Le cher printemps allait venir....
Les derniers vestiges de la neige, qui traînaient encore, des semaines
après le dégel, ça et là sur l'herbe des prés, comme des loques blanches
oubliées, avaient enfin fondu. Toute la terre délicieusement
reverdissait, dégageait ses arômes grisants au tiède soleil d'avril. Les
coucous jaunes et les anémones blanches fleurissaient déjà le long des
ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouillée et
imbibée comme une éponge, s'étoilait d'innombrables pâquerettes. Le
ciel, devenu bleu, paraissait très haut, très haut; et les alouettes,
invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y
chantaient ... chantaient, partout ... partout ... comme si la terre et
le ciel se mettaient à chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient
les bourgeons; de loin on eût dit de grandes perruques blondes, avec des
papillottes. Et déjà on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron,
avec des ailes toutes fraîches, toutes neuves, dépliées pour la première
fois.
M. Triphon était d'humeur mélancolique. Son état d'âme et le renouveau
accusaient la discordance. Il pensait à Sidonie et une émotion attristée
le serrait à la gorge. Il songeait aussi à l'amour en général et sentait
lui peser sa solitude. Cela aurait été si bon, dans ces premiers beaux
jours de printemps, d'avoir à côté de soi une femme aimée. Si bon de ne
pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous
les êtres vivants se rejoignaient irrésistiblement dans l'amour. Si bon,
à l'heure douce et mystérieuse du crépuscule, où la terre s'estompait en
gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdâtres, d'être assis auprès
de Sidonie devant sa petite porte à regarder les étoiles naissantes et à
respirer l'odeur des champs. Et il eût été bon aussi, sans doute, de se
promener dans le beau grand jardin familial avec Joséphine Dufour en
faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays
lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le
bien-être. Le printemps, c'était quelque chose de riche et de
bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter,
voulait palpiter, étreindre! Le printemps était comme une porte
étincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de féerie où
rutilait la grande fête de l'existence: la longue et riche fête du
voluptueux été, dont chacun devait avoir goûté avant de pouvoir dire
qu'il avait réellement vécu.
M. Triphon n'avait pas vécu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si
vive amertume à cette heure! Il sentait la veulerie de son existence,
seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse, à côté d'un père tyran
et d'une mère tyrannisée. Il sentait cet esseulement avec une acuité
torturante; il en souffrait jusqu'à la démence; et il lui faisait
horreur, comme à un égaré ou un aveugle à qui l'on dirait de retrouver
sa route dans un désert sans bornes. Le cher printemps, qui devait
rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux
enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, où d'autres
malheureux passaient les radieuses journées; sa lourde tristesse y était
en harmonie avec l'atmosphère ambiante, tel un oiseau habitué à sa cage.
Un jour qu'il y rôdait ainsi, contrôlant machinalement l'ouvrage, le
rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entrée s'obscurcit
brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un
homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avança vers lui, un sac plié
en deux sous le bras. M. Triphon allait déjà à sa rencontre pour lui
demander ce qu'il désirait, quand tout à coup ses sourcils se
froncèrent, et il se retint à peine de le chasser d'un geste
catégorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'était autre qu'Ivo,
le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon
accusait d'avoir jasé.
Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du
sentiment qu'il éveillait. Souriant d'un air mystérieux il s'approcha de
M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir
un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe à
Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans
faire autrement attention à l'individu. Ivo, un moment interloqué, le
suivit d'un pas hésitant; et, brusquement dans le tapage des pilons,
pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota à l'oreille de M.
Triphon ces mots qui le firent frissonner:
--J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre.
--Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considérait le petit
homme d'un regard stupéfait.
Et, lorsqu' Ivo eût pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le
suivit dehors, à travers la cour, jusque sous la grande porte
charretière.
--Voilà, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement
l'enveloppe dans les mains.
M. Triphon dit merci à voix basse, donna un pourboire à l'homme et s'en
fut à grands pas vers le jardin. A l'écart, à l'ombre des sapins
soupirants sous la brise, il déchira le pli, le coeur battant à grands
coups précipités. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui
semblaient incohérentes et troubles. Il retourna le papier d'une main
fébrile et lut la signature tracée d'une main hésitante et
inexpérimentée:
Votre dévouée
Élisa NEIRYNCK.
Il s'arrêta oppressé, le regard trouble, comme si un voile flottait
devant ses yeux. D'un geste machinal de la main à son front il essaya
d'éloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premières lignes
et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: «Un si joli petit
mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie
veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême».
Effaré, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Était-ce un rêve, ou y
avait-il là, caché quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui?
Comment! Un enfant était né dont il était le père et qui porterait son
nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas
prévenu, consulté! Était-ce possible de donner à un enfant le nom de
quelqu'un sans autorisation préalable! M. Triphon avait l'impression
qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colère l'envahissaient. La
lettre à la main, il marcha quelques instants d'un pas agité sous les
sapins murmurants, dans un piétinement farouche de bête en cage. Il
agirait, il lui fallait agir, empêcher cela; mais que faire? Ce qu'il
avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jeté en
pâture à la curiosité malsaine et à la malveillance publique.... «Ah!
non! Ah! non!» dit-il tout haut en se démenant sous les sapins. «Ah!
non! pas ça, pas ça!» Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier;
et, le dos contre un sapin, les sourcils froncés et les nerfs tendus, il
lut:
«MONSIEUR TRIPHON,
«Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit
Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est très bien passé.
C'est un petit garçon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et
qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit
nom comme nom de baptême. Il sera déjà baptisé quand vous recevrez cette
lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur
Triphon, c'est le plus grand désir de Sidonie que vous venez voir le
plus vite possible votre joli petit bébé et la consoler. Elle désire
tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer
ça et vous pouvez avoir entière confiance en Ivo; nous lui avons donné
un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la
garde pendant que vous êtes chez nous et il viendra nous prévenir s'il y
avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur
Triphon, vous pouvez très bien le faire car il fait encore sombre
d'assez bonne heure et vous serez très fier de votre beau bébé quand
vous le verrez.
«Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et
de nous tous, je signe
Votre dévouée
«ÉLISA NEIRYNCK,
soeur de Sidonie».
M. Triphon respira profondément, avec effort. Un poids immense semblait
l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains étaient moites ainsi
que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout à coup,
accablé qu'il était d'une responsabilité jusque-là inconnue. Il était
pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se dégager.
Glissant la lettre dans sa poche il recommença à marcher de long en
large sous les sapins. Sa colère était tombée, mais toute son angoisse
demeurait. Il étouffait sous les arbres, ce murmure l'exaspérait.
L'envoûtement des branches noires lui devenait insupportable; il avait
besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour
réfléchir à ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme
et inébranlable.
Il passa le petit pont jeté sur le ruisseau, la porte dans la haie, et
se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y était divinement
calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister,
exempt de soucis! Les paysans étaient occupés à leur saine besogne et
dans le ciel léger les alouettes chantaient avec allégresse la douceur
bénie du printemps. Une fraîche odeur de sève et de renouveau montait de
la terre.
M. Triphon secoua énergiquement la tête, comme pour se débarrasser d'un
joug insupportable. «Je n'irai pas! Je n'irai pas!» se dit-il à voix
haute, à lui-même. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne
voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prévoyait les suites
inévitables: l'orage violent à la maison, le scandale public, son
existence désormais impossible au village. Comme un trait de feu,
l'image de la pudibonde Joséphine Dufour passa dans son esprit et il
rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'événement!
Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait
être tombé si bas dans son estime qu'en réalité il n'existait plus pour
elle; cette pensée humiliante le faisait horriblement souffrir. De
nouveau, il secoua violemment la tête pour écarter cette idée
intolérable. Ne plus songer à tout cela. C'était mort. C'était une chose
que de ses propres mains il avait tuée.
Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait
plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'idéal, d'espoir: plus rien
que la monotonie rampante des années, avec le fantôme de sa faute, qui
lui fermait toutes les issues. Alors c'était là son seul recours? Plus
que ça, Sidonie et rien d'autre, comme unique et suprême refuge? Il ne
savait pas, sa tête bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il
se sentait faible et désemparé comme un petit enfant. Brusquement, il
s'affaissa par terre et éclata en larmes de désespoir. Les pleurs le
soulagèrent. Un peu de clarté se fit dans son esprit et quelque
apaisement dans son âme. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La
terre féconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne
odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait
que joie et bonté généreuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller
la voir? N'était-ce pas, au contraire, tout naturel? N'était-ce pas un
devoir, oui, un devoir pour lui, ne fût-ce que pour consoler Sidonie,
comme la petite Élisa lui avait demandé dans sa lettre?... Il pouvait le
faire!... Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard,
avant que la nouvelle sensationnelle se fût répandue dans le village.
Jusque-là il avait obéi; après la scène violente avec son père, il
n'avait plus essayé de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le
persécutait s'était peu à peu relâchée. L'atmosphère semblait moins
hostile à la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois,
en tout cas.
Cette pensée le réconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il
revint à travers champs vers la fabrique, mûrissant son plan.... Eh
bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir même. Sitôt
après le souper. La journée promettait une belle soirée printanière; il
y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il fît un
petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il
filerait par le jardin et, en faisant un détour, pour éviter le village,
il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment,
quelques minutes à peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de
lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien à la maison.
Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon,
rouge dans des buées oranges, derrière le feuillage des arbres qui
ressemblait à de fines dentelles d'un vert transparent et tendre.
Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les
paysans rentraient avec leurs attelages; à la cime d'un peuplier, petite
tache noire dans la verdure légère, chantait un merle, le bec tourné
vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu
rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de là-haut.
M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre
plus rapidement son coeur. Déjà le plan lui semblait moins facile. La
petite porte du jardin était fermée à clef, la nuit, et la clef restait
à la maison. Il eût été risqué de la mettre dans sa poche sans rien
dire. Mieux valait se glisser par une brèche de la haie. Il retourna au
jardin, inspecta les lieux, découvrit la brèche qu'il cherchait,
derrière des buissons, dans un coin, près du ruisseau. C'était parfait.
Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une exécution
facile.
A la fabrique, dans le vacarme des pilons, Sefietje circulait avec la
goutte du soir. M. Triphon la vit entrer dans la «fosse aux huiliers»,
suivie à pas de loup par Bruun, le chauffeur, qui resta à l'épier par
une fente de la porte. M. Triphon haïssait cet homme pour sa constante
habitude de ruse et d'espionnage. Il le détestait doublement, maintenant
qu'il avait lui-même quelque chose d'important à cacher. Toute manoeuvre
secrète l'inquiétait, par le rapport qu'elle pouvait avoir à l'événement
sensationnel que le petit teilleur de lin était venu annoncer. Il
bouscula sans ménagement l'espion et pénétra dans l'huilerie. Sefietje
se trouvait avec sa bouteille au milieu des «huiliers», qui
l'entouraient pendant qu'elle remplissait le verre; les pommettes
rouges, signe indubitable chez elle de grande agitation intérieure, elle
semblait leur raconter des choses qui les intéressaient prodigieusement.
L'inusité de ceci frappa M. Triphon. D'ordinaire, Sefietje parlait le
moins possible avec ces hommes qu'elle détestait violemment.
Saurait-elle déjà la grosse nouvelle et était-elle en train d'en parler?
M. Triphon, faisant un effort sur lui-même, s'approcha des «huiliers»,
comme si de rien n'était.
Aussitôt le groupe se dispersa et Sefietje continua sa tournée avec son
verre et sa bouteille. Les pilons rebondissaient et cognaient; le soleil
couchant tendait en diagonale, à travers les vitres de la chambre des
machines, une poutre d'or transparente dans le trou sombre; M. Triphon
ne s'attarda pas plus que d'habitude: il observa de côté le visage des
«huiliers» et se dirigea vers la «fosse aux femmes». Mais à peine
avait-il fermé la porte derrière lui qu'une clameur sauvage s'éleva.
Feelken répétait avec une obstination agaçante son insupportable
«Fikandouss-Fikandouss», Leo mugissait son effarant «Oooo ... uuuuu ...
iiiii» et les autres riaient d'un rire énorme dans le tonnerre des
pilons. «Sacredieu! Ils savent!» ragea M. Triphon. D'un mouvement
brusque, il fit demi-tour, prêt à rentrer dans l'huilerie pour demander
des explications. Une seconde de raisonnement plus calme le retint. Il
étouffa un juron de fureur et entra chez les femmes.
Il y retrouva Sefietje avec sa bouteille et son verre, entourée cette
fois par les ouvrières qui buvaient ses paroles. Leurs yeux brillaient,
les bouches étaient ouvertes d'étonnement, tout travail semblait arrêté.
Mais dès qu'on l'aperçut, fini! toutes s'occupaient exclusivement de
leur ouvrage, tandis que Sefietje, les joues en feu, se hâtait de
remplir le verre pour quitter l'atelier, sitôt servie la dernière
ouvrière. M. Triphon bourra sa pipe et les regarda toutes d'un coup
d'oeil circulaire plein de méfiance. Mais rien ne trahissait leurs
pensées; elles parlèrent un moment du temps, qui était vraiment
extraordinaire pour la saison; et, comme M. Triphon ne répondait rien,
toutes gardèrent pareillement le silence: un silence gênant, qui dura
deux ou trois minutes, jusqu'à ce qu'il comprît l'inutilité d'une
attente plus longue et, la mine renfrognée, quittât l'atelier.