M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par
qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en aperçut tout de suite, pendant
le repas, rien qu'à voir le visage congestionné et féroce de son père,
qui soufflait littéralement de fureur concentrée. Les traits consternés
de sa mère disaient d'ailleurs abondamment qu'une scène avait déjà eu
lieu et qu'elle ne devait pas avoir été tendre. A table, M. de Beule ne
prononça pas le moindre mot et n'eut pas même un regard pour son fils;
mais à la fin du dîner, au moment où il se levait de table, sur une
question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il
fit une réponse oblique: il faudrait tordre le cou, déclara-t-il d'une
façon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui
sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisément l'allusion,
mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra
dans sa coquille, sans souffler mot.
M. Triphon estimait ce courroux paternel tout à fait illogique et
exagéré. Qu'il n'y eût pas lieu de se réjouir, il le comprenait fort
bien; mais, puisqu'il était entendu qu'un enfant devait naître, rien de
plus naturel qu'il vînt au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce
résultat prévu, inévitable pouvait aggraver sa culpabilité. Ou bien, la
rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de
son fils chez Sidonie? Il sonda sa mère à ce sujet, car il lui parlait
désormais plus librement de l'histoire. Non, son père l'ignorait encore.
Tout ce qu'il savait, c'était que l'enfant était né et qu'il portait le
prénom de Triphon. De là sa grande colère.
M. Triphon aurait presque mieux aimé que son père en sût davantage.
Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors?
Le jetterait-il à la rue, comme il l'en avait menacé? M. Triphon était
prêt à tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivât, jamais il
ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il
n'était plus capable de la quitter. Il avait froidement envisagé et
arrangé son avenir. Après bien des combats intérieurs et des larmes il
avait enfin promis à sa mère qu'il n'épouserait pas Sidonie, mais, par
contre, il s'était réservé le droit d'aller la voir de temps en temps;
la faible et malheureuse Mme de Beule s'y était résignée. Désormais il y
allait régulièrement trois fois par semaine, le soir. Il était redevenu
l'habitué fidèle, presque un membre de la famille. Sa place l'y
attendait, comme dans un cercle ou au café. Il y trouvait un repos et
une sorte de bien-être, qui lui manquaient extrêmement à la maison. Sous
le manteau de la cheminée sa longue pipe pendait entre deux clous, son
pot à tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie
et sa mère. Sidonie était complètement remise; elle nourrissait son
enfant et devenait fraîche comme une rose. L'enfant en lui-même
n'intéressait plus autant M. Triphon. Il était rare qu'il ressentît cet
émoi paternel de la première fois. Un petit être uniquement occupé à
téter et à dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux.
Par contre, toutes ces femmes empressées autour du petit animal qu'était
son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait à le choyer la
tendresse protectrice d'une mère poule, Lisatje et Marie étaient
jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois à qui le
dorloterait. Seule, la mère gardait son sang-froid. Elle surveillait de
très près M. Triphon et sa fille en répétant à toute occasion: «Faites
bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second». Mais M.
Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mère
Neirynck.