valser, dit Leo
craintif.
--Bon. Alors tous en grève.
--Ça va de soi, s'il nous flanque tous à la porte. Il en trouvera
d'autres, opposa Leo.
--Non pas! Les socialistes de la ville interviendront, répliqua Pierken.
Les ouvriers hésitaient.
--Qui veut y aller avec moi? demanda Pierken, pour trancher l'affaire.
--Moi! répondit Fikandouss.
Ébahis, tous le regardèrent. Qu'est-ce qui se passait donc chez
Fikandouss? On ne le reconnaissait plus! Son regard avait quelque chose
de fixe, de fanatique, et toute sa figure montrait une expression de
volonté violente et farouche.
--Oui; moi ... moi! répéta-t-il avec une sorte d'énergie jalouse, parce
que les autres montraient leur grand étonnement.
--Et moi pour les femmes! s'écria à son tour Victorine, très animée.
Ollewaert eut un geste énergique comme pour protester au nom de
l'autorité paternelle, mais le regard ferme et décidé de Pierken le
retint. Il retourna sa chique et cracha de colère, sans dire mot.
Pierken se déclara satisfait. Il eût préféré un autre délégué que
Feelken, mais il ne fit pas d'observation. Il était satisfait. C'était
un jeudi. Il fut décidé qu'on attendrait jusqu'au samedi, au repos de
quatre heures. Alors, à eux trois, ils iraient trouver M. de Beule chez
lui.
Les ouvriers s'étaient levés pour retourner à leur travail. A ce moment
apparut Justin-la-Craque suivi de son aide Komèl, qui portait une barre
de fer. Justin était ivre. Il se planta en une attitude raidie devant
les hommes et se mit à bourdonner d'une voix sombre: «Ooooooooooo...»
Mais pas un ne prit garde à lui et tous lui tournèrent le dos avec
mépris.
Des choses autrement sérieuses les occupaient à présent.