Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression
qu'il était surveillé, espionné, suivi, partout où il allait. Il n'avait
plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur était
féroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eût tout
ébruité.
Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait
tout expliqué dans une lettre et, surexcité par tant d'obstacles, fait
le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivât, il ne la quitterait.
Il jurait de la revoir malgré tout, de même que rien au monde ne
l'empêcherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naître;
seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les
circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il était
désolé de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles;
mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu
à peu apaisé.
Dans l'usine, sur les physionomies et dans la façon d'être des ouvriers
à son égard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par
la scène à la maison. Évidemment, ils étaient au courant de tout et ils
le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus
souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie
maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton spécial et
agaçant pour prononcer son «Fikandouss-Fikandouss», lorsqu'il apercevait
M. Triphon; de même que Leo mettait on ne sait quel insupportable
sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lançait, en nuance quelque
peu atténuée, son odieux «Oooo ... uuuu ... iiii». Il supportait mal le
regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un
jour, sa fureur éclata devant la face stupide de Miel, qui était là à
bayer devant lui, immobile, comme s'il considérait une bête curieuse.
--Espèce de veau! Qu'est-ce que tu as à me bayer ainsi à la figure!
s'écria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds.
--Ha ... ha ... sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi.
--Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui
tournant le dos.
Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages
des ouvriers devinrent tout à coup sérieux et ils n'eurent plus
d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en
lui la force et le prestige d'une victoire remportée. Tout plein de
lui-même, fier, il quitta la «fosse aux huiliers» et s'achemina à
travers la cour vers la «fosse aux femmes». Mais avant d'en atteindre la
porte, il s'arrêta, l'oreille tendue, les sourcils froncés de colère.
Derrière son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possédés.
Leo rugissait à tue-tête son abominable «Oooo ... uuuu ... iiiii ...» et
le «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss» de Feelken faisait rage, pendant
que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie
d'émeute.
--Nom de nom de nom de Dieu! répétait M. Triphon en trépignant de
fureur.
Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de
son aide Komèl, qui portait une pince et un marteau. Tous deux étaient
visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M.
Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commença à
fredonner en sourdine son obsédant _O Pepita_. Il s'arrêta net, grinça
des dents et, comme en un accès de rage concentrée:
--Ooooo ... Monsieur Triphon! Oooo ... monsieur Triphon, si vous saviez
ce que moi je sais!
--Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agacé.
--Oooo ... Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine.
Puis, brusquement, très haut, avec une petite voix d'enfant:
--Ooooo ... Pepita! Pepita! Pepita!
--Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatienté.
Justin-la-Craque secoua la tête avec véhémence et ne dit plus rien. Il
se hâta vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute à perdre;
et Komèl le suivit, hochant la tête en souriant, avec un drôle de
frétillement de son long nez rouge, qui faisait penser à un bec de
dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la «fosse
aux huiliers».
Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule,
gonflé, cramoisi, terrible. Il fronça comme un ouragan dans l'huilerie
et aussitôt M. Triphon l'entendit «partir» avec frénésie; les
perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses éclats de voix
dominait le tonnerre trépidant des pilons. Il hurlait, comme toujours,
qu'il flanquerait tout le monde à la porte, et, hoquetant de rage, il
revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se
précipita dans la «fosse aux femmes», où il recommença à «partir» avec
ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire.