Justin-la-Craque l'avait annoncé un peu prématurément; mais, en effet,
à mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en
effervescence.
Un dimanche, à la sortie de la grand'messe, on vit tout à coup trois
étrangers, au beau milieu de la place communale, qui distribuaient
autour d'eux des prospectus rouges; beaucoup de gens les prenaient et
s'en allaient lire à l'écart ce que portait l'imprimé. D'autres
détournaient la tête d'un air de dégoût et de colère. On y lisait qu'une
grande réunion populaire était organisée pour le dimanche suivant, à
trois heures, non pas, comme l'avait prétendu Justin-la-Craque, dans ce
sale caboulot du _Shako Rapiécé_, mais dans la grande salle de _La Belle
Promenade_, un estaminet tout à fait convenable, situé au bout du
village, avec vue sur la campagne. Toute la population était invitée
à y assister. Le meeting serait contradictoire; on pourrait poser des
questions et, le cas échéant, soutenir, si l'on voulait, des opinions
opposées, auxquelles l'orateur socialiste se chargerait de répondre.
Le village tout entier en était ébranlé. On voyait partout le papier
rouge aux mains des gens, et il en traînait beaucoup par terre, comme si
le pavé eût été jonché de fleurs écarlates. Mais, tout au commencement
de l'après-midi, M. le vicaire allait de porte en porte, inquiet comme
un chien de chasse, et, vers le soir, on n'apercevait plus nulle part le
moindre chiffon rouge. Le bruit se répandait que, le dimanche suivant,
M. le curé prêcherait en chaire contre cette réunion impie, et que M. le
baron, qui était bourgmestre de la commune, l'interdirait au nom de la
loi. La frousse gagnait les bonnes gens, qui ne parlaient plus des
papiers rouges qu'en baissant la voix. Il y avait des mouchards dans
tous les cabarets, qui écoutaient les conversations. On se racontait que
le patron de _La Belle Promenade_ recevrait dans le courant de la
semaine la visite de l'huissier, qui lui signifierait congé dans le plus
bref délai.
Le lendemain matin, à la fabrique, l'émotion était vive. Pierken avait
parlé la veille, sur la place publique, avec les trois étrangers; il ne
tarissait pas d'éloges sur leur intelligence, leur connaissance
approfondie des questions sociales, leur foi vibrante en un avenir
meilleur et proche. Les camarades en étaient tout remués; devant eux
s'ouvraient des horizons inconnus, le bonheur. A huit heures, pour le
casse-croûte, ils s'assirent tous, hommes et femmes, en rang d'oignons
contre le mur de la cour dans le tiède soleil d'automne, à écouter tout
ce que leur racontait Pierken inlassablement. Les visages étaient
sérieux et graves; la vieille Natse, vaincue par l'émotion, pleurait.
Mietje Compostello se sentait de plus en plus ébranlée dans son antique
conviction que le monde était ce qu'il devait être; et les jeunes filles
écoutaient immobiles, les yeux brillants et fixes. La plupart d'entre
eux pourtant ne savaient pas encore s'ils assisteraient à la réunion.
Ils brûlaient d'y aller; mais que dirait M. de Beule?
Ce qu'en dirait M. de Beule, on pouvait déjà s'en douter, rien qu'à voir
Sefietje paraître vers dix heures, comme d'habitude, avec la bouteille
de genièvre. Sefietje avait un air renfrogné, comme si elle eût souffert
d'une grave et obscure injustice, et lorsque les ouvriers lui en
demandèrent le motif, elle répondit, l'air énigmatique et de mauvais
augure, qu'ils ne tarderaient pas à l'apprendre et que ce ne serait pas
drôle. Et, en effet, dès que M. de Beule, toujours précédé de Muche,
parut dans la fabrique, on vit bien que ça clochait. Il avait le visage
cramoisi, boursouflé; pour un rien, un tout petit accroc à l'un des
pilons, il se mit soudain à «partir» comme un sauvage, en hurlant dans
le vacarme qu'il en avait assez, flanquerait tout le monde à la porte
et fermerait la boîte, si ça ne changeait pas. C'était lundi matin;
naturellement Berzeel n'était pas à son poste. Sitôt que M. de Beule
s'en fût aperçu, il s'emporta contre Pierken, en criant dans le tonnerre
des pilons qu'il chassait son frère et que Pierken devait incontinent le
lui faire savoir.
--Faut-il que je laisse l'ouvrage pour aller le lui dire? demanda
Pierken froidement.
--Mais non, feignant que vous êtes! vociféra M. de Beule hors de lui.
--Comment voulez-vous que je fasse alors, Monsieur? répliqua Pierken
avec une calme logique.
--J'en ai assez! répéta M. de Beule, esquivant une réponse précise.
Et, Muche en tête, il quitta, congestionné de fureur, la «fosse aux
huiliers» pour se diriger vers la «fosse aux femmes», et on l'entendit
bientôt, là aussi, «partir» avec fracas.
La journée s'écoula dans une impression d'accablement morose.
Contrairement à son habitude, M. Triphon ne parut point à la fabrique,
accompagné de Kaboul; pour son fils aussi, vraisemblablement, le patron
était «parti», en conclurent les ouvriers. Lorsque Sefietje vint, vers
six heures, apporter la traditionnelle goutte du soir, ils remarquèrent
qu'elle avait sûrement dû pleurer. Aux hommes elle ne dit rien, pas un
mot; mais aux femmes elle confia que M. de Beule était fermement résolu
à renvoyer de la fabrique quiconque, homme ou femme, aurait l'audace
d'assister à la réunion socialiste du dimanche suivant.