Pour M. Triphon et la belle Sidonie, l'événement avait pris une tournure
bien différente.
M. de Beule, au comble de la fureur, avait commencé par faire une scène
violente à sa femme. C'était une manie chez lui de rendre sa femme
responsable de chaque contrariété que leur causait M. Triphon.
--Tout ça, c'est uniquement ta faute! s'écria-t-il. Si tu l'avais
autrement élevé, cela ne serait pas arrivé!
Madame de Beule pleurait.
--Qu'y puis-je faire! gémit-elle.
M. de Beule eût été bien en peine de le dire. Et parce qu'il ne trouvait
pas de réponse plausible à cette question si simple, il eut un nouvel
accès de rage et rugit:
--Je le flanquerai à la porte, ce voyou, ce vaurien! Je ne veux plus le
voir ici! Je l'assommerais!
Madame de Beule poussa un cri de désespoir.
--Oh! ne fais pas ça, je t'en supplie! Que dirait le monde! gémit-elle.
Elle touchait là une corde sensible, qu'elle connaissait bien. Ses
paroles calmèrent immédiatement la grande colère de M. de Beule. S'il
y avait une chose au monde qu'il redoutait par-dessus tout, c'était le
qu'en-dira-t-on, l'opinion des gens du village. Pour faire taire les
mauvaises langues, il avait imposé le mariage à Poeteken et à «La
Blanche»; dans le même but, il résolut, après une délibération plus
calme avec sa femme, non pas que M. Triphon épouserait Sidonie, mais que
Sidonie serait éloignée de la fabrique, aussi vite que possible, et sans
esclandre. Derechef Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux femmes»,
cette fois, pour faire venir Sidonie; et, à la nuit tombante, où
personne ne la verrait, elle vint à la maison et fut reçue, de même que
pour Poeteken, dans le petit parloir, par Mme de Beule.
Mme de Beule avait pris une figure de circonstance, sévère et attristée.
--Sidonie, commença-t-elle froidement, nous avons reçu des plaintes
extrêmement graves sur votre compte.
La jolie fille, à moitié morte de honte, baissa les yeux et ne trouva
rien à répondre.
--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, Sidonie, continua Mme de Beule sur
le même ton, qu'il nous est maintenant impossible de vous garder plus
longtemps à la fabrique.
Sidonie eut une crise de larmes violentes. Ses épaules étaient secouées
par des hoquets.
--Comment est-il possible, Sidonie, que vous ayez fait pareille chose?
Vous deviez pourtant savoir qu'un mariage était impossible. Pourquoi
n'êtes-vous pas restée avec les gens de votre monde?
Sidonie sanglotait ... sanglotait ... sans pouvoir rien répondre.
--Dès demain, vous resterez chez vous, Sidonie, conclut Mme de Beule.
Mais, par pitié, nous nous occuperons de vous. Voici déjà quelque chose
pour commencer.
Et Mme de Beule lui glissa dans la main un billet de vingt francs.
--Merci, Madame, dit Sidonie d'une voix éteinte, en faisant un mouvement
vers la porte.
--Sidonie ... ajouta Mme de Beule à voix basse, vous ne ferez pas
d'esclandre, n'est-ce pas? Vous n'ennuyerez pas M. Triphon ... Vous ne
l'accosterez pas dans la rue ... ni rien de semblable?
Muette, Sidonie secoua la tête.
--Voici, ajouta plus doucement Mme de Beule, il ne faut pas que vous
retourniez par la fabrique, sortez par ici, par la porte de la maison.
--Bonsoir, Madame, murmura Sidonie.
--Bonsoir, Sidonie, répondit Mme de Beule, après qu'elle eut regardé
avec précaution de chaque côté de la rue sombre et déserte.
Dans l'obscurité les sabots légers de la jeune fille clapotèrent un
instant sur les pavés raboteux. Puis le bruit s'éteignit peu à peu et la
silhouette indécise se fondit dans la nuit. M. de Beule qui, pendant la
séance, s'était tenu enfermé dans son bureau, parut dans le couloir et
demanda à mi-voix à sa femme comment l'entrevue s'était passée.